(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Études sur Ferdinand Lassalle : fondateur du Parti socialiste allemandÉtudes sur Ferdinand Lassalle : fondateur du Parti socialiste allemand"

Supp 



MJÊRE 



fiTTJ] 



sas 




- - --■*■-■- 



^^BMCCC* 



»■* 



A- 



j4^ 



'* S 



?%- 









L.«*T 



fcfew, 



yfcj-- 



-.«* 



*.. 



% - 



&K 



ISs^s 



' 



: v==; : 







■-.:■■■■--**-■ 



$* 



« 



v.. :.■;. 



N-:**^ 



■:>•*;:"■ 



■:y3 







^i**Mv- 



g£ 






&»--"-*& 



■!-•-.' 




W-. 



S' -'*' 



►-"■t 



**■■£■'. 



#§5& 



jp^bs 



:-•'•• ■ 




Ë« 



..lY^ai 



î^S 



IÉéT 



v : ,.;;■;•<.■ v 



w v ?'»;r 



>f 






£■**;-:. 



i-4r 



r 



ï.*5?> : -: 



,*' 



X& 



. •.-•:.*. 



£?1 




•y*: : ;.v : 



-:* -s*; 







i 



M 

I 






I 



fl 




m 



BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 





fi pL^] 



ERNEST SEILLIERE 



ETUDES 



SUR 



FERDINAND LASSALLE 



FONDATEUR 



ÏI SOCIALISTE ALLEMAND 




IHftjgSGZlfx 



PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON, NOURRIT et G ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

n u e <: \n \ NC I i-: n i: , 10 

1897 

Tous droits réservés 

BIBLIOTHEQUE SAINTE - GENEVIEVE 



Y 



910 584537 8 






GENEVIEVE 




•\^l 






m 



•**,. 






bibliothèque! 

SAINTE | 
GENEVIEVE 





-M- f-4 



^ kM 



ETUDES 



sun 



FERDINAND LASSALLE 



3/ 






BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 


1 ' I " 

















L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction 
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la 
Suède et la Norvège. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en avril 1897. ' 



" : : .. 



PABIS. TYP. D K K. PLON, KOUIU.1T Vt c", 8, „UE CAHAKCIBBE. - 



2391, 






ERNEST SEULIÈRE 



ETUDES 



SUR 



FERDINAND LASSALLË 

FONDATEUR 

DU PARTI SOCIALISTE ALLEMAND 




D ÉPQT LEGAL 



\ 



PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

E- l'LON, NOURRIT et G", IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUi: CAIlAKCltllE, 10 

1897 

Tous droits réservés 



AVANT-PROPOS 



L'auteur de ces pages a été amené à les écrire par le 
spectacle des événements politiques en France. Le parti 
socialiste, dans le Parlement, subit déplus en plus l'as- 
cendant de quelques esprits cultivés qui suivent de très 
près le mouvement des idées collectivistes au delà du 
liliin. Les succès éclatants du parti démocrate-socialiste 
en Allemagne en ont fait le modèle que les tacticiens 
parlementaires s'efforcent d'imiter eu tous pays. On lui 
emprunte son vocabulaire, ses mots d'ordre, ses pro- 
cédés d'agitation, tels que ce questionnaire aux agricul- 
teurs qui a fait récemment quelque bruit. Cette tendance 
est frappante depuis quelques années pour quiconque 
a étudié ce prolongement singulier de la pbilosopbie 
allemande qui est le marxisme, et qui laissera sans doute 
dans la réalité des faits des traces plus profondes encore 
que les systèmes de Kant ou d'Hegel. Ces questions 
sont peu connues dans notre pays, et il nous a semblé 
qu'il était temps de les étudier au point de vue pure- 








p 



vi AVANT-PROPOS. 

ment historique, dans un esprit d'impartialité entière. 
C'est un devoir cpii s'impose surtout aux classes qui 
dirigent encore le gouvernement du pays, car ces diffi- 
ciles problèmes ne sauraient recevoir de solutions du- 
rables que par l'accord des différentes classes de la 
société. Mais un accord s'établit par des concessions 
réciproques, et rien ne facilite davantage une entente 
que la connaissance raisonnée des revendications de 
la partie adverse, de leurs origines, de leur évolution, 
de l'état d'esprit enfin de ceux qui les ont formulées. 
C'est à cette dernière tâche que nous nous sommes 
voué en nous efforçant de tracer un portrait ressem- 
blant de l'homme qui a créé le parti socialiste en 
Allemagne. 



m 



■ 



BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE 



G. Adler, Die Entwickelung des socialistisclicn Programms in Deutsch- 
land. — Jahrbuecher fuer Nationalœconomic, II. Iena, 1891. 

Arvède Bariise, Le Journal de Ferdinand Lassalle. — Bévue bleue du 
18 juillet 1891. 

Bernard Becker, Enthuelluugcn ueber das tragisclie Lebensendc Ferdi- 
nand Lassalle's. iNurenberg, 1892. 

Bernard Becker, Geschichte der Arbeiter-Agilation Ferdinand Lassalle s. 
Braunschweig, 1875. 

Ed. Berinstein, Ferdinand Lassalle's Reden und Schriften. Berlin 1892 

3 vol. 

Discours du prince de Bismarck au Beichstag. — Die Socialdemocratie 
vur dem deutsclie Jlcichstage, 1878. — Compte rendu sténographique des 
séances. 

Maurice Block, Les théoriciens du socialisme en Allemagne. — Lassalle. 

— Journal des Économistes, 1872, juillet-août, et lirochure in-8", Guillau- 
min, 1872. 

Von Bokhm-Bawerk, Geschichte und Kritih der Kapitahins-Theorien. 

— Marx und Lassalle. 

G. Biiandes, Ferdinand Lassalle. Leipzig, 1894. 

Bhasch, Philosophie und Politik. — F. Lassalle und J. Jacoby. Leipzig, 
chez Wilhelm Friedrich, 

D r Lampebtus Otto Brandt, Ferdinand Lassalles sozialakonomische 
Anschauungen. Iena, Fischer, 1895. 

L. Bcecbner, Herr Lassalle und die Arbeiter, 1803. 

Coiin (Gust.), Lassalle und dus Eherne Lohngcsetz. — AU. Zeit., 1878. 

W.-IL Dawson, Gerinan socialisai and F. Lassalle. I.ondon, 1888. 

Die wahreu Vrsachen vom Tode Ferdinand Lassalle's. Leipzig, 1895. 

Eut Liebes Episode ans dem Lebcn F. Lassalle's. Leipzig, 1878. 

Gerstner, Vergleicheude Darstrllung des Schulze-Delitzsch' schen Sys- 
tems und der Lassalle' schen Ideen. Wurzburg, 1866. 

Graichen, Ferdinand Lassalle in seinen Bestiebungen zur Ilebunn der 
Arbeitund Menschen-Wuerde. Leipzig, 1865. 

Hahn (Ludw.), Das sociale Koenigthum. — Ein Ausspruch Lassalles. 
Berlin, 1884. 









K--4 



vin BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE. 

H. IIeine's Briefe, Dritter Theil. Bricfe von Februai; 1846. 

Pr. IIunEn, Die Arbeiter und Hue Bathgeber. Berlin, 1863. 

Jaeger. Der moderne Socialismus. — Lassalle und die deutschen Socia- 
listen, Berlin, 1873. 

J. Jaurès, Les origines du socialisme allemand. — Bévue socialiste des 
15 juin, 15 juillet, 15 août 1892. 

Kegel (Max), Ferdinand Lassalle. Stuttgart, 1890. 

Kleinwaeciiter, Lassalle und Louis Blanc. — Zeitsch. f. d. ges. Staats- 
wiisenschaft, 1882. 

A. Kutscudach, Lassalle's Tod. Chemnitz, 1880. 

Ferdinand Lassalle, Unsere Zeit., N. F. L, 1865. 

Ferdinand I^assalle und seine Theorien. — Flugblaelter. Wien, 1866. 

Lassalles Leiden. Berlin, 1887. 

Lassalle's Liebe und Tod. Leipzig, Kœhler. 

F.-A. Lance, Die Arbeiterfrage. 

Em. de Laveleye, Ferd. Lassalle. — Bévue des Deux Mondes, 15 dé- 
cembre 1876. 

F. Lassalle, Die l' hilos. Herakleitos des Dunklen. Leipzig, 1892. 

G. -G. Leithaedseii, Das eherne Lolingesetz nach Lassalle. Bremen, 1874. 

Lettres de Lassalle à Ilans de Bulow. Dresde et Leipzig, 1885. 

Lettres de Lassalle à Georg Herwegh. Zurich, 1896. 

Lettres de Lassalle à Cari Bodbcrtus-Jagetzow. — Introduction par 
Adolph Wagner. Berlin, 1878. 

Lettres de Rodbertus à Rudolph Meyer. (Sur les coopératives de produc- 
tion.) 

Lisdau (Paul), F. Lassalle's letze Rede. Breslau, 1882. 

Lindau (Paul), Journal de F. Lassalle. — Bévue Nord und Sud, avril à 
juin 1890, et Breslau, 1892. 

J.-M. Ludlow, F. Lassalle. — Fortnightly Bewieiv, 1869. 

Malon (Benoit), Ferdinand Lassalle. — Revue socialiste, juillet 1887. 

Mayer (Gustav), Lassalle als Sozialœkonom. Berlin, 1894. 

J.-B. Meyer, Fichtc, Lassalle und der Socialismus. — Deutsche Zeit 
und Streitfragen. Heft, 110-111, 1878. 

R. Meyer, Zwei Briefe von Dr. Bodbertus. — Neue Zeit, 1894-95, 8. 

Mehring (Franz), Die deutsclie Socialdemocratie . Bremen, 1877-79. 

Neue Zeit. — Jahrgang, 1890-91. Zur Frage des ehernen Lohngesctzes 
(Dernstein). 

Oberwinder, Socialismus und Socialpolitik. — Offener Brief eincs 
Vrwœhlers HJ Classe der nicht Arbeiter an F. Lassalle. Elberfeld, 1863. 

Une page d'amour de F. Lassalle. Leipzig, Brockhaus, 1878. 

Plener (Ernst von), F. Lassalle. Leipzig, 1884. 

Principien der Socialdemocratie und Lassallesclic I.ehren. Berlin, 78. 

.1. Rae, Contemporary socialisai. — F. Lassalle. 8°. London, 1884. 

Racowitza (Hélène von), Meine Beziehungen zu F. Lasuille. Breslau 
und Leipzig, 1879. 

A.-E. Scuaeffle, Bastiat-Schuh?, 1864. 

C.-A. Schramh, Rodbertus, Marx. Lassalle. — Munclien, Viereek. 



BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE. 



IX 



Schuhe-Dclitzsch and Lassalle. — Deutsche Vicrteljahrssclirift, 63. 

Schulze-Delitzsch oder Lassulle. Wien, 1868. 

Sciiiîlze-Delitzsch, Capitel zu cinem deuischen Arbeitercatheschismus. 
(La sixième conférence est dirigée contre Lassalle.) 

J.-B. von ScuwEiTZEn, Der todtc Schulze gegen den lehcndcn Lassallc. 

Spiei.haiien (Fr.), La Reih' und Glied. Leipzig, 1894. 

Sybel (II. von), Lehren des heutigen Socialismus, p. 81, critique Je la 
Théorie des droits acquis. 

Valdeut, Les amours de F. Lassallc. — Revue des Deux Mondes, 1" oc- 
tobre 1879. 

Wurzimcu (Alfred von), Zeitqenosscn. — Lassalle. Wien, 1871. 

Zandei\, Jugenderinncrungen an F. Lassalle. — Gartcnlaubc. Jahr- 
gang, 1877. 



1 



■H^H 



INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIQUE 



Le nom de Ferdinand Lassalle est aujourd'hui fort 
connu en France, mais sa personne et ses œuvres le sont 
beaucoup moins. Il n'est donc pas inutile de rappeler en 
quelques mots quel fut son apport théorique et pratique 
dans le mouvement socialiste contemporain. 

Comme théoricien, il est entièrement éclipsé, on le 
sait, par son contemporain Karl Marx, dont le Capital est 
devenu la Bible de la religion collectiviste. Mais, il y a 
vingt-cinq ans, l'œuvre de Lassalle forma la génération 
qui conduit aujourd'hui le parti socialiste allemand. 

a Pour travailler à fond le Capital, a dit l'un des écri- 
« vains (1) les plus en vue de ce parti, la plupart d'entre 
« nous manquaient du temps nécessaire, sans parler de 
« la préparation théorique indispensable... Du Manifeste 
a communiste (de Marx), des écrits de Lassalle et des dis- 
« cours et brochures des autres leaders du parti, on avait 
« extrait un socialisme mitigé... Nous ne voyions presque 
« entre Lassalle d'une part, Marx et Engels de l'autre, 
« que des différences dans les solutions pratiques propo- 
« sées... Nous rejetions comme exagéré le culte de l'Etat 

(1) BeiunSTEin, Zur dritte Auflage von Fr. Engels « Herr Duehiing's 
Umwœhung de.r Wissenschaft » . — Neue Zeit, t. XIII, p. 4. 



^^^■^^H 




XII INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIQUE. 

h dans Lassalle, nous restions les uns sceptiques, les 
a autres ennemis déclarés en présence de ses plans 
« sociaux, mais nous nous servions souvent de ses mots 

a d'ordre. » 

Aujourd'hui encore, ceux que rebute la dialectique 
obscure de Marx recourent à Lassalle, qui a toute la 
clarté des classiques. Burdeau, l'ancien président de la 
Chambre des députés, dans les notes un peu naïves sur le 
collectivisme qu'il jetait sur le papier quelques mois avant 
sa mort, ne cite que Lassalle et Sclraeffle comme théori- 
ciens socialistes. 

M. Bourdeau, l'écrivain aussi fin qu'érudit, qui suit 
avec tant de clairvoyance le mouvement socialiste con- 
temporain, traçait récemment le portrait d'un ouvrier 
allemaniste qu'il avait interrogé. Il s'exprimait ainsi : « Il 
« n'est pas très ferré sur la théorie. Sa femme et lui ont 
« vainement tenté de mordre conjointement à Karl Marx. » 
A de tels adeptes on recommande encore, en Allemagne, 
le Programme ouvrier ou le Livre de lecture des ouvriers 
de Lassalle. Son œuvre n'a donc pas perdu toute action 
sur les esprits. 

Quant à son influence pratique sur le mouvement ou- 
vrier, elle fut considérable. Le parti tout entier le recon- 
naît pour son créateur. Le jour où l'Allemagne célébra le 
vingt-cinquième anniversaire de Sedan, les socialistes de 
Berlin fêtèrent, par manière de protestation, la mémoire 
de Ferdinand Lassalle. Enfin, il occupe une place d'hon- 
neur dans ce curieux arbre généalogique du socialisme 
que viennent de publier les historiens officiels du collec- 
tivisme en Allemagne. 

Si sa mort laissa très faible encore ce parti qu'il avait 
appelé à la vie, il est bien, néanmoins, le véritable père 
d'un enfant qui s'est singulièrement fortifié depuisiors. 



INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIQUE, xm 

Cette introduction a principalement pour but de consa- 
crer quelques mots à chacun des ouvrages que nous avons 
employés le plus fréquemment pour écrire ces études. La 
bibliographie publiée en tête de ce volume mentionne, 
en outre, ceux qui nous ont fourni des matériaux moins 
précieux. 

Passons d'abord en revue les quelques pages dans les- 
quelles le lecteur français peut chercher jusqu'ici des 
renseignements sur Lassalle. Lavcleye, fort au courant de 
la littérature économique de l'Allemagne, lui a consacré, 
dans son Socialisme contemporain, un chapitre précis, 
exact et impartial. 

Ainsi a fait M. Bourdeau, dans son Socialisme en Allc- 
magne. II donne en quelques pages un excellent résumé 
de la vie de Lassalle, insistant toutefois plutôt sur le 
caractère de l'homme que sur l'œuvre de l'écrivain. Mais 
ce sont là de très brèves mentions. 

M. Paul Lcroy-Beaulieu l'a combattu avec Marx, dans 
son Collectivisme , mais n'a donné de lui que quelques 
citations. 

Benoit Malon, clans son Histoire du socialisme et dans 
un article de la Revue socialiste, a fait preuve, dans son 
jugement sur Lassalle, de sa bonne volonté ordinaire. 
L'enthousiasme et la foi sont ses qualités maîtresses. 

Enfin, Mme Arvèdc Barinc a écrit, dans la Revue bleue, 
un article excellent sur le Journal de Lassalle. Cet esprit 
ferme et pénétrant découvre, au premier coup d'oeil, les 
traits frappants et originaux dans les caractères dont 
il aborde l'étude, et, aux portraits qu'il trace, il com- 
munique toujours le don inestimable de la vie. 

Sans nous arrêter davantage aux écrivains français qui 
ont mentionné Lassalle, passons aux sources allemandes 
que nous avons utilisées surtout pour notre travail. 




xiv INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIQUE. 

La principale c'est, naturellement, l'œuvre de Ferdi- 
nand Lassalle qui s'offre, depuis trois ans, sous une 
forme facilement abordable aux lecteurs. En effet, M. Bern- 
stein, qui est un des principaux théoriciens de l'école 
marxiste, a publié en 1892, pour les ouvriers allemands, 
une édition excellente des ouvrages politiques de Las- 
salle. L'introduction est une étude magistrale qui sup- 
plée, jusqu'à un certain point, à l'absence de toute bio- 
graphie détaillée de notre auteur. L'éditeur ne cache ni 
ses opinions, ni ses préférences, mais il est impartial en 
somme, et inspire bientôt la confiance. « Le parti socia- 
liste ne connaît pas de saints » , dit-il. Lassalle est, en 
effet, jugé par lui avec une grande liberté d'esprit, et 
condamné lorsqu'il le mérite. Il n'y a que quelques 
nuances à ajouter au portrait qu'il a tracé pour s'appro- 
cher autant qu'il est possible, à notre avis, d'une impres- 
sion vraie. M. Bernstein est un esprit très large et très 
ouvert, et il ne s'effraye pas d'être accusé de modéran- 
tisme, de « fabianisme » , par quelques socialistes que 
l'étude de l'histoire et de la politique contemporaine ont 
moins éclairés. Ce n'est pas un sectaire ou un démagogue 
qui aurait écrit la phrase suivante, comme conclusion 
d'un récent article sur un économiste anglais : « Il faut 
» nous soustraire pour longtemps à cette conception que 
« nous marchons vers un état social entièrement collec- 
« tiviste. Il faut nous accoutumer à la pensée d'un com- 
« munisme partiel. » 

Les écrits intéressants de Lassalle qui n'ont pas trouvé 
place dans cette édition de ses ouvres, n'ont pas été 
négligés par nous. Nous aurons l'occasion d'en parler 
dans le cours de ce volume. 

Parmi les sources, indispensables à l'étude de sa vie, 
qui ne sortent pas de sa plume, il faut citer au premier 



INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIQUE. xv 

rang l'histoire de son agitation politique, écrite par son 
successeur à la présidence de l'Association générale des 
ouvriers allemands, Bernard Becker. Composé avec l'aide 
des archives de l'Association et dans un esprit suffisam- 
ment impartial , ce livre donne un compte rendu exact 
des résultats obtenus par les efforts de Lassalle, durant 
la dernière année de sa vie. Malgré les liens d'amitié qui 
les unissaient, l'auteur est peu favorable à son prédéces- 
seur, mais il ne va pas jusqu'à la mauvaise foi, dans cette 
œuvre tout au moins, car nous parlerons, à propos de la 
mort de Lassalle, d'une autre publication de Becker, au 
sujet de laquelle quelques réserves sont à faire. 

Il n'existe pas encore, nous l'avons dit, de biographie 
étendue de Lassalle, mais quelques brochures intéres- 
santes ont été consacrées à sa personne et à ses œuvres. 

La plus connue est l'étude de M. Georges Brandcs, le 
célèbre critique danois. Publiée peu d'années après la 
mort de Lassalle, à une époque où d était difficile même 
de réunir la collection complète de ses amvres , cette 
brillante dissertation date un peu déjà. M. Brandes pré- 
tend faire connaître l'écrivain, bien plus que le poli- 
tique, dans Lassalle, pour lequel son admiration est 
peut-être un peu excessive. C'est, cependant, une lecture 
séduisante que celle de cet opuscule , le seul d'après 
lequel les Français familiers avec la langue allemande 
ont jusqu'ici connu Lassalle. 

Alfred de Wurzbach, dans ses Contemporains, a con- 
sacré une courte mais substantielle biographie à Lassalle, 
dont la sœur, Mme de Friedland , lui a confié quelques 
souvenirs. 

M. Max Kegel a résumé la vie de Lassalle pour le parti 
socialiste allemand et fournit quelques détails nouveaux. 

Enfin M. de Flener a donné à la Biographie allemande 



EBBflUH 







H 



I 



xvi INTRODUCTION RIBLIOGR APHIQUE. 

universelle un bon article sur Lassalle, qui a été publié 
séparément. 

Les écrits innombrables qui se rapportent à l'œuvre 
économique et politique de Lassalle présentaient moins 
d'intérêt pour nous, puisque c'est un portrait moral que 
nous désirons tracer avant tout. On verra que nous leur 
empruntons pourtant parfois quelques traits (1). 

Dans la mise en œuvre de ces matériaux de prove- 
nances diverses, nous nous sommes efforcé de conserver 
toujours l'impartialité, qui est le premier devoir de l'his- 
torien. «Je ne suppose rien, je ne propose rien, j'expose » , 
écrivait récemment un professeur à l'Université de Bres- 
lau, en tète dune série de conférences sur le socialisme. 
C'est dans le même esprit que nous avons abordé notre 
tâche. Nous en connaissions les difficultés, et nous ne 
nous flattons pas de les avoir surmontées. Mais nul, à 
notre époque, ne saurait rester indifférent aux problèmes 
sociaux, et nous avons pensé qu'il n'était pas sans intérêt 
de faire connaitre de notre mieux un homme qui les a 
posés fort clairement et présentés d'une manière singu- 
lièrement frappante. 

(1) Véritable héros de roman, Lassalle a inspiré entre autres un roman- 
cier connu, Spiclhagcn, qui l'a peint sous les traits de Léo, dans In Reih 
iinil Glieil. 



LA JEUNESSE DE LASSALLE 



^■■B 



m 



CHAPITRE PREMIER 



LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 



Ferdinand Lassai (l)naquit à Breslau, le 11 avril 1825, 
de parents israélites. Son père était marchand en gros de 
tissus et de soies, et jouissait d'une situation aisée. 

Il ne serait pas surprenant que, privés de tous rensei- 
gnements, nous n'eussions que peu de chose à dire sur la 
première jeunesse de Lassalle. Plus favorisés, nous pour- 
rions aussi, comme il arrive souvent pour les hommes 
célèbres nés dans une condition obscure, posséder des 
souvenirs d'enfance, écrits par lui dans son âge mùr, 
médités à loisir, et savamment présentés, dans lesquels il 
eût mêlé, comme un Gœthe, la poésie à la vérité. — 
Mais, par une rare fortune, nous avons mieux encore. On 
a retrouvé ses confidences personnelles, écrites pendant 
la période de formation de son caractère, jour par jour, 
avec la plus grande sincérité, et un véritable talent. C'est 
un journal de jeunesse, qui embrasse une période d'en- 
viron quinze mois. 

M. Paul Lindau a publié, il y a quelques années, ce 
document inappréciable. Nous nous étendrons quelque 
peu sur ce Journal, sans ménager les citations, qui nous 
feront si bien connaître une âme passionnée, violente par- 
ti) Ce ne fut que vers sa vingtième année, après un long séjour en 
France, qu'il adopta pour son nom l'orthographe française de Lassalle. 



HMMIIIMH 




I 






4 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

fois, mais sympathique cependant, malgré ses nombreuses 
faiblesses, par son énergie et par sa sincérité. 

« Les feuilles suivantes sont destinées à recevoir la 
« confidence de tous mes actes, de mes fautes comme de 
« mes bonnes actions. Je veux y noter avec la plus grande 
« conscience et la plus grande sincérité non seulement 
« ce que j'ai fait, mais encore les motifs de ma conduite, 
h car il est fort désirable pour tout homme de connaître 
« son propre caractère. » 

C'est en ces termes que le jeune Lassalle, âgé de moins 
de quinze ans, ouvrait, le 1" janvier 1840, la confession 
de sa vie d'écolier. Ce premier jour de l'an, il nous ap- 
prend qu'il le passa à jouer au billard, et à y perdre ses 
économies, ce qui lui arrivait fréquemment. Déjà son 
tempérament d'avocat se fait jour dans le petit plaidoyer 
qu'il est amené à prononcer à ce sujet, vis-à-vis de lui- 
même. « J'ai le défaut de ne pas obéir aveuglément aux 
« ordres que me donne mon père. Ce serait mieux de le 
« faire. Mais, cependant, quand je réfléchis, je me de- 
.. mande : Pourquoi mon père me donne-t-il cet ordre? 
« Voici la réponse que je me fais. Mon père ne voit sans 
« doute pas de mal à ce que je joue une partie de billard 
« dans un moment de loisir. Mais il me l'a défendu en- 
B tièrement, afin que cela ne devînt pas une passion, ce 
« qui est à craindre avec mon tempérament sanguin. 
a Autrefois je désobéissais, parce que le jeu me passion- 
« nait en effet. Mais aujourd'hui, il ne me passionne plus 
« et ne me passionnera jamais de nouveau, car une 
a même passion ne déchire jamais deux fois le cœur de 
a l'homme, excepté l'amour. Donc, je peux jouer sans 
« manquer au sens de l'ordre de mon père, car j'aime 
a beaucoup ce dicton : » La lettre tue, mais l'esprit vivifie.» 



LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 5 

Lassalle fut toute sa vie enclin à construire de sembla- 
bles argumentations. 

Le 2 janvier, dans une réunion de société, il s'adresse 
à un voisin. «Docteur Schiff, lui dis-je tout bas, que 
« dites-vous de madame M... — Exquise! oh! si je pou- 
. vais réussir auprès d'elle. — Rien de plus facile, ré- 
» pondis-je, je vais vous expliquer dans le plus grand 
« détail ce qui est indispensable, puis vous essayerez 
« immédiatement. 

« Abordez doucement une femme, 

Vous la gagnez sur ma parole. 

Mais celui qui se montre hardi et téméraire 

Est certain de réussir encore mieux. 

« Je parlais presque haut, et j'ajoutai tout bas : « Je 
« crois que cette forteresse demande à être prise d'assaut. 
« — Tu es un ange, cria le docteur, etc. » 

Cette impertinence du jeune garçon restera le principe 
de conduite de l'homme fait, et un jour viendra où Las- 
salle sera persuadé qu'il meurt pour l'avoir oublié. 

Ce même soir, il se rend ce petit témoignage flatteur : 
« Schiff se tourna vers ma sœur, et lui dit : « Votre frère 
. est spirituel. — Qui donc en doute? répondit-elle pré- 
ci tentieusement. » 

L'harmonie ne régnait pas toujours, cependant, dans 

l'intérieur des Lassalle. Dès le 8 janvier, le jeune homme 

écrit : « Pourquoi donc ma mère, qui est si bonne d'ad- 

« leurs, conserve-t-elle la mauvaise habitude de tara- 

. buster et de quereller?... bon Dieu! faites que le 

« calme règne enfin chez nous, le calme et la paix! » 

Voici un autre trait de caractère, à la date du 9 jan- 
vier. « Mon fils, me dit mon père, un homme qui, comme 
« S..., force un restaurateur à ouvrir pendant la nuit sa 
« boutique, pour pouvoir manger des huîtres, cet homme- 






6 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

« là ne vaut pas grand'chose. — Je me tus, mais je pen- 
« sais en moi-même : « mon père ! Manger des huîtres 
« est une assez bonne chose. » Mon père traite une pareille 
a vie de dévergondage. Eh bien! j'aimerais à en mener 
« une semblable. « 

Le 11 janvier, Lassalle raconte une scène de famille 
sur laquelle insistent tous ceux qui ont analysé son jour- 
nal, car elle témoigne de la violence effrénée de son 
caractère , surtout lorsqu'il croyait se trouver en pré- 
sence de l'injustice. 

A la suite d'une scène domestique, en l'absence du 
père de famille, la sœur de Lassalle, pour mettre leur 
mère dans son tort, et faire punir son frère par leur père, 
fait mine d'avoir été frappée par Ferdinand, alors qu'il l'a 
simplement saisie par le bras, assure-t-il. 

« Ma sœur courut dans l'antichambre, se jeta sur une 
« chaise, cria et pleura comme si je l'avais massacrée. — 
ii Alors, une fureur sans nom s'empara de moi. Je com- 
» prenais bien son dessein perfide. Notre père devait 
« bientôt rentrer, puisqu'il était l'heure du déjeuner. 

« ... Je voyais d'avance mon père chéri, pâle, agité. Il 
« se retirerait dans sa chambre, sans déjeuner; ma chère 
« mère pleurerait, elle si accablée d'ennuis déjà, pendant 
« ces derniers temps. En un instant, j'entrevis tout cela. 
« Hors de moi, je me précipitai dans la chambre où était 
« entrée ma sœur. Ma mère , inquiète , me suivit à la 
« hâte. — Écumant de fureur, je me jetai à genoux, je 
« me tordis les mains comme un insensé, et je criai 
« avec une telle dépense de forces que ma voix s'enroua 
« aussitôt : « Dieu! Dieu, fais que je me souvienne, que 
« je n'oublie jamais, jamais cet instant. Ah! vipère, avec 
« tes larmes de crocodile ! Tu te repentiras de ce que tu 
« fais en ce moment. Par Dieu ! par Dieu ! par Dieu ! je 



LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 7 

« le jure... Que je vive cinquante, que je vive cent ans... 
B je ne l'oublierai pas, même à ton lit de mort! Mais tu 
« n'arriveras pas... » Je m'arrêtai, épuisé. « 

Ce moyen violent réussit d'ailleurs , car sa sœur , ef- 
frayée, se tut avant l'arrivée de leur père. 

Après avoir donné une idée du ton de sincérité de ces 
confidences, nous ne saurions davantage suivre Lassalle 
pas à pas, pendant cette année de sa jeunesse, sous peine 
de dépasser le cadre de cette étude. Il faut nous borner à 
recueillir çà et là dans son Journal les traits de caractère 
qui reparaîtront plus tard, dans son âge mùr, et à noter 
les particularités intéressantes de sa conduite. 

Tout d'abord, nous rencontrons de nombreux témoi- 
gnages de cette violence des sentiments et des passions, 
chez le jeune homme, qu'il nommait tout à l'heure son 
« tempérament sanguin » . Écoutons ces invectives contre 
un certain T..., qui, fiancé à sa sœur, l'a ensuite aban- 
donnée, et se permet même de montrer à ses amis les 
lettres d'amour de la jeune fille, en les tournant en ridi- 
cule. 

« Malédiction ! la plus terrible malédiction sur moi- 
« même, si je me repose un instant, jusqu'à ce que j'aie 
« vengé, terriblement vengé, sur ce chien, ma sœur et 
« mon père. Si je m'oublie sur ce point, je veux être 
u maudit en tous lieux. Si je ne lui rends pas au décuple 
« les souffrances qu'il a causées à mon père, à ma sœur, 
« que je sois damné ! Dieu, entends-moi ! » 

N'est-ce pas l'accent des prophètes, dans leurs malé- 
dictions? 

Plus tard, son hôtesse à Leipzig se montre déplaisante 
vis-à-vis de lui. Elle l'accuse, croit-il, auprès de ses amis, 
de vendre ses livres d'études pour avoir quelque argent. 
Offense bien légère, pour motiver les menaces qu'on va 



I 

■ 



ngHMMMR 









p 



8 ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

lire. « Je me renseignerai; mais, si je ne puis la trouver 
« innocente, j'inscrirai ses paroles en lettres de flamme 
« au fond de mon cœur, et une haine inextinguible brûlera 
« dans ce cœur, jusqu'à ce que je trouve l'occasion d'une 
» vengeance, d'une vengeance éclatante. Je le jure par 
« Dieu et par le diable ! » Nota bene écrit quelques jours 
plus tard : « Elle est innocente. » 

Wurzbach raconte une anecdote analogue, dans sa 
courte notice sur Lassalle. « Le feuilletoniste connu, doc- 
teur Max Ring, qui, en 1837, était professeur dans une 
bonne maison d'éducation de Breslau, trouva un jour, en 
feuilletant les cahiers d'un élève, une provocation en 
bonne forme, et fort bien tournée, adressée à un condis- 
ciple. Le provocateur était le petit Ferdinand Lassalle. 
Fait très caractéristique, car il fut tué dans un duel et se 
déclara cependant toujours l'adversaire résolu de cette 
coutume. Il s'agissait d'une rivalité au sujet des bonnes 
grâces d'une petite fille de leur connaissance, et Lassalle 
céda aux représentations de son professeur, bien plus qu'à 
ses menaces. » 

Enfin, il prend un jour la ferme résolution de se sui- 
cider immédiatement, parce qu'il a été battu par son père 
pour avoir désiré trop d'élégance dans son costume. Le 
père, qui a soupçonné son état d'exaltation, le suit et 
l'arrête à temps au bord de la rivière. 

Ces résolutions violentes ont leur source dans un amour- 
propre et dans un orgueil vraiment démesurés, dont Las- 
salle a donné plus d'une preuve au courant de son exis- 
tence. Chez le jeune homme, ce sentiment s'épanouit déjà 
avec une sorte d'impudeur, qui est frappante. 

Il reçoit une mauvaise note au collège, ce qui, au sur- 
plus, lui arrive d'ordinaire. « Je songeais comment il est 
« possible qu'un Hennige, un Preiser reçoivent de bonnes 






LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 9 

« notes, eux qui, pour le talent, la conception, l'imagi- 
a nation, le jugement, l'intelligence, l'esprit, me le 
« cèdent, et de combien!... En vérité, je ne puis tirer 
« de ceci d'autre conclusion que ce vers : 

Hic sum barbarus, quia non intelligor Mis, 

« Je suis un barbare ici, parce qu'ils ne me comprennent 

« pas (1). » 

Un peu plus tard, il a une dispute au bal, avec un des 
danseurs. « Ne lui suis-je pas, dit-il, infiniment supérieur, 
« comme taille, éducation, tournure, esprit, intelligence, 
« fortune, considération?" 

Et cet orgueil féroce venge jusqu'au bout ses blessures, 

il s'acharne sur l'ennemi. Dans une autre réunion, un 

jeune homme refuse de le laisser valser avec sa danseuse. 

11 le poursuit alors durant toute la soirée de plaisanteries 

sur son manque de savoir-vivre, si bien qu'à la fin : 

a L... s'élança en pleurant de sa chaise, et m'envoya son 

a cousin en ambassade pour me prier de cesser les hosti- 

« lités. » On le voit, il n'est satisfait qu'après avoir 

amené l'adversaire à demander grâce. 

Une telle confiance dans les dons de son esprit est 
d'autant plus surprenante, que le jeune Lassalle ne pou- 
vait l'appuyer sur des succès scolaires, qui en sont d'ordi- 
naire l'excuse à son âge. Il était, à cette époque, un 
déplorable élève, et nous avons déjà trouvé l'occasion de 
faire allusion à ses mauvaises notes. 

Il est véritablement sur le pied de guerre avec ses pro- 
fesseurs, car il se croit sans cesse victime de leur injustice. 
« A ce moment, j'aurais voulu boire le sang de Tchirner » , 

(1) M. Lindau remarque que Lassalle fait rarement des citations exactes. 
Le vers doit être rectifié ainsi : 

Barbarus hic ego sum, quia non intelligor illis. 



nom 



10 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 




écrit-il quelque part au sujet de l'un d'entre eux. Cette 
prétendue malveillance excuse selon lui sa paresse, qui en 
est la conséquence. Il en vint à se mettre dans une situa- 
tion si difficile au collège de Breslau (comme nous le ver- 
rons en parlant tout à l'heure de ses notes de conduite), 
qu'il dut simuler une vocation commerciale irrésistible, 
afin d'être envoyé dans une école professionnelle, à 
Leipzig. Mais ses aptitudes le ramenèrent bientôt aux 
études universitaires. A Leipzig, en effet, il fut encore 
un plus mauvais élève qu'à Breslau, s'il est possible. 
M. Lindau a retrouvé ses notes de cette époque, et il est 
difficile de lire une condamnation plus dure pour un 
écolier que cette courte phrase : « N'était estimé ni des 
« maîtres, ni des élèves. » Il haissait d'ailleurs son pro- 
fesseur, Schiebe, qui fut cependant un brave homme, 
paraît-il. 

« Oh ! combien je voudrais dire à Schiebe ses vérités, 
« comme il ne les a pas encore entendues ! Les oreilles- 
« lui en tinteraient. » 

On songe à l'apostrophe violente de Victor Hugo : 

Marchands de grec, marchands de latin, cuistres, dogues, 
Philistins, magisters, je vous hais, pédagogues. 






Son indiscipline alla si loin, qu'il fut convoqué devant 
le synode des professeurs pour y être réprimandé ; peine 
déjà grave, et qui était une menace de renvoi. Même en 
présence de cette imposante assemblée, l'orgueil du jeune 
homme ne saurait plier. 

« Malgré le mépris indescriptible que je ressentais 
« pour eux, dit-il, j'étais cependant mal à mon aise. II me 
« semblait que j'étais un aigle mort, et que je gisais à 
u terre. Alors venaient les corbeaux, et les vautours pil- 
« lards, et toute la bande des méprisables volatiles. Ils 



1 












LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 11 

« me dévoraient les yeux, et rongeaient ma chair sur 
« mes os. Mais, soudain, je commençais à me mouvoir, 
« la vie revenait en moi, je soulevais mon plumage fré- 
« missant. Les corbeaux s'envolaient en croassant, et je 
n m'élançais vers le soleil. » 

Lassalle était vraiment un écolier intraitable, un «drôle 
éhonté » , comme disait son professeur de Leipzig. Pour 
échapper aux conséquences de sa conduite indisciplinée, 
il montra même une absence de scrupule, qui doit le faire 
juger sévèrement sur ce point, malgré son jeune âge, et 
dont il ne se débarrassa jamais entièrement. 

En effet, une question, qui tient une grande place 
dans la première partie du Journal de Lassalle, à Breslau, 
est celles de ses « conduites » , c'est-à-dire, en complétant 
ce mot français détourné de son sens, de ses « notes de 
conduite » au collège. 

Ce bulletin, que l'écolier devait remettre à ses parents 

pour les tenir au courant de l'opinion de ses maîtres à 

son sujet, était, on le conçoit, fort redouté d'un aussi 

mauvais élève que le jeune Ferdinand. Aussi trouvait-il 

préférable de ne pas le montrer à son père, et de le 

signer à sa place. Mais, du moins, il l'avoue dans son 

journal, et il nous révèle avec sincérité ses luttes contre 

sa conscience, effarouchée par cette suite de faux en 

écriture. « Jusqu'ici, écrit-il un jour, j'avais toujours 

« signé du nom de ma mère, car un certain respect 

« m'empêchait de tracer le nom plus imposant de mon 

« père : « Heymann Lassai. » Cette fois, il me fallait sur- 

» monter cette répugnance et, le lendemain, je rapportai 

« mon bulletin signé de mon père, c'est-à-dire de moi, 

« qui suis, selon les circonstances, père, mère ou fils. En 

« vérité, si mon père avait à ce sujet des vues justes, je 

« lui montrerais les conduites, même si je m'attendais 



■ 



12 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



i 




M 






[ ggJJ 



« à la plus sévère punition. Mais mon père se ferait 
« vraiment trop de chagrin, cela lui pèserait des semaines 
« entières. Il se forgerait je ne sais quelle fantasmagorie 
» sur mon compte , et il ne me croirait pas si je lui 
« criais : « Ne vous laissez pas tromper par la clameur de 
« la populace, par l'erreur d'insensés en délire. » 

Nous avons déjà rencontré un sophisme de ce genre, à 
propos du jeu de billard. En effet, le jour où il eut des 
soupçons, le père de Lassalle prit la chose au sérieux : 
« Le soir, mon père dit tout à coup : « Ferdinand, si tu 
« me trompes, tu t'en repentiras. L'affaire des conduites 
« n'est pas du tout honnête. » Je restai calme, mais on 
« peut penser combien je tremblais. J'y songeai toute la 
h nuit. « 

Peu de jours après, cependant, il recourt à des procé- 
dés analogues, avec une désinvolture remarquable. 

« Comme je devais être à une heure au mariage du 
» docteur Langendorf, je m'écrivis, à l'insu de mon 
« père, un billet de lui, qui déclarait que je devais être 
« à dix heures à la maison... J'obtins la permission... et 
» m'en allai droit chez Donninck pour me faire friser. « 
Aussi les complications dans lesquelles s'enfonce Las- 
salle par sa duplicité deviennent bientôt inextricables. Son 
père réclame souvent les « conduites » , qu'il ne voit 
jamais. « Les peines que j'endurais à ce sujet ne se peu- 
« vent décrire. Une telle angoisse me torturait que je ne 
« savais que devenir. Et, pourtant, quels contrastes dans 
« le cœur de l'homme! J'avais commis un crime, j'avais 
« contrefait l'écriture de mes parents, et, poussé par la 
« nécessité , je persévérais constamment dans ce men- 
« songe vis-à-vis de mon père. Et, cependant, je priais 
« Dieu avec plus de piété que jamais afin qu'il m'aidât à 
« tenir la chose secrète, et je promettais que cette pre- 



■tf 



■ 



LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 13 

« mière fraude serait la dernière que je commettrais 
a dans toute ma vie. Je me sentais plus rassuré quand 

» j'avais prié. •> 

Cependant, les soupçons de Heymann Lassalle deve- 
naient chaque jour plus précis. « A chaque instant, tout 
« pouvait se découvrir. J'étais plus près du suicide que 
jamais. » Mais il hésitait devant cette résolution désespé- 
rée, par affection pour son père, dit-d. 

Ferdinand n'avait pas tort de trembler. Tout se décou- 
vrit enfin. Heymann Lassalle, qui paraît avoir été très 
bon, pleura beaucoup après cette révélation ; mais il ne 
maltraita pas son fils, et il résolut seulement de l'envoyer 
à Leipzig, dans une école commerciale, pour le préparer 
à la profession qu'il exerçait lui-même. 

On s'étonnera sans doute, après le portrait que nous 
venons de tracer, que nous ayons pu parler dune cer- 
taine sympathie, éveillée par la lecture du Journal. C'est 
que, malgré ses graves défauts, malgré sa vanité, sa vio- 
lence, son manque de scrupules, Ferdinand Lassalle offre 
des traits de caractère qui sont à son honneur. 

Le premier de tous, c'est une très grande sincérité vis- 
à-vis de lui-même. On a pu s'en rendre compte par les 
citations précédentes. Qu'un Rousseau pousse jusqu'au 
cynisme une pareille sincérité, en retraçant l'histoire de 
son passé, son mérite nous parait beaucoup moindre 
cependant. La prescription s'est étendue sur ses péchés 
de jeunesse. Sa vie, qu'il juge belle et bien remplie, est 
là pour l'excuser et le justifier à- ses propres yeux. La 
franchise est plus méritoire et plus véritablement intéres- 
sante, lorsqu'elle retrace au jour le jour des écarts dont 
les conséquences sont encore à venir et à redouter, et qui 
prennent des proportions démesurées dans l'imagination 
juvénile du coupable. 



■ 



14 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



H 



Nous sommes attirés davantage encore par son affection 
si vraie et si touchante pour son père, affection que 
celui-ci rendait, d'ailleurs, à son fils, malgré quelques 
explosions de colère, amenées par la conduite légère du 
jeune garçon. « Il n'existe plus de père comme le mien 
« dans le monde » , écrit Ferdinand, et la pensée de ce 
tendre père agit vraiment sur son âme comme une sauve- 
garde tutélaire ; sans cesse présente à sa conscience, elle 
l'arrêta parfois au moment de commettre ses plus gran- 
des sottises. 

Un jour, dans un mouvement de colère, un de ses pro- 
fesseurs lève la main sur lui, comme pour lui donner un 
soufflet. « Je n'avais qu'une seule pensée. S'il me donne 
« un soufflet, que dois-je faire? Faut-il le recevoir en 
« silence, supporter cet affront devant toute la classe? 
« ou dois-je le lui rendre? Mais, si je prends ce dernier 
« parti, qu'en dira mon pauvre père, dont je suis la seule 
« espérance, et à qui j'ai promis de le satisfaire?... » 

Une autre fois, en présence de la même menace : « Ma 
« patience était à bout, écrit-il, ma main droite saisit 
» fiévreusement un encrier, et j'allais donner libre cours 
« à ma fureur, faire déborder mon cœur en un torrent 
« de paroles, mais la pensée de mon père me fit aban- 
» donner ce dessein. » 

Ce bon père avait pour son fils autant de sollicitude que 
d'indulgence. Quand le jeune Ferdinand est malade, il le 
fait dormir à ses côtés. Quelques jugements favorables, 
prononcés par des étrangers, s'ajoutent à l'affection pater- 
nelle, pour nous faire pressentir les côtés attachants de ce 
caractère difficile. Nous avons déjà recueilli l'appréciation 
flatteuse d'un certain docteur Schiff. 

« Lassai, lui dit un jour un camarade plus âgé que 
« lui, vous êtes un vrai vaurien, plein de malice, mais un 



LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 15 

« excellent garçon, spirituel, et bien plus intelligent que 
« votre âge ne le donnerait à supposer. » 

« Il m'offrait un plaisir que je n'avais jamais connu 
a jusque-là, dit son ami Zander, par sa faconde intaris- 
« sable et son esprit étincelant. » 

Un futur homme politique, Borchert, lui exprime, trop 
directement peut-être, la bonne opinion qu'il a de ses 
facultés. « 11 me dit qu'il m'appréciait beaucoup, que 
« j'étais très doué (génial), et que cela lui ferait d'autant 
a plus de peine si mon esprit prenait une mauvaise voie. 
« 11 me dit encore que j'avais depuis longtemps attiré son 
« attention, parce que je n'étais pas un garçon ordi- 
« naire. . . Je finirai par le croire » , ajoute le jeune homme. 
Son admiration pour le prédicateur Geiger, son assi- 
duité à ses discours élevés, l'enthousiasme qu'il ressent à 
les entendre nous donnent encore une impression favo- 
rable. 

La haute conception que Lassalle se fait, dès lors, des 
devoirs de l'amitié, est tout à fait à son honneur. Un 
devoir de lui, sur ce sujet, mérita d'être lu publiquement. 
« Quelques-uns me trouvèrent exagérés. Les pauvres 
« gens! s'ils parlent déjà si froidement de l'amitié, qu'en 
n diront-ils à cinquante ans ! » 

Un de ses amis le plaisante même sur ce point. « Ce 
« n'est que taquinerie de sa part, écrit Lassalle, lorsqu'il 
« m'accuse ainsi d'exagérer les devoirs de l'amitié. Pour- 
« tant, s'il savait combien cette plaisanterie atteint bru- 
a talement les plus tendres fibres de mon cœur, il y 
« renoncerait. Ce n'est pas pour moi qu'il me chagrine. 
,. Je souffre de devoir le placer en ce moment-là parmi 
» le vulgaire. » 

A Leipzig, le retour d'une fête de sa religion lui inspire 
ces jolis souvenirs du passé. « La mémoire des beaux 



HU^^H 



*p 



16 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 




» jours écoulés revenait très vive dans mon âme. Je nous 
« voyais tous, assis autour de la longue table solennelle. 
« En haut, mon père chéri, qui entonnait les chants de 
« sa belle voix; près de lui, ma chère et pieuse mère, re- 
« gardant à la ronde avec anxiété si toutes les céré- 
« monies étaient strictement exécutées, comme elle les 
« avait vu faire, tout enfant, chez son père regretté. 
« Plus bas, Riekchen (sa sœur), avec ses joues roses et 
« animées, riant sous cape de ces usages, incompréhensi- 
« blés pour elle, s'efforçant de rejeter de sa bouche au 
« plus vite l'herbe amère du rituel... Alors un regard 
u courroucé tombe des yeux de notre chère mère, qui 
« voit tout, et aussitôt le sérieux et le recueillement se 
« répandent de nouveau sur le front de ma sœur, » II 
passe dans ces lignes comme un souffle de la puissante 
simplicité d'Homère. 

Le 1 1 avril, tandis qu'il est exilé à Leipzig, revient 
l'anniversaire de sa naissance. « Mon père, ma mère et 
« ma chère sœur m'écrivent de si bonnes et douces 
« lettres, si pleines, si débordantes d'amour pour moi! 
» Cette dernière m'a envoyé une bague qui renferme de 
» ses cheveux. Je les embrassai cent fois. Mon père 
« m'écrit des paroles si graves, ma mère des mots si 
» émus! Dieu! fais, fais qu'ils soient heureux, ces êtres 
« chéris. Quoi que je puisse devenir, quel que soit mon 
» destin, fais qu'ils soient heureux! lis le méritent. Je ne 
» puis en écrire davantage. Je n'ai jamais senti mon 
« cœur si gonflé de larmes. Oh! amour, amour, que tu 
» es bienfaisant! Ce que la haine, sous toutes ses formes, 
« ne m'arracherait pas dans le cours d'une année entière, 
« tu l'obtiens par une simple parole. Tu me fais pleurer 
» comme un enfant. » 

De telles pages font beaucoup pardonner à leur auteur. 



LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 



ir 



Le sentiment de l'amour se montre peu dans le Jour- 
nal, comme il est naturel chez un si jeune homme. Ce- 
pendant, il exprime quelque part un beau dédain pour 
les attachements vulgaires , et il veut qu'une véritable 
passion précède la recherche de toute femme. 

M. Lindau nous apprend qu'à Leipzig, il s'attacha 
avec enthousiasme à la sœur d'un de ses camarades , 
Rosalie Zander, dont il conserva toujours le souvenir, et 
qui mourut, en 1876, sans s'être jamais mariée. 

Est-ce à ses premiers pressentiments de l'amour qu'il 
faut attribuer le goût du jeune Lassalle pour l'élégance 
du costume, goût qu'il conserva toujours, et qui sembla 
si surprenant, plus tard, chez l'apôtre des ouvriers? C'est 
à propos du choix d'un vêtement qu'il reçut de son père 
cette correction qui faillit l'amener au suicide. Et il écrit : 
« Je ne suis pas un fat, un dandy, mais je m'habillerai 
« toujours avec le plus grand soin dans l'avenir. L'habit 
« fait l'homme, c'est l'opinion de notre siècle... Mais 
» celui qui s'habille élégamment pour se contempler 
« dans son miroir est un sot, et un fat. C'est aux autres 
« que mon habillement doit plaire. Je ne m'habille que 
« pour les autres... D'ailleurs, ma garde-robe est si mi- 
« sérable, que Mme la directrice m'a même dit souvent : 
« Vraiment, Lassalle, si vous ne portiez pas tout avec 
« tant de distinction, vous auriez l'air d'un mendiant. « 



f 



Les jugements littéraires que le jeune homme est 
amené à prononcer dans son Journal sont intéressants et 
fort personnels. Heine est son auteur favori. Les " Deux 
grenadiers » lui arrachent des larmes. Il regrette seule- 
ment que son poète ne soit pas républicain. 

Il dit de Clavigo : « Cet homme... qui se montre si 
« grand par ses actes, et d'un autre côté si faible, si 




18 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« mesquin, si dépourvu de volonté propre. » La volonté 
est donc dès lors l'objet du culte de Lassalle, et, comme 
cela lui arrivera de nouveau plus tard, ce culte l'amène 
déjà à renier ses principes démocratiques, et à glorifier 
l'ambition sans scrupules. A propos d'une représenta- 
tion de Fiesco, il écrit en effet : « Je ne sais pourquoi, 
h mais, bien que j'aie autant de convictions républicaines 
« que quiconque, je sens cependant qu'à la place du 
« comte Lavagna, j'aurais agi comme lui : je ne me 
« serais pas contenté d'être le premier citoyen de Gênes. 
« J'aurais étendu la main vers le diadème. J'en conclus, 
« en examinant bien les choses, que je suis un égoïste. 
« Si j'étais né prince souverain, j'aurais été aristocrate 
« de corps et d'âme, mais, comme je ne suis qu'un 
« simple fils de bourgeois, je serai démocrate à mon 
» heure. » 

Cette franchise est méritoire. Elle nous amène à parler 
des pressentiments de sa future vocation démocratique, 
qui se font jour dans son Journal, et ont frappé tous les 
lecteurs de ces pages. 

M. Lindau n'en veut voir le début qu'à Leipzig. Pour- 
tant, on en aperçoit déjà le germe dans une conversation 
avec un ami , à Breslau. Celui-ci lui dépeint ses souf- 
frances, lorsqu'il fut obligé d'obéir, comme apprenti 
commerçant, à un commis plus ancien que lui, mais 
ignorant et grossier. 

h Je l'écoutais en silence, dit Lassalle. Il me peignait 
« sans le vouloir mon futur destin. Oh! je le sens, si je ne 
» m'en vais pas bientôt, pour achever le plus rapidement 
« possible mon apprentissage, il me faudra donc, à dix- 
« neuf ou vingt ans, nourri de l'esprit des Grecs et des 
» Romains, de leurs écrits et de leurs conceptions, des 
" poètes de l'HelIade, et des héros de Y Iliade, il me 






LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 



19 



« faudra, dis-je, être apprenti sous les ordres d'un commis 
u de mon âge, ou plus jeune que moi, qui n'aura sur moi 
« d'autre avantage que celui de ne rien sentir, de ne 
« rien savoir! » 

A Leipzig, ces idées d'indépendance se précisent. Il 
est décidément républicain et démocrate. « J'admire 
» Bœrne. Il dit vrai. Elles sont justes, ses malédictions 
» contre les tyrans de l'Allemagne et de l'Europe, qui ne 
« le cèdent pas aux tyrans de l'Asie. Mais, il me faut 
u malheureusement mettre en doute ces paroles : « Aucun 
« prince européen n'est assez aveugle pour croire que 
« son petit-fils montera sur le trône. » Il faut que les 
« choses aillent plus mal encore, avant d'aller mieux. » 

Et quels sûrs pressentiments de son avenir, dans ses 
regrets d'avoir quitté le collège, pour l'école commer- 
ciale! « Je ne crois en aucune façon que je sois obligé de 
« renoncer à une vie publique, esthétique ou politique. 
« Je n'ai pris qu'une occupation provisoire, et je crois 
« fermement que le hasard, ou mieux, la Providence 
u m'arrachera du comptoir, pour me jeter sur un théâtre 
ii où je pourrai agir! J'ai confiance dans le hasard, et 
u dans ma ferme volonté. » 

Sous sa plume, apparaît le vocabulaire de 1793, et 
l'admiration pour la France révolutionnaire. — « Non! 
« bien que j'aie des dispositions pour bien jouer ce rôle, 
« je ne veux pas être un courtisan qui sourit lâchement. 
« Je veux annoncer aux peuples la liberté, dussé-je périr 
« dans cette tentative. Je le jure par Dieu, sous les 
« étoiles, et malédiction sur moi, si je suis infidèle à mon 
« serment!... France, pays de mes désirs, pays de mes 
« rêves, ah! quand irai-je vers toi? Tues déjà la demeure 
« de la liberté, que tuas conquise, et, cependant, tu n'as 
« pas déposé les armes. Tu as vu ce qui était encore à 



*f 



■ 

I 






20 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« faire, et tune te laisses pas endormir parles promesses 
« de perfides aristocrates. » 

La France révolutionnaire fut toujours la patrie intel- 
lectuelle de Lassalle, et exerça sur lui une influence ca- 
pitale. 

« De Paris, la patrie de la liberté, je veux, comme 
« Bœrne, jeter la parole aux peuples de la terre, et les 
« dents des princes s'entre-choqueront de terreur, à voir 
« que leur temps est venu. » 

Il a des accents plus pénétrants que ces juvéniles apo- 
strophes, témoin cet hymne à la liberté : 

« Nous vaincrons dans le combat que je veux combat- 
« tre. La lumière vaincra, et l'obscurité cédera. L'intelli- 
« gence vaincra, avec la raison, la divine raison, et leurs 
« rayons éblouissants effaroucheront la superstition et la 
a sottise, comme le jour fait s'enfuir la nuit. » 

Déjà Lassalle semble s'exercer parfois à son rôle futur 
d'agitateur des masses. « Vous ne connaissez pas Lassalle, 
« dit un de ses professeurs à l'un de ses camarades; c'est 
« un esprit très, très dangereux... Il est extrêmement 
« dangereux. Il a déjà des adhérents. « 

Ses camarades semblent avoir rendu justice, dès lors, 
à ses dons d'orateur, car, à l'occasion du départ d'un pro- 
fesseur, ses ennemis mêmes le pressent de parler au nom 
de la classe de seconde, et ce fut peut-être ce jour-là qu'il 
improvisa son premier discours. 

« Je me levai, pour sauver l'honneur de la classe, et je 
a parlai. Ce que je dis alors, je ne le sais guère, puisque 
« j'improvisai entièrement. Je m'abandonnai auxinspira- 
« tions du moment. — Seuls l'émotion du professeur, 
« l'approbation et les remerciements de toute la classe 
« me prouvèrent que je devais avoir bien rempli mon 
« rôle. » 



3*4 









LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 



21 



Mais sa vocation se dessine plus nettement encore aux 
dernières pages de son journal, dans une conversation avec 
son père. On ne peut rester indifférent devant ce dialogue 
si humain et si pénétrant, que nous reproduirons tout en- 
tier, car il fait présager ce que fut en effet la vie de Las- 
salle, par quelques côtés du moins, malgré de nombreuses 
défaillances. 

« Mon père me demanda ce que je voulais étudier. — 
« La plus vaste étude, répondis-je, la plus étendue du 
« monde, celle qui est le plus étroitement liée aux intérêts 
« les plus sacrés de l'humanité : l'histoire. 

« Mon père me demanda encore de quoi je vivrais, 
« puisque je ne pouvais obtenir en Prusse aucun emploi, 
u aucune chaire (à cause de sa religion), et que je ne 
n voulais cependant pas me séparer de mes parents. 
« Dieu! si je pouvais éviter cette extrémité! Je répondis 
« seulement que je saurais partout pourvoir à mon exis- 
« tence. 

« Mon père me demanda pourquoi je ne voulais pas 
« étudier la médecine ou le droit. — Le médecin, comme 
« l'avocat, répondis-je, sont des marchands qui font com- 
» merce de leur science (1). De même font fréquemment 
» les savants. Je le vois bien par l'exemple de Hander (le 
« professeur, son hôte à Leipzig), qui est un marchand, 
« au sens propre du mot. Je veux étudier en vue de la 
» science et de l'action. 

« Mon père me demanda sije croyais être poète. — Non, 
u répondis-je, je veux me vouer aux affaires publiques. 
« Maintenant, ajoutai-je, maintenant le temps approche 
« où il faudra combattre pour les fins les plus sacrées 

(1) Il faut remarquer que, malgré ces sévérités de jeunesse, Lassalle 
exerça pendant dix ans la profession d'avocat, et qu'il dut sa fortune au 
gain du procès Hatzfeldt. 




1» 



22 'ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

de l'humanité. Jusqu'au terme du siècle dernier, le 
monde était retenu dans les chaînes de la plus lourde 
superstition. Alors s'éleva, à l'appel puissant des intel- 
ligences, une force matérielle, qui dispersa l'ordre 
établi en débris sanglants. La première explosion fut 
terrible, et devait l'être. Depuis lors, cette lutte a con- 
tinué sans interruption. Elle fut soutenue non par la 
force physique brutale, mais par la puissance de l'es- 
prit. Dans chaque pays, au sein de chaque nation s'éle- 
vèrent des hommes, qui combattirent par la parole, 
tombèrent ou vainquirent. Ce combat pour les fins les 
plus nobles, fut combattu par les plus nobles moyens. 
Sans doute, il faudra que la vérité soit appuyée une fois 
encore par la force matérielle, car ces gens sur les 
trônes ne le permettront pas autrement. Pour aujour- 
d'hui, laissez-nous non pas soulever les peuples, mais 
les éclairer, les relever. 

« Mon père se tut longtemps, puis il dit : — Mon fils, 
je ne méconnais pas la part de vérité que contiennent 
tes paroles, mais pourquoi veux-tu être toi-même un 
martyr? Toi, notre espoir, notre soutien! Il faut con- 
quérir la liberté, mais cela peut se faire sans toi. 
Reste près de nous, fais notre bonheur, ne te jette pas 
dans la lutte. Même si tu triomphais, nous succombe- 
rions, car nous ne vivons que pour toi. Épargne-nous ! 
A toi seul, tu ne changeras rien à l'ordre du monde. 
Laisse combattre ceux qui n'ont rien à perdre, au sort 
desquels le cœur de leurs parents n'est pas suspendu. 
« Oh! oui, il avait raison. Pourquoi m'offrir en per- 
sonne a,u martyre? Et, pourtant, si chacun parlait ainsi, 
si tous se retiraient si lâchement de la lutte, quand 
donc un combattant se lèverait-il? Pourquoi m'offrir en 
personne au martyre? Pourquoi?... Parce que Dieu m'a 



H; 



■ 



LE JOURNAL DE FERDINAND LASSALLE. 



23 



ii mis dans la poitrine une voix qui m'appelle à la lutte, 
« parce que Dieu m'a donné, je le sens bien, la force 
« qui fait les lutteurs, parce que je puis combattre et 
a souffrir pour un noble but, parce que je ne tromperai 
« pas la confiance de Dieu, qui m'a donné cette force 
« pour une fin déterminée. En un mot, parce que je ne 
« puis faire autrement. » 

Que de sujets de réflexion ne trouve-t-on pas dans ces 
lignes, écrites à seize ans!... Ce pressentiment du mar- 
tyre, que ses partisans purent croire justifié par sa fin 
étrange ; cet enthousiasme pour l'œuvre de la Révolution 
française ; ce mépris de la carrière juridique, qui était 
cependant sa vraie vocation, et qui lui permit plus tard 
de vivre largement selon ses goûts; puis, enfin, l'ouver- 
ture d'esprit de ce père excellent, unie à tant de bon sens 
et d'affection. Une telle page clôt dignement une œuvre 
aussi intéressante que le Journal de Lassalle. Ce choix 
d'une carrière ne fait-il pas songer aux lettres que Renan 
écrivait, vers la même époque, à sa sœur? Certes, il y a 
chez Lassalle moins d'intelligence, de clairvoyance et de 
calcul, mais combien plus d'élan et de désintéressement! 
Force mal employée souvent, mais force irrésistible que 
celle qui bouillonne dans ce jeune cœur, au seuil de la 
vie, où tant d'obstacles se dressent déjà devant lui ! Mais 
ce sont ces obstacles même qui imprimèrent à son esprit, 
dès son jeune âge, ce cachet de révolte et d'audace. Le 
plus grand de tous était son origine israélite, car ses core- 
ligionnaires ne furent émancipés qu'en 1848 dans les 
provinces orientales de l'Allemagne. 

Le sentiment d'une injuste incapacité d'origine devait 
agir puissamment sur un esprit si conscient de sa valeur, 
et sur un amour-propre si sensible à la moindre blessure. 






CHAPITRE II 



PREMIERE JEUNESSE DE LASSALLE. 



Nos sources d'information se réduisent, pour cette 
période de la vie de Lassalle, à quelques renseignements 
assez clairsemés, que quelques-uns de ses amis ont livrés 
plus tard à la publicité. 

Après avoir quitté l'école commerciale de Leipzig, le 
jeune homme appliqua au travail toute la fougue de sa 
volonté de fer. Dès 1842, il put subir son « examen de 
maturité » . Dans le travail allemand qu'il dut fournir à 
cette occasion, il plaça, dit-on, quelques professions de 
foi démocratiques qui lui causèrent de grandes difficultés. 

En 1842, il entra à l'Université de Breslau, qu'il quitta 
bientôt pour celle de Berlin. Il étudia d'abord la philolo- 
gie, puis la philosophie. Il montra pour cette dernière 
science des facultés exceptionnelles. La doctrine de Hegel, 
alors prépondérante, n'eut bientôt plus de secrets pour 
lui. On s'étonnait, autour de lui, d'une dextérité d'esprit 
qui lui permettait de « casser, en se jouant, les plus dures 
« noix de la philosophie hégélienne, sur lesquelles tant 
» d'autres se brisaient les dents » . 

Lassalle put corriger par la suite ces habitudes d'esprit 
trop abstraites par l'étude du droit, qui apporte des 
enseignements plus pratiques. Il ne demeura que trop 
hégélien cependant, même dans le domaine juridique. 



PREMIÈRE JEUNESSE DE LASSALLE. 



25 



Le jeune étudiant ne se contenta pas de succès univer- 
sitaires. Il était doué pour le commerce des hommes, 
bien plus encore que pour celui des livres. Qu'il fût d'ap- 
parence fort séduisante, cela est attesté par le suffrage 
unanime de tous ceux qui l'approchèrent. 

« Il était, dit un témoin qui lui est peu favorable 
cepen dant ( 1 ), plutôt grand et svelte que de taille moyenne . 
Sur son visage, qui rayonnait d'une haute intelligence, se 
reconnaissaient à la fois trois types universels : l'israélite, 
le grec antique, et le germanique. Le nez avait une 
forme qui rappelait plutôt le type grec que le type israé- 
lite. La tète présentait beaucoup d'analogies avec celle de 
Gœthe. » 

« Cinq pieds six pouces, disent aussi les pièces du 
procès de la » Cassette » , en donnant le signalement de 
l'accusé, des yeux bleu sombre, une stature élancée. » 

Les femmes, dit-on, se laissèrent souvent entraîner par 
leur admiration pour sa personne. Lui-même était très 
vain de sa beauté, qu'il s'efforçait de mettre encore en 
relief par la recherche de son costume. Même dans les 
réunions ouvrières, il portait toujours des vêtements irré- 
prochables et des bottines vernies. 

Le brillant causeur complétait en lui le séduisant 
cavalier. 

» Quoi ! dira plus tard le capitaine baron Korff, gendre 
« de Meyerbeer, à Mlle de Dœnniges, vous ne connaissez 
« pas Lassalle, le plus spirituel, le plus savant et le plus 
« aimable homme du monde ! » Et tout le monde confir- 
mera ce jugement autour de la jeune fille, car les soirées 
données par Lassalle, à cette époque, étaient parmi 
les plus recherchées à Berlin. 

(1) Bernard Becker. 




26 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Ces dons si remarquables dans un si jeune homme lui 
ouvraient bien des portes. 11 fréquentait surtout chez les 
Mendelssohn, où il rencontrait l'élite de la société berli- 
noise. Ce fut là qu'on le présenta à Alexandre de Hum- 
boldt, qui s'intéressa vivement à celui qu'il nommait 
l'enfant prodige, das Wunderhind. On dit même que le 
grand savant songea à placer Lassalle auprès du jeune 
héritier du trône de Prusse (plus tard l'empereur Fré- 
déric) en qualité de compagnon et de précepteur, pen- 
dant un voyage lointain. On peut, au moins, juger, 
d'après cette anecdote, ajoute Wurzbach, de la situation 
que s'était déjà créée le jeune étudiant, et de l'importance 
qu'on lui accordait dans certains cercles. 

Son éducation terminée, Lassalle se rendit d'abord sur 
le Rhin, en 1844, puis à Paris, en 1846. Le socialisme 
français était alors dans ses belles années, et les vagues 
sentiments démocratiques du jeune homme en reçurent 
une empreinte ineffaçable. Marx accomplissait, à la même 
époque, la même évolution intellectuelle dans les mêmes 
conditions. 

De tout temps, Lassalle aima et admira la France, qu'il 
considérait comme la patrie de la liberté. Nos écrivains 
humanitaires de la première moitié du siècle exercèrent 
sur lui la plus grande influence. Il faut ajouter que, comme 
la plupart des socialistes d'outre-Rhin à cette époque, il 
apprit à connaître notre littérature sociale dans le remar- 
quable ouvrage de Lorenz de Stein, intitulé: Le socialisme 
et le communisme dans la France contemporaine. Bernard 
Becker veut en faire un copiste de Saint-Simon. Mais ce 
n'est pas de Saint-Simon seul que Lassalle s'inspira. Il doit 
tout autant à Louis Blanc, et à Fourier. 

Nous n'avons de renseignements précis sur cette période 
de son existence que par ses rapports avec Henri Heine. 



lH 



PREMIERE JEUNESSE DE LASSALLE. 



27 



Ces deux esprits, qui avaient entre eux plus d'un trait de 
ressemblance, se comprirent toutde suite. Dans sa corres- 
pondance, Heine parle de son « très cher compagnon 
d'armes » avec un enthousiasme qui semblerait exagéré, 
s'il ne s'y mêlait peut-être une pointe légère d'ironie, dont 
l'auteur des Reisebilder ne pouvait se départir. Il écrivait 
à Lassalle : « Je n'ai jamais trouvé chez un autre que vous 
a tant de passion unie à tant de clairvoyance dans l'ac- 
« tion. Vous avez vraiment le droit d'être « outrecuidant » . 
« Nous autres, nous ne faisons qu'usurper ce droit divin, 
« ce privilège céleste. Quand je mecompareà vous, jene 
« me sens qu'une humble mouche. » 

Ainsi Nietzsche reconnaîtra plus tard aux races des 
conquérants le droit d'être « insouciants, ironiques et 
violents » . 

« Portez-vous bien, dit ailleurs Heine, et soyez con- 
« vaincu que je vous aime d'une façon inexprimable. 
« Combien je me réjouis de ne pas m'être trompé sur 
« votre compte, car je n'ai jamais mis en personne autant 
« de confiance, moi si méfiant par expérience et par 
« nature. Depuis que j'ai reçu vos lettres, mon courage 
« croit, et je me sens mieux » . 

Enfin, ce portrait, contenu dans une lettre de Heine à 
Varnhagen von Ense, le 3 janvier 1846, achève de nous 
apprendre l'opinion du poète sur son jeune compatriote : 
» Mon ami M. Lassalle, qui vous portera cette lettre, 
« est un jeune homme extraordinairement doué. A 
« l'érudition la plus profonde, à la science la plus étendue, 
« à la plus grande perspicacité que j'aie jamais ren- 
« contrée, aux plus riches dons d'expression, il unit une 
« énergie de volonté et une aptitude à l'action qui me 
« plongent dans l'étonnement. — En tout cas, cette asso- 
it ciation du «savoir» au «pouvoir », du talent au carac- 



28 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« tère, a été pour moi une révélation bienfaisante. 

« Toutefois, M. Lassalle est un enfant de l'époque pré- 
« sente. Il porte la marque de ce temps qui ne veut 
« pas entendre parler de ce renoncement, de cette modé- 
« ration, auxquels nous autres, en notre jeunesse, nous 
« nous sommes abandonnés avec complaisance, plus ou 
« moins hypocritement d'ailleurs. Cette nouvelle race 
« d'hommes veut jouir, et se procurer ce qui est solide. 
« Nous, les anciens, nous nous inclinions humblement 
« devantl'invisible, nous aspirions à des caresses d'ombre, 
« aux parfums de fleurs bleues, nous nous résignions, 
« nous faisions les dédaigneux, et nous étions peut-être 
« plus heureux que ces rudes gladiateurs qui marchent si 
« fièrement au combat suprême (1). » 

Cette page est aussi remarquable par la pensée qu'elle 
exprime, que par sa forme spirituelle, qu'il est si difficile 
de rendre en français. Oui, c'en était fini dès lors du so- 
cialisme littéraire, qui allait disparaître en 1848. Lassalle 
a bien quelques traits encore de ces socialistes de la pre- 
mière moitié du siècle, mais il annonce cependant l'école 
allemande, la conception matérialiste de l'histoire, dont 
les disciples de Marx font honneur à leur maître, école 
qui ne veut entendre parler ni de renoncement ni de mo- 
dération. On trouve aussi dans ces lignes la trace de l'im- 
pression profonde que le jeune Lassalle laissait à tous ceux 
qui l'approchaient, et surtout aux plus grands esprits. 
Quant à sa science universelle, nous ferons dès à présent 
quelques réserves à ce sujet. En réalité, même dans la 

(1) Cette lettre resta toujours un des principaux titres de gloire de Las- 
salle à ses propres yeux. Car, deux mois avant sa mort, allant plaider à Dus- 
seldorf son dernier procès, il la faisait publier dans les journaux de cette 
ville, pour préparer le public à sa venue. 



^H 



PREMIERE JEUNESSE DE LASSALLE. 



29 



philosophie et la jurisprudence, dont il ne posséda à fond 
que quelques chapitres, dans l'économie politique surtout, 
il donne constamment l'impression d'unbrillantimprovisa- 
teur, d'un causeur instruit, qui s'entend à mettre en valeur 
tout ce qu'il sait, de manière à faire illusion sur l'étendue 
de sa science réelle. Il faut se souvenir qu'au moment où 
Heine donne à son jeune ami ce témoignage de science 
universelle, quatre ans et demi séparaient ce dernier du 
jour où il avait quitté l'école commerciale de Leipzig, pour 
reprendre des études littéraires interrompues l'année pré- 
cédente après des résultats fort médiocres. — D'ailleurs, la 
vie de Lassalle à Berlin, et à Paris surtout, n'avait pas été 
celle d'un Bénédictin constamment plongé dans les livres. 
Quelque bien employé qu'eut été le temps consacré par lui 
à l'étude depuis 1841, quelque grande que fût sa puissance 
de travail, on peut penser qu'il avait su donner à Heine 
une forte dose d'illusion sur son savoir. Bien d'autres ont 
partagé cette illusion. Lassalle ne devint jamais, dans au- 
cun domaine, un très grand savant. Il fut un esprit extra- 
ordinairement pénétrant et clair, un admirable vulgarisa- 
teur, et un grand écrivain. 

Le jeune Lassalle semblait à la veille d'un brillant ave- 
nir. Or, pendant dix-sept ans, nous allons le voir dépenser, 
à l'aventure, des dons si remarquables. Au cours delà 
dernière année de sa vie, seulement, il justifiera le pronos- 
tic de Heine, il acquerra des titres à la mémoire des 
hommes. Et même, la tentative politique qui lui assurait 
la gloire semblait, lorsqu'il mourut, avoir abouti à un 
échec presque complet. 



H 



• 



CHAPITRE III 

LA COMTESSE DE HATZFELDT ET LE PROCÈS 
DE LA CASSETTE. 



I 



Quand Lassalle revint en Allemagne, en 1846, il sem- 
blait destiné, par ses aptitudes, à la carrière du professo- 
rat dans les Universités. Cependant, sa religion était 
alors un obstacle presque insurmontable à une telle ambi- 
tion. On peut penser que cette circonstance contribua à 
le pousser dans la direction inattendue que nous lui 
voyons prendre soudain. 

Vers cette époque, en effet, il fut mis en relation, par 
ses amis Mendelssohn, avec la comtesse Sophie de Hatz- 
feldt. Née en 1805, et âgée par conséquent de quarante et 
un ans, la comtesse était depuis de longues années en 
lutte ouverte avec son mari. Il faut l'avouer, elle était 
fort peu soutenue par sa propre famille. Lassalle expliqua 
plus tard cette réserve des parents de la comtesse par la 
crainte du scandale, par leur égoïsme : ils eussent préféré 
que cette femme souffrit en silence afin d'éviter que leur 
nom fût traîné devant les tribunaux. Quoi qu'il en soit, 
la situation malheureuse de la comtesse était faite pour 
éveiller la sympathie; sa haute intelligence et sans doute 
aussi les charmes de sa personne exercèrent sur le jeune 
homme une influence puissante. Il résolut de se consacrer 



LA COMTESSE DE HATZFELDT. 31 

au triomphe de sa cause, et il s'y employa pendant neuf 
années. 

Les motifs de cette détermination nous paraissent assez 
complexes. Il est permis de s'arrêter d'abord au premier 
qui se présente à l'esprit : celui d'une liaison d'amour. 
M. Brandes en repousse l'idée. Lassalle ne l'a jamais 
avouée. Mais il disait, en 1864, à Hélène de Dœnniges : 
h Je suis entièrement libre vis-à-vis de la comtesse, 
« comme elle l'est depuis longtemps vis-à-vis de moi...» 
« Nos intérêts de cœur sont depuis longtemps à mille 
« lieues l'un de l'autre. » Ces « depuis longtemps » sont 
significatifs. Pourtant, Lassalle mit toujours en avant un 
autre mobile beaucoup plus élevé, et qui avait de plus 
l'avantage d'être d'accord avec ses principes révolution- 
naires. Déjà, lors du procès de la Cassette, en 1847, il 
parlait de cet esprit de sacrifice, de cette absence de tout 
égoïsme, qui sont un privilège de la jeunesse. Il aurait 
obéi à un sentiment purement chevaleresque en prenant 
en main les intérêts de la comtesse. Mais l'explication la 
plus intéressante à ce sujet, il la donna à une jeune fille 
russe, Sophie de Solutzew, qu'il songeait à épouser vers 
1860; c'est un épisode de sa vie sur lequel nous revien- 
drons plus tard. Lassalle écrivit pour la jeune étrangère 
une sorte de confession de toute sa vie passée. Dans un 
français assez incorrect, comme on le verra, il s'exprime 
ainsi au sujet de cet événement capital de sa jeunesse : 

« Maintenant, je viens à la gloire de ma vie. C'était 
« dans le janvier 1846, que je faisais à Berlin la connais- 
« sance de la comtesse de Hatzfeldt que vous connais- 
» sez. C'est une femme d'une élévation d'âme dont je ne 
ii pourrais pas vous donner une idée juste. Mais, aussi 
ii rare que la noblesse de son cœur, aussi profonde que 
« l'étendue de son esprit, était le malheur de son sort. » 



32 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



9m. 

m 



Après un récit des persécutions souffertes par la com- 
tesse, sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure, 
Lassalle continue : 

« Pouvez-vous, Sophie, vous faire une idée juste de 
a l'impression que cette histoire faisait sur moi, révolu- 
« tionnaire ardent, lorsque je l'apprenais, lorsque la 
« comtesse me donnait les preuves et documents de tout 
« ce qu'elle m'avait dit, dans les correspondances de sa 
« famille et autres pièces ? 

b Je voyais personnifiée devant moi , dans le cadre 
« d'une seule vie individuelle, toutes les iniquités de 
« l'ancien monde, tous les abus du pouvoir, de l'autorité 
n et de la richesse contre le faible, toutes les oppressions 
« de notre ordre social. 

» Ah ! j'étais toujours un révolutionnaire de l'école de 
« Robespierre, qui écrivait, dans sa Constitution : « Il y a 
« oppression sociale quand un seul individu est opprimé. s 

« Je voyais bien que cette femme succombait depuis 
« vingt ans dans le malheur, non quoique, mais parce 
« que elle était plus élevée et plus noble que tout ce que 
« j'avais rencontré... 

« J'avais honte de l'humanité... 

« J'étais un jeune homme de vingt ans... Je ne savais 
« rien de la science du droit. Rien ne me retint... 

« Elle avait confiance en son bon droit, en sa force, en 
« la mienne. Elle accepta de tout son cœur... 

« Et maintenant, Sophie, il s'engagea un combat ter- 
« rible, si terrible qu'aucune plume n'en pourrait donner 
« une description, un combat de neuf ans, plein des plus 
« cruelles souffrances pour la comtesse et pour moi... un 
« combat impossible, mais un combat dans lequel je n'ai 
« jamais reculé d'un seul pas, et que j'ai enfin fini victo- 
« rieusement, bien victorieusement. » 



D0* 



9€mw 



LA COMTESSE DE HATZFELDT. 



33 



Il n'est pas douteux que Lassalle n'idéalise quelque 
peu, dans ces lignes, les motifs qui l'engagèrent dans 
cette lutte prolongée. Dès l'année 1848 il disait, il est vrai, 
dans son Discours d'assises : « Je voyais dans cette affaire 
« des points de vue et des principes généraux incarnés. 
« Je me disais que la comtesse était une victime de sa 
h classe. » Mais les phrases suivantes qu'il écrivit au 
cours du procès Hatzfeldt montrent que ces sentiments 
humanitaires eux-mêmes n'étaient pas entièrement désin- 
téressés : « Usez donc de cette belle expression : affamer, 
» prolétaire. Cela est excellent. Les socialistes et les 
« communistes tombent dans le piège. La presse fait des 
« merveilles pour nous. Les jurés sont prévenus contre 
,i Hatzfeldt (1). » 

Brandes nous suggère une autre raison, d'après le 
témoignage d'un ami de Lassalle. L'enthousiasme de 
celui-ci pour la comtesse l'ayant amené, dès le début de 
leurs relations, à provoquer le comte, il essuya un refus 
méprisant du grand seigneur. Et le jeune homme, blessé 
dans sa vanité, se décida à prendre en main les intérêts 
matériels de la comtesse, afin de se venger au moins de 
cette façon. Cette explication s'accorde bien avec ce que 
nous savons du caractère orgueilleux et violent de Las- 
salle. 

Enfin, à ces différents' motifs vinrent s'ajouter plus 
tard des intérêts pécuniaires, comme nous le verrons. Car 
la comtesse assura à son défenseur, pour le reste de sa 
vie, une fortune indépendante. 

Née princesse Sophie de Hatzfeldt, et mariée à son 
cousin, le comte Edmond de Hatzfeldt, chef d'une des 
branches de sa maison, la comtesse était, nous l'avons. 



(1) Cité par Wurzbacli et Bernstein. 



34 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



dit, en lutte avec son époux depuis de longues années. 
La plaidoirie de Lassalle dans le procès de la Cassette 
contient de nombreux détails sur ces différends perpé- 
tuels ; et, bien que le compte rendu qu'il en donne soit 
évidemment partial, on y apprend quelques faits incon- 
testables. 

Mariée à seize ans, la comtesse ne trouva dès le début 
que difficultés dans son ménage. Son mari, débauché et 
dissipateur, avait quelque peine à subvenir à des dépenses 
exagérées, malgré son immense fortune; car la plus 
grande partie de ses biens était constituée en fidéicom- 
mis, ou majorât, comme il arrive fréquemment en Alle- 
magne, et elle ne pouvait être entamée, directement du 
moins. 

Après de longues discussions d'argent, les époux en 
vinrent à des accusations réciproques au sujet de leur 
conduite. Lassalle reproche amèrement au comte d'avoir 
voulu déshonorer sa femme, pour la priver de l'appui de 
leur commune famille, et pour la dépouiller plus facile- 
ment ensuite. II l'accuse d'avoir eu recours au faux témoi- 
gnage pour la perdre. 

Il est certain que, en 1842, le comte envoya à tous 
ses parents une circulaire dans laquelle il déclarait igno- 
rer le domicile actuel de la comtesse, et l'accusait de s'être 
cachée dans quelque retraite ignorée pour y dissimuler le 
fruit de relations adultères. Lassalle, après avoir rapporté 
ce fait, démontre que, en réalité, la comtesse vivait alors 
au grand jour, à Paris, près de son frère, ambassadeur de 
Prusse, et que son mari n'ignorait pas cette circonstance. 

Malgré ses malheurs, la famille de la comtesse se 
montra tiède à son égard, « par lâcheté -, , assure Las- 
salle. On négociait de temps à autre quelque réconcilia- 
tion, puis le comte recommençait bientôt ses folies. Pen- 



LA COMTESSE DE HATZFELDT. 



35 



dant vingt ans le différend se continua, sans solution 
définitive. 

u II l'avait, dit Lassalle en parlant des dissentiments 
« du comte et de la comtesse à Sophie de Solutzew, il 
« l'avait emprisonnée dans ses châteaux de montagne, il 
« lui avait refusé le médecin et les médecines dans ses 
« maladies, et lui arrachait sans cesse, par des enlève- 
« ments secrets, ses enfants. Une fois, en 18 43, le prince 
« de Hatzfeldt, le frère de la comtesse, avait fait intcr- 
« venir le Roi lui-même en faveur delà comtesse. Mais le 
« comte faisait le sourd, et, comme le Roi n'a pas chez 
« nous le pouvoir du Czar, et ne peut intervenir dans les 
« choses privées, cela resta absolument sans effet. » 

Des enfants étaient nés, cependant, qui, en 18 46, 
avaient atteint l'âge d'homme, ou en approchaient. Le 
plus jeune, Paul, âgé de quatorze ans (aujourd'hui ambas- 
sadeur d'Allemagne en Angleterre), était encore près de 
sa mère. Une fille lui avait été enlevée et resta même 
plusieurs années sans lui écrire. 

« C'est par hasard, écrit plus tard Lassalle, que j as- 
« sistais moi-même à de nouvelles atrocités auxquelles le 
u comte se livrait au commencement de 1846 contre sa 
u femme. Dans l'hiver de 18-45, on avait fait une nou- 
« velle réconciliation entre lui et la comtesse. Mais, 
« comme toujours, seulement apparente de sa part à lui. 
« Ils devaient se réunir en avril 18-46. Au lieu de faire 
ii cela, le comte écrivait quelque temps avant au second 
u fils de la comtesse, Paul, qu'elle adorait et qui l'aimait 
u tendrement, le seul enfant que le comte n'était pas 
ii parvenu à arracher à elle ou à corrompre, le comte, 
« dis-je, écrivit secrètement à ce fils de quatorze ans, 
« qu'il le déshériterait, quand il ne s'enfuirait clandesti- 
" nement à sa mère. Paul apportait la lettre à sa mère, 



36 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



■f 



« et c'était suffoquée par les larmes et la douleur que je 
« la trouvais, et apprenais peu à peu toute son histoire. » 
Ces quelques explications suffisent à montrer dans 
quelle voie s'engageait Lassalle, lorsqu'il prenait en main 
les intérêts de la comtesse Hatzfeldt. C'était certes se 
mettre au service de l'infortune, peut-être même jusqu'à 
un certain point au service du droit. Mais c'était aussi 
entrer en contact avec tous les vices de l'aristocratie, sans 
qu'un ménage aussi mal assorti put lui offrir en retour, 
comme antidote, le spectacle des vertus héréditaires que 
conservent quelques grandes races, dignes de leur passé, 
les traditions de devoir, le dévouement à la chose publi- 
que, la dignité de la vie. Le mot de « déclassés » vient 
naturellement sous la plume, pour caractériser les amis 
dont Lassalle allait s'entourer désormais avec prédilec- 
tion. Milieu exempt de préjugés, de sottise et d'hypocrisie, 
peut-être, mais aussi manquant d'équilibre, de sens mo- 
ral et de principes. « Le préjugé héréditaire, a dit Taine, 
est une sorte de raison qui s'ignore... Comme la science, 
il a pour source une longue série d'expériences... Ce n'est 
pas impunément qu'on le foule aux pieds. » 

Tous ceux qui ont étudié Lassalle, sans en excepter les 
socialistes, sont d'accord pour regretter la pernicieuse 
influence morale qu'exerça sur lui cette triste affaire, et 
pour stigmatiser la société mêlée dont elle l'entoura. 
M. Bernstein rapproche la circulaire du comte à sa famille, 
dont nous avons parlé, de celle que Lassalle adressa plus 
tard à l' « Association générale des ouvriers allemands » , 
contre son secrétaire Vahlteich, à l'insu de ce dernier. Il 
compare l'espionnage organisé par lui contre la famille 
de Dœnniges à celui que le comte entretenait autour de sa 
femme. Triste exemple à suivre que celui de ce grand 
seigneur sans scrupules, à qui Lassalle lui-même repro- 



Ilé 






LA COMTESSE DE HATZFELDT. 



37 



chait des ruses dégradantes, pendant cette lutte à mort 
qu'ils soutinrent durant de longues années. Un jour, par 
exemple, on essaya de l'attirer chez le comte, où l'on 
avait forcé d'avance les tiroirs d'un secrétaire. Et, comme 
Lassalle sortait toujours avec quelque arme, on espérait 
le faire arrêter pour vol à main armée. 

A de telles provocations, le violent jeune homme ripos- 
tait par les mêmes procédés. L'affaire de la Cassette nous 
en fournira la preuve (1). Il s'affermira dans cette ligne 
de conduite, que ses dispositions d'enfance laissaient 
pressentir, et qui résume toute sa vie : noblesse du but, 
non sans mélange d'ambition et d'intérêt personnel, 
absence complète de scrupules dans le choix des moyens. 
Avec de semblables principes, on atteint parfois le but, et 
le succès peut alors servir d'excuse. Mais, lorsqu'on 
échoue dans ces conditions, la défaite devient une véri- 
table déroute. Sur le terrain politique, Lassalle fut tout 
près d'en faire l'expérience : sur le terrain de la passion, 
il la fit jusqu'au bout et il en mourut. 

« Heureux, messieurs, disait-il à ses juges, heureux 
« celui qui peut se tenir toujours sur la voie large. » 
Lassalle renonçait trop facilement à se compter parmi 
ces heureux de la vie, qui peuvent dédaigner les sentiers 
tortueux. 

Venons à cette affaire de la Cassette, qui sera l'occasion 
du premier discours de Lassalle. 

Six mois après avoir fait la connaissance de la com- 
tesse, en août 1846, Lassalle, déjà très engagé dans la lutte 
contre le comte, se rendit à Aix-la-Chapelle, où ce dernier 



(i) Dans son plaidoyer sur cette affaire, Lassalle avoue par exemple 
avoir cherché à obtenir du secrétaire particulier du comte Nostiz, beau-frere 
du comte de Hatzfeldt, la communication d'une correspondance particulière 
entre ces deux gentilshommes. 



38 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



m 



se trouvait. Hatzfeldt avait près de lui une femme des 
plus intrigantes, la baronne de Meyendorf, née d'Hag- 
guère, une Hollandaise épouse d'un Russe. 

Cette femme s'était emparée entièrement de l'esprit du 
comte, qui se préparait, croyait-on, à lui donner une 
partie de sa fortune, celle qui n'était pas constituée en 
majorât inaliénable, héritage de l'ainé de la famille. Cette 
donation aurait donc ruiné son plus jeune fils, le comte 
Paul de Hatzfeldt, resté fidèle à sa mère et que son père 
haïssait pour ce motif. 

La comtesse se rendit à Aix-la-Chapelle, vit son mari, 
et obtint par ses représentations la promesse qu'il révo- 
querait l'acte de donation. De là, elle alla à Dusseldorf 
et en ramena un notaire pour régulariser cette révocation 
promise. 

Mais déjà son versatile époux était retombé sous l'in- 
fluence de ceux qui l'exploitaient. 

Il refuse de voir sa femme ou même de lui écrire. 
« Les deux camps sont en présence et s'observent « , 
comme dit Lassalle. Soudain, on apprend la nouvelle que 
la baronne de Meyendorf se rend à la gare, pour prendre 
le train de Cologne. Par mesure de précaution et pour 
être renseigné sur le but de ce départ précipité, Lassalle 
la fait suivre par deux de ses amis, qui prennent le même 
train et descendent à Cologne au même hôtel que la 
voyageuse. 

Là ils remarquent, parmi ses bagages, une cassette qui 
semble contenir des papiers. Si l'on pouvait y découvrir 
l'acte de donation, qui serait la preuve irréfutable de 
l'indignité du comte et le triomphe assuré pour sa femme ! 
Les deux jeunes gens, par excès de zèle, dérobent alors 

la cassette, dans la chambre même de la baronne. Or, 

cette cassette ne renfermait que des bijoux et de l'argent. 



LA COMTESSE DE HATZFELDT. 



39 



Le comte ne pouvait manquer d'exploiter une telle 
faute de ses adversaires et d'essayer d'y impliquer son 
ennemi principal, le jeune défenseur de sa femme. 

Pourtant des mois se passèrent d'abord en procès d'af- 
faires, en campagnes de presse dirigées par Lassalle 
contre le comte, en efforts de ce dernier pour déshonorer 
son rival par toutes sortes d'embûches et de faux témoi- 
gnages. 

Enfin le comte réussit à faire traduire Lassalle, le 
11 août 1848, devant les assises de Dusseldorf, pour 
complicité morale dans un vol commis loin de sa pré- 
sence. 

Lassalle se défendit lui-même avec un grand courage. 
Son plaidoyer rayonne de clarté et de force logique. Dans 
cette éloquence facile et précise règne comme un senti- 
ment de lassitude. On croirait entendre la voix d'un hon- 
nête homme accablé par une injustice évidente. — En 
fait, il avait pour lui, cette fois, le droit strict. 

Nous avons déjà exprimé notre sentiment sur la dévia- 
tion que subit le sens moral chez Lassalle, dans cette 
triste affaire Hatzfeldt. Nul ne s'est montré plus sévère à 
ce sujet que M. Bernstein, parlant cependant pour des 
lecteurs socialistes. « Par les conséquences de ce procès 
pour Lassalle, dit-il, nous entendons la perte de ce senti- 
ment de tact qui défend au plus convaincu, dans le plus 
violent combat, tout acte en contradiction avec ses propres 
principes; nous entendons ce défaut de bon goût et de 
discernement moral qui se manifesta mainte fois dans 
son existence, mais surtout dans l'épisode tragique qui 
termina sa vie. » 

Cependant, dans la question qui nous occupe, Lassalle 
n'était pas complice, puisqu'il ignorait même l'existence 
de la cassette et que tout s'était passé loin de lui et sans son 



40 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



aveu. Il ne s'y fût pas opposé peut-être, il avait pénétré 
de son esprit ses représentants, sans doute, mais de tels 
raisonnements donnaient en somme à la poursuite le 
caractère d'un procès de tendance, comme l'accusé le 
proclamait avec raison. — Aussi fut-il acquitté, malgré 
les efforts du comte, « mais plutôt grâce au tribunal qu'au 
jury » , remarque Wurzbach, car les voix se partagèrent 
également sur la question de complicité morale. 

Le souvenir de ce procès a plané sur son existence 
entière. Dans ses deux aventures d'amour, dont nous 
connaissons les détails, son premier soin fut de présenter 
sa défense à ce sujet, comme s'il prévoyait sur ce point 
les attaques des malveillants. 

Ces débats solennels eurent pourtant l'avantage d'ap- 
peler sur lui l'attention publique et de mettre en relief 
ses éminentes qualités d'orateur. Voici en quels termes, 
dénués de modestie, à son ordinaire, il décrit à Mlle de 
Solutzew, en 1860, l'impression produite par son débuta 
la tribune : 

« Sophie, rien ne pourrait vous donner la moindre 
« idée de l'impression électrique que je faisais. Toute la 
« ville, le peuple de la province nageaient dans des flots 
« d'enthousiasme... Lorsque nous arrivions à Dusseldorf, 
« le peuple de cette ville encore allait m'étouffer par ses 
« acclamations. Il nous dételait les chevaux, à la com- 
" tesse et à moi, pour nous tirer de son corps. C'est que 
« le peuple, quoique le procès n'était pas politique pro- 
« prement dit, avait compris que c'était un procès poli- 
« tique dans le sens le plus profond de ce mot, que 
« c'était l'insurrection contre l'oppression. 

«... Depuis ce jour-là, le parti démocratique, dans la 
« province rhénane, me reconnut hautement pour un de 
« ses premiers chefs. » 



LA COMTESSE DE HATZFELDT. 



41 



Lassalle, qui, en 1860, avait surtout des ambitions 
politiques, cédait évidemment dans ces lignes au désir de 
rattacher tous les événements de sa vie à la carrière 
publique qu'il brûlait d'aborder. Mais les événements 
politiques auxquels il prit part, presque immédiatement 
après le procès de la Cassette, lui donnent raison jusqu'à 
un certain point. 

Son succès s'expliquait aussi par une autre raison : 
nous voulons parler de sa rare éloquence. Voyons com- 
ment Becker décrit plus tard ses procédés oratoires : 

a II était entièrement maître de sa voix puissante. Il 
avait étudié avec soin les procédés des grands orateurs, 
des grands poètes, et savait employer si magistralement 
la mimique et le geste que, si un auditeur eût pu rester 
de sang-froid pendant ses discours, il lui eût donné l'im- 
pression d'un acteur accompli. Cependant, cette appa- 
rence théâtrale ne devenait jamais déplaisante, car la 
substance du discours présentait assez d'intérêt pour 
laisser toujours l'élocution à son rang d'accessoire, et la 
rejeter au second plan. Ceci est tellement vrai, qu'un 
léger défaut de prononciation, qu'on remarquait au début 
du discours, passait ensuite inaperçu dans le cours de la 
harangue. » 

Il préparait avec grand soin ses morceaux oratoires, 
mais il avait aussi une grande facilité pour improviser. 
Ainsi armé pour la lutte, le jeune démocrate devait se 
sentir prêt à aborder la scène politique. L'occasion se 
présenta bientôt, car l'année 1848 avait apporté à l'Alle- 
magne la perspective d'une véritable révolu t^ii^;. ,'./.">: N 




CHAPITRE IV 

LE DISCOURS D'ASSISES. 



Il ne saurait entrer dans notre plan de résumer, à l'oc- 
casion du début de Lassalle sur la scène politique, l'his- 
toire de cette année 1848, si remplie d'événements pour 
l'Europe entière, et pour l'Allemagne en particulier. — 
Nous rappellerons seulement, en quelques lignes, le& 
circonstances toutes spéciales à la Prusse, qui amenèrent 
le jeune homme à hasarder une tentative infructueuse 
pour soulever les populations rhénanes. 

L'impression causée par la révolution de Février, qui 
coûta le trône à Louis-Philippe, avait été profonde et 
inattendue dans toute l'Allemagne. Réunis à Heidelberg, 
les libéraux les plus en vue avaient aussitôt préparé les 
voies au Parlement national, que l'opinion appelait de 
tous ses vœux. Le 13 mars, à Vienne, le prince de Met- 
ternich avait dû déposer, devant l'émeute triomphante, 
le pouvoir qu'il avait si longtemps exercé. 

A Berlin, l'effervescence populaire était tout aussi me- 
naçante. Le 15 mars, on tenta d'élever des barricades. 
Les concessions aussitôt accordées par le roi Frédéric- 
Guillaume n'empêchèrent pas, le 18 mars, une collision 
de se produire entre le peuple et la troupe qui protégeait 
le palais. Dans la nuit, Berlin se hérissa de barricades. 






LE DISCOURS D'ASSISES. 



43 



Le lendemain, le Roi éloignait les troupes, et l'insurrec- 
tion était maîtresse de la ville. 

L'ordre ne se rétablit que lentement. Le prince de 
Prusse, plus tard l'empereur Guillaume I er , fut si gros- 
sièrement insulté et menacé qu'il dut quitter Berlin et 
gagner l'Angleterre. 

Un ministère libéral, sous la conduite du comte d'Ar- 
nim-Boytzenburg, prit la conduite des affaires, et la 
représentation nationale, le Landtag, fut convoqué pour 
le 2 avril. 

Pendant le printemps et l'été de l'année 1848, la situa- 
tion politique intérieure ne fut guère modifiée, en appa- 
rence au moins. La gauche de l'Assemblée étendit de 
plus en plus le cercle de ses revendications, sans rencon- 
trer de résistance efficace. 

Ce fut encore Vienne qui donna le signal d'une orien- 
tation nouvelle. Le 6 octobre, l'émeute ensanglanta de 
nouveau cette ville, à l'occasion de la guerre civile en 
Hongrie. Le ministre de la guerre comte Latour fut 
cruellement assassiné, et la famille impériale s'enfuit à 
Olmutz. Mais la situation changea bientôt de face. Avant 
la fin du mois, le prince Windischgraetz, à la tête de 
quatre-vingt-dix mille hommes, avait repris Vienne et 
réprimé la révolte. 

A ces nouvelles, le 30 octobre, la Chambre prussienne, 
sous la pression du peuple qui la menace, somme le gou- 
vernement d'intervenir avec toutes les forces du royaume 
pour la cause de la liberté en Autriche. A sa sortie, le 
président de l'Assemblée, le général de Pfuel, plus tard 
ami de Lassalle, fut difficilement préservé des mauvais 
traitements de la foule. 

La mesure était comble. Le Roi, sur les conseils de 
M. de Bismarck, alors au début de sa carrière, donna 



4* 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






ɧ 



l'ordre, le 31 octobre, au général Wrangel de marcher 
sur Berlin avec trois divisions. Aussitôt, le ministère 
offrit sa démission, qui fut acceptée. — Le pouvoir fut 
confié, le 2 novembre, au général comte Brandebourg, 
qui, pendant l'été, avait maintenu l'ordre en Silésie, 
d'une main de fer. 

Une députation de la Chambre au Boi fut renvoyée 
sans réponse. 

Le 8, Wrangel entrait à Berlin, l'Assemblée était trans- 
férée dans la ville de Brandebourg, et ajournée au 27 no- 
vembre. — Elle vota la résolution de continuer ses 
séances, mais la salle des délibérations fut occupée par la 
troupe. 

Alors, et c'est là le point important pour expliquer 
l'attitude que va prendre Lassalle, au moment de se dis- 
perser, les députés votèrent le refus des impôts qu'ils 
avaient précédemment accordés au gouvernement. 

Cette motion n'eut aucun effet dans la pratique. Le 
pays, fatigué des agitations stériles, resta calme. Le 
12 novembre, l'état de siège fut proclamé à Berlin, et, le 
5 décembre, l'Assemblée fut définitivement dissoute (1). 

Pendant cette période de crise, Lassalle, acquitté, au 
mois d'août, dans le procès de la Cassette, poursuivait à 
Dusseldorf la défense des intérêts de la comtesse, sans 
toutefois perdre de vue sa vocation politique. Il apparte- 
nait au club populaire de la ville et à la garde nationale. 
Il parlait dans les réunions publiques; il eut un grand 
succès dans celle qui fut tenue pour protester contre l'ar- 
restation de Freiligrath, le poète démocrate. Il entrete- 
nait des rapports et des correspondances avec le Comité 

(1) Von Sybei., Die Begrundung des deutschen Reiches, p. 129-150 et 



I 



45 



LE DISCOURS D'ASSISES. 

central des démocrates rhénans, à Cologne, et avec les 
révolutionnaires de marque, établis aux environs de Dus- 
seldorf. 

Lorsque, en novembre 1848, on apprit sur le Rhin les 
événements de Berlin et le coup d'État du ministère 
Brandebourg, la délégation du comité rhénan invita toutes 
les associations démocratiques de la province du Rhin 
« à repousser partout et par tous les moyens la levée des 
« impôts, à organiser la levée en masse pour tenir tète à 
« l'ennemi, et, là où les autorités refuseraient de recon- 
n naître et d'exécuter les décisions de l'Assemblée natio- 
« nale, à former des comités de sûreté, d'accord avec les 
« conseils municipaux, s'il était possible » . 

A Dusseldorf, le mouvement de résistance était assez 
marqué, et les démocrates se préparèrent à exécuter ces 
instructions. Le chef de la garde nationale, Cantador, 
faisait fondre des balles jour et nuit. Lassalle adressait à 
ses amis des proclamations enflammées et les exhortait à 
se tenir prêts. — Dès le 19 novembre, il publiait une 
adresse à l'Assemblée nationale, au nom de la Landwehr 
du cercle de Dusseldorf. Il s'exprimait ainsi : « Dès ce 
« moment, nous ne connaissons dans l'État d'autre pou- 
a voir légal que l'Assemblée nationale. Nous lui jurons 
« que nous attendons en armes son appel, afin de mon- 
« trer que la force n'a pas disparu d'entre les enfants de 
« la patrie. " 

Et, dans une autre proclamation, il ajoutait : « La ré- 
« sistance passive est épuisée, nous conjurons l'Assemblée 
« nationale de proférer l'appel aux armes, l'appel au 
h devoir. " 

On le voit, c'est l'image de 1789 qui flotte devant les 
yeux du jeune homme. Il rêve États généraux, prise de la 
Bastille, Camille Desmoulins, Danton... Mais les popula- 






46 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



■ 



tions des calmes plaines rhénanes ne ressemblent guère à 
celle des nerveux faubourgs parisiens; un officier prus- 
sien, comme le général de Drigalski, qui commandait à 
Dusseldorf , n'a rien d'un La Fayette, et l'histoire ne se 
recommence pas deux fois si semblable à elle-même. 

Le 21 novembre, Lassalle écrivait à son ami Jean 
Stangier, cultivateur à Walfen, près d'Altenkirchen : 

« Cher Stangier, tout le pays sera bientôt sous les 
« armes. Armez donc vos gens, préparez des munitions. 
« A Dusseldorf, le combat va commencer. Je compte 
« qu'à cette nouvelle, tu accoureras aussitôt, avec quel- 
« ques centaines de combattants. Réponds-moi à ce 
« sujet. Cette fois, nous vaincrons sûrement, et alors 
« notre misère est finie pour toujours. Ci-joint des affi- 
« ches. Répands-les et fais-les placer. J'attends incessam- 
« ment que tu m'écrives comment les choses se présentent 
« chez vous, et si nous pouvons compter que vous arrive, 
" rez quelques centaines, lorsque nous commencerons. 
« A la hâte. — Dusseldorf, 21 novembre. — F. Lassalle.» 
Le même jour, Lassalle, accompagné d'un ouvrier, 
Pierre Weyers, se rendit au village de Neuss, près de 
Dusseldorf, et y convoqua une réunion publique dans une 
salle d'auberge. Pour rassembler la population, Weyers 
fit même sonner les cloches, contre la volonté du bourg- 
mestre. 

Voici comment un témoin à charge rendit compte, pen- 
dant le procès de Lassalle, du discours qu'il prononça ce 
jour-là : 

« L'Assemblée nationale, dit-il en substance, conserve 
une attitude passive, mais le peuple doit maintenant l'ap- 
puyer par des actes. Le temps en est venu, et il ne faut 
pas le laisser passer. Il faut s'armer. Le combat est pro- 
chain, inévitable. On est prêt à Dusseldorf, mais on 



lr 






LE DISCOURS D'ASSISES. 



47 



compte sur l'appui des environs, et, en particulier, sur 
celui des habitants de Neuss, car l'on n'est pas en force. 
Il faut sommer le conseil municipal de préparer des mu- 
nitions, et, s'il donne sujet de plainte, le destituer. Nous 
nous fions au courage des citoyens de Neuss, continua-t-d, 
et nous comptons qu'ils s'empareront des batteries dres- 
sées sur la rive gauche du Rhin. 

a D'après des nouvelles sûres, l'insurrection éclatera le 
20 novembre en Silésie. Les gens du Rhin ont acquis, 
depuis vingt ans, la réputation de libéraux. Ils doivent la 
justifier aujourd'hui. S'ils laissent passer cet instant, la 
liberté est enterrée pour longtemps. » 

Après Lassalle, Weyers prit la parole, et s'exprima sans 
précautions oratoires. Il remarqua d'abord qu'il ne 
s'adressait pas à des aristocrates, mais à des démocrates 
véritables, et que, par suite, il les mettait en garde contre 
l'Assemblée nationale elle-même. Il passa ensuite à des 
injures contre la personne du Roi : «C'est un roi, dit-il, à 
qui il ne faut pas laisser la couronne un quart d'heure. » 
11 alla même jusqu'à crier : « Mort au Roi ! » 

Le lendemain, les deux orateurs étaient arrêtés, ainsi 
que le chef de la garde nationale, Gantador. Weyers fut 
même enfermé dans la prison des criminels de droit 

commun. 

L'instruction traîna en longueur, et, le 2 janvier, une 
pétition portant deux mille huit cents signatures réclama 
sans grand succès contre ces lenteurs. Le 1 1 février, cette 
instruction se terminait à peine, bien que le délit fût fla- 
grant et même avoué par les accusés. 

11 est vrai que, au fond de sa prison, Lassalle s'était 
fait des ennemis personnels par ses réclamations conti- 
nuelles, par l'effronterie de ses exigences et par ses vio- 
lences incessantes. 






*■ 



48 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

M. Bernstein cite un article de la Nouvelle Gazette du 
Rhin, qui raconte une anecdote caractéristique à ce 
sujet : 

Un gardien de la prison se permet, le 5 janvier, quel- 
ques brutalités vis-à-vis de Lassalle, puis il va se plaindre 
au directeur de la prison d'avoir été au contraire brutalisé 
par le prisonnier. Une heure après, le directeur, accom- 
pagné du juge d'instruction, pénètre dans la cellule de 
Lassalle sans le saluer, et se dispose à l'interroger. Las- 
salle l'interrompt pour faire remarquer qu'il est d'usage 
entre gens bien élevés de saluer quand on pénètre dans 
la chambre de quelqu'un. 11 croit avoir le droit d'exiger 
cette marque de politesse. C'en est trop pour M. le 
directeur. Furieux, il marche vers Lassalle, le repousse 
près de la fenêtre, et crie à pleins poumons en gesticulant 
d'une façon désordonnée : «Vous êtes ici mon prisonnier, 
et rien de plus, entendez-vous? Conformez-vous au règle- 
ment, car si cela ne vous convient pas, je vous fais jeter 
au cachot, et il peut vous arriver pis encore. « 

Là-dessus, Lassalle se fâche à son tour. Il déclare au 
directeur que le règlement ne lui donne pas le droit de 
punir un simple prévenu, que les hurlements ne servent à 
rien et ne prouvent rien. Cette maison est une prison, 
sans doute, mais il se trouve dans sa chambre, et, lorsque 
le directeur entre chez lui, il doit le saluer. (Lassalle le 
montre au doigt, en disant ces derniers mots.) 

Le directeur perd alors toute mesure, s'avance vers 
Lassalle, lève la main, et crie : « Ne me montrez pas 
au doigt, ou je vous envoie ma main par la figure, de 
façon à... » Lassalle réclame aussitôt le témoignage du 
juge d'instruction pour attester ces mauvais traitements 
inouïs, et il se place sous sa protection. Ce dernier cherche 
alors à calmer le directeur, mais celui-ci ne s'apaise 









LE DISCOURS D'ASSISES. 



49 



qu'après avoir renouvelé plusieurs fois sa menace de 
soufflets. 

A la suite de cette scène, Lassalle s'adressa au procu- 
reur général, von Ammon, pour obtenir des poursuites 
contre le directeur. Ses violences, en effet, ne consti- 
tuaient pas seulement une offense et une grave insulte, 
mais un abus de pouvoir, etc. 

Ce fut le signal d'une lutte acharnée entre Lassalle et 
le procureur, car celui-ci ajourna par tous les moyens 
possibles la satisfaction réclamée par le prisonnier. 

Lassalle écrivit plus tard, à propos de ce séjour en 
prison, dans sa Lettre manuscrite, car nous appellerons 
ainsi désormais, comme Lassalle l'a toujours fait, cette 
confession de toute sa vie, adressée en 1860 à Sophie 
de Solutzew. Sans doute, une lettre est généralement 
manuscrite, mais, ne sachant pas parfaitement le français, 
Lassalle attachait probablement à cette expression le sens 
de lettre de longue haleine, de manuscrit important. 

« J'avais de la part de mes ennemis même des succès 
« qui sont à peu près miraculeux. Lorsque j'étais dans 
« les prisons de Dusseldorf, j'obtenais du gouvernement 
« de Dusseldorf, qui était mon ennemi politique le plus 
« mortel, la permission de sortir de la prison chaque fois 
« pour plaider le grand procès en divorce de la comtesse, 
« permission qui était encore tout à fait contre la loi, et 
« qu'on me donnait cependant à moi, qu'on persécutait 
« de toutes les manières possibles. C'est que mon atti- 
« tude, l'attitude d'un homme qui, fort de son droit et 
« croyant en sa force, combattait tout seul contre tout le 
« monde, cette volonté invincible de protéger cette 
« femme à tout prix imposait même à mes ennemis. On 
u ne se sentait pas le courage moral d'entraver ouverte- 
11 ment cette volonté de fer qui avait prouvé ne reculer 

4 



^r 







30 ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

« devant aucun sacrifice, et que mes ennemis, j'en ai eu 
« souvent les preuves, avaient fini d'estimer le plus. » 

Les manières arrogantes de Lassalle n'étaient pas pro- 
pres à hâter la marche du procès. Le 3 mars 1849, une 
nouvelle députation se rendit auprès du procureur Nico- 
lovius pour lui rappeler ses promesses, et insister de nou- 
veau pour obtenir la comparution rapide des accusés 
devant les assises. 

« II n'est pas sans intérêt, dit M. Bernstein, de repro- 
duire ici le nom des personnes dont se composait cette 
députation. Elles sont nommées dans la Nouvelle Gazette 
du Rhin du 6 mars. Ce sont : R. Schapper, K. Marx, 
F. Engels, M. Rittinghausen, P. Hatzfeldt et H. Burgers. 
Les quatre premiers sont bien connus comme socialistes, 
Burgers est le futur député progressiste, et P. Hatzfeldt 
n'est autre que l'ambassadeur actuel de l'empire d'Alle- 
magne à la cour d'Angleterre, comte de Hatzfeldt. Espé- 
rons qu'il se souvient encore parfois avec satisfaction qu'il 
lui fut donné de se trouver en si bonne compagnie. » 

Le procureur Nicolovius ne répondit que par des 
échappatoires. 

En réalité, le retard provenait d'un oubli probable- 
ment volontaire du procureur général, von Ammon, qui 
avait obéi à un sentiment de vengeance. Lassalle a relevé 
le fait dans son plaidoyer. Ce magistrat garda trois 
semaines dans son tiroir la lettre à Stangier précédem- 
ment citée, et ne la montra que lorsque l'instruction fut 
déclarée close. Ce fut un prétexte pour ordonner un sup- 
plément d'information. De plus, par une certaine méfiance 
pour la décision du jury, que l'événement justifia d'ail- 
leurs, le parquet prussien, non content de traduire Lassalle 
devant les assises pour avoir excité à l'insurrection contre 
le gouvernement, le poursuivit en outre en police correc- 






LE DISCOURS D'ASSISES. 



51 



tionnelle sous l'inculpation d'avoir résisté par la violence 
aux autorités. 

La Nouvelle Gazette du Rhin reproduisait même ce pro- 
pos prêté au ministère public, et qui montre bien l'achar- 
nement des autorités contre Lassalle : « Nous ne tenons 
pas à la condamnation de Cantador, mais nous voulons à 
tout prix retenir Lassalle. » En effet, au milieu du mois 
de mars, Cantador, le chef du mouvement insurrectionnel, 
fut mis soudain hors de cause, et rendu à la liberté. C'est 
que, très populaire parmi les bourgeois de Dusseldorf, 
qui l'avaient placé à leur tête, Cantador pouvait non seu- 
lement obtenir du jury son propre acquittement, mais 
encore entraîner celui de Lassalle par surcroit. Weyers, 
au contraire, ayant crié : « Mort au Roi ! » , était, comme 
coupable de lèse-majesté, un voisin compromettant pour 
Lassalle sur le banc des accusés. Il y fut donc maintenu, 
et l'on refusa même à Lassalle de quitter ce banc pour 
aller s'asseoir sur une chaise auprès de son défenseur. 

Quand le procès commença, l'opinion publique était 
plus favorable que jamais au jeune insurgé. La contre-ré- 
volution s'était accentuée à Berlin pendant les six mois 
qu'avait duré sa détention préventive. Le ministère était 
chaque jour moins populaire. Les provinces rhénanes, 
voisines de la France, et jadis incorporées à l'Empire 
français, restaient pénétrées de libéralisme. On craignait 
en haut lieu que la bourgeoisie ne trouvât dans ce procès 
l'occasion de donner sans danger une leçon au gouverne- 
ment. Aussi, le second jour des débats, sous prétexte que 
l'on avait, la veille, vendu des exemplaires imprimés du 
plaidoyer futur de l'accusé, et que ce discours était de 
nature à troubler la tranquillité publique, le tribunal 
supprima la publicité de l'audience, afin d'isoler le jury, 
et de le soustraire autant que possible à l'influence des 






52 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



manifestations du public. — Lassalle protesta aussitôt. 
« Je proteste hautement et solennellement, dit-il, con- 
« tre cet abus de pouvoir, qui m'enlève, au dernier mo- 
■u ment, la possibilité de stigmatiser l'accusation. » Et se 
tournant vers les auditeurs, il ajouta : « Voyez, citoyens, 
a c'est ainsi que l'on traite votre concitoyen. C'est ainsi 
« que l'on foule aux pieds votre droit légal, avec une bru- 
it talité toute prussienne. » 

La décision du tribunal n'en fut pas moins exécutée, et 
le procès continua son cours. — Un compte rendu des 
débats sorti sans doute de la plume de Lassalle, fut publié 
le 6 mai 1849, parla Nouvelle Gazelle du Rhin. Ony voit, une 
fois de plus, que tous les moyens paraissaient bons à Las- 
salle pour arriver à ses fins, chicanes, subtilités ou sophis- 
mes. Malgré ses efforts, il trouva ce jour-là des magistrats 
inflexibles, mais il fut parfois plus heureux, et son audace 
arracha plus tard à d'autres juges de surprenantes conces- 
sions. — Voici quelques extraits de ce compte rendu : 

Le président. — «L'accusé ou son défenseur a la pa- 
role. » 

Lassalle. — « J'ai d'abord à présenter une requête à la 
m cour. La cour a supprimé la publicité des débats, parce 
« que ma défense, qui est parvenue imprimée jusqu'à 
elle, menace la tranquillité publique. Il est vrai que 
quelques exemplaires de mon discours, que j'ai remis 
en manuscrit à mon libraire, ont été distribués, contre 
ma volonté, et par une sorte de détournement. Mais, 
je ne sais pas moi-même, et la cour sait encore moins 
si l'exemplaire qu'elle a sous les yeux est réellement la 
reproduction de mon discours de tout à l'heure. Je ne 
sais même pas en ce moment si je prononcerai le dis- 
cours tel que je l'ai écrit et donné à mon libraire. 
« Puisque je ne le sais, et ne puis le savoir, comment 






LE DISCOURS D'ASSISES. 53 

« peut-on prendre une décision fondée sur un fait qu'on 
« ignore? Je demande donc que la cour permette mainte- 
« nant la publicité des débats. » 

Le Président. — « La décision du tribunal ne peut 
être cassée. » 

Lassalle. — « Je ne demande pas qu'elle soit cassée. 
« Je demande que, en présence des déclarations faites par 
« moi, et des bonnes raisons que j'ai présentées, de nou- 
« veaux ordres soient donnés. » 

Les juges chuchotent un instant entre eux, et repous- 
sent la requête. 

Lassalle, se tournant vers les jurés, et élevant la 

voix : 

« Maintenant, Messieurs, il ne me reste plus qu'à vous 
u adresser une protestation solennelle contre le sanglant 
a abus de pouvoir qui s'accomplit sous vos yeux. Après 
.. six mois de dur emprisonnement, on veut m'arracher 
« jusqu'au dernier droit, le droit de flétrir publiquement 
u cette accusation, le droit de dévoiler aux regards sur- 
« pris des citoyens les crimes, les infamies, les abomina- 
» tions qui se commettent sous la toge du magistrat. — 
u Sans la publicité, le droit de la libre défense se réduità 
» un jeu de marionnettes. 

« Comment, Messieurs, on ose, sous vos propres yeux, 
a continuer l'indigne hypocrisie qui caractérise ce procès 
a depuis son origine! On dit : La défense est libre, tu as 
u la parole, défends-toi, et, en même temps, on m'en- 
u fonce un bâillon dans la bouche! On me dit : Combats, 
« voici des armes, et l'on me lie en même temps les 
u bras derrière le dos(l). Et cette infâme hypocrisie, cette 

(i) Lassalle se {;arde bien d'ajouter des raisons à ces comparaisons. Les- 
jufies auraient pu répondre que l'accusé doit parler pour le jury, et non pour 
des spectateurs, car les jurés seuls doivent prononcer sur sa culpabilité. 



^t 



54 



ÉTUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



m 
■-.-.. 



« violence éhontée, il faut que je la consacre à présent en 
« me défendant porte close. « 

Au cours de ces paroles, l'émotion a grandi sans cesse 
parmi le. juges. L'un d'eux, l'ancien premier bourgmes- 
tre d Aix-la-Chapelle, Emundts, devient rougecommeune 
ecrevisse, et s'agite sur son siège, en proie à une fureur 
sans bornes. Le président interrompt l'accusé. « Vous ne 
« devez pas, dit-il, vous exprimer ainsi au sujet d'une 
« décision de la cour. Je vous retirerai la parole. „ 

Lassalle, se tournant violemment vers le président • — 
« Grand inquisiteur! Du plus loin que les hommes se sou- 
« viennent, le banc des accusés est l'asile de la liberté de 
« la parole. Vous n'avez pas le droit de m'interrompre 
« Je vous prouverai par les annales de l'histoire que les 
« grands inquisiteurs d'Espagne, eux-mêmes, quand ils 
« siégeaient en public, laissaient l'accusé parler librement 
<• développer sans entraves ses opinions, ses doutes, ex- 
« poser toutes les idées que les juges considéraient cepen- 
« dant comme des insultes à Dieu. Si les grands inquisi- 
« teurs d'Espagne reconnaissaient à l'accusé le droit d'in- 
« sulter Dieu, il me sera bien permis de charger une cour 
" d assises et l'Etat. » 

Le président et les juges se taisent. Silence général 
Lassalle continue : « Se fondant sur l'article 92 de la 
- Constitution octroyée (I), on a supprimé la publicité 
« Cet article décide que la publicité peut être suppri- 
« mee quand « la tranquillité publique est en danger „ 
« c est-à-dire quand le public commence à faire du tu- 
« multe, quand il se montre près de troubler la tranquil- 

uni 1 Co A nf t ir, aV ° ir i refU8é , de laiS8er l6S tentants de la nation élaborer 

Pie " O ' r °' e . PrU8Se " aVa,t °<*™*™ à son peuple, de son 

LtTfair l'es , C ° nÇO,t ^ T ^^ ^'"o* n ' étah P« d « ««-« à 
«atistaire les intransigeants tels que Lassalle. 



-~-."3ùfc 



LE DISCOURS D'ASSISES. 



55 



lité par quelques rumeurs isolées. Je vous le demande, 
Messieurs, en a-t-il été ainsi? L'attitude du public était- 
elle de nature à troubler la tranquillité publique? Hier 
encore le président a reconnu que la tenue de l'assis- 
tance était exemplaire. L'inspecteur de police l'a ré- 
pété, en faisant évacuer la salle. — C'est donc bien à 
cause de mon discours que la cour supprime la publi- 
cité. Mais outre qu'elle ignore si je prononcerai réelle- 
ment ce discours tel qu'il est imprimé, d'où donc a-t- 
elle appris que, si je le prononce, le public abandonnera 
sa tenue exemplaire et troublera la tranquillité? Il n'y a 
eu aucun excès, pas le plus petit indice de tumulte. 
Donc, la tranquillité n'est pas menacée. On ne peut en- 
trevoir qu'une brumeuse possibilité qu'elle soit peut- 
être troublée par mon discours. Cette possibilité existe 
toujours, elle existait hier comme aujourd'hui. Elle 
existera éternellement. Elle existerait même si la cour 
n'avait pas lu mon discours. 

« Dois-je donc, et voulez-vous vous-mêmes accepter une 
violence aussi éhontée? Non, Messieurs, je ne me dé- 
fendrai pas, et je vous propose de ne prononcer aucun 
jugement. Vous ne le pouvez pas. La défense n'a pas 
eu lieu. Mes deux défenseurs se sont contentés de pré- 
senter quelques remarques, parce qu'ils savaient que 
je dirais le principal. Mais, pour moi, je ne parlerai 
pas avant que la publicité soit rétablie. Même si vous 
êtes décidés à m'acquitter à l'unanimité, je réclame 
solennellement de vous une déclaration attestant que 
vous ne prononcerez ni un oui , ni un non , ni un 
coupable » , ni un » innocent » , jusqu'à ce que je me 
sois défendu. 

« Messieurs, c'est votre devoir de faire cette déclara- 
tion. Ce que je vous demande n'est pas à mon avantage. 



56 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






« Cette déclaration me serait on ne peut plus défavorable 
« puisqu'on remettrait mon procès aux prochaines assises, 
« et que j'aurais à subir de nouveau quatre mois de pri- 
« son. Mais il ne s'agit pas ici de ma personne. C'est le 
« droit à la publicité qui est en jeu. C'est votre devoir 
« comme jurés de la province du Rhin de défendre les 
u droits de cette province. 

« Montrez que vous êtes des hommes libres, Messieurs, 
« je vous en conjure, défendez les droits du pays. Pensez 
« à vos frères, à vos enfants, qui peuvent se trouver dans 
« la même situation que moi. Refusez de parler. » 

Le président donne à la hâte un court résumé des 
débats, qui dure dix minutes à peine, puis les jurés se 
retirent. 

Pendant leur délibération, le bruit court dans la salle 
des témoins que les jurés, dociles au conseil de l'accusé, 
refusent de parler. Plusieurs d'entre eux défendirent, en 
effet, cette opinion avec insistance, mais sans la faire 
triompher. 

Après leur rentrée, leur chef déclare en leur nom les 
deux accusés « non coupables » . Le procureur général 
s'oppose à la mise en liberté de Lassalle, qui doit encore 
comparaître devant le tribunal correctionnel. 
Il y fut condamné à six mois de prison. 
Nous avons reproduit ce compte rendu des débats, 
parce que la fougue, la violence et l'opiniâtreté de Las- 
salle s'y peignent en traits caractéristiques. Quelques ci- 
tations tirées de ce discours imprimé, qui ne fut pas pro- 
noncé , achèveront de faire connaître ses dispositions 
d'esprit à cette époque. 

La première partie du discours d'assises est un long 
exposé des événements politiques accomplis en Prusse, 
depuis les journées de mars. Nous les avons résumés au 



LE DISCOURS D'ASSISES. 



57 



début de ce chapitre. Lassalle retrace et apprécie natu- 
rellement les faits en avocat du peuple et en insurgé 
impénitent. « Enfonçons, s'écrie-t-il, enfonçons toujours 
« plus profondément nos mains dans la blessure san- 
« glante, dans la dépouille pantelante de la patrie. N'ou- 
« blions rien, jamais. Un fils oublie-t-il celui qui a vio- 
« lente sa mère? De la liberté passée, ces souvenirs 
« terribles sont tout ce qui nous reste. Ils en sont les 
n seules et sanglantes reliques. » 

La seconde partie du plaidoyer est remplie par des 
subtilités juridiques, et par des récriminations person- 
nelles. Lassalle se plaint du traitement auquel il a été 
soumis dans sa prison, et de l'hostilité que lui a témoignée 
le procureur général. Nous montrerons seulement par 
quelques exemples avec quelle habileté le jeune avocat sait 
présenter ses arguments. 

a Le roi de Prusse, fait-il remarquer quelque part, a 
» dit à une députation de fidèles sujets : » Nos ennemis 
« ont été lâches, ils ne se sont pas soulevés. » N'a-t-d 
« pas reconnu par ces paroles qu'ils pouvaient et de- 
« vaient se soulever et résister par la force? » 

« En enjoignant de refuser l'impôt, dit-il plus loin, 
« l'Assemblée autorisait par le fait même la résistance 
» active de la part du peuple. En effet, prescrire de re- 
« fuser l'impôt, c'est appeler aux armes, sinon cela n'a 
» pas de sens, puisque l'on est assuré que l'autorité cher- 
« chera à contraindre les contribuables par la force, et 
» qu'il leur faudra bien user des mêmes moyens pour 
« continuer la résistance. » 

Ailleurs, Lassalle se plaint de ce qu'on le poursuit en 
vertu des dispositions renfermées dans la Constitution 
octroyée par le Roi, et que la nation repousse. Le minis- 
tère public prétend bien que cette Constitution a été 



58 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






acceptée en fa,t par le peuple, puisque les électeurs 
viennent de nommer une Chambre des députés, en usant 
des droits concédés par cet acte royal. Lassalle se sert 
d une comparaison ingénieuse pour réfuter cet argument • 
« Supposons un voleur qui , pendant mon sommeil 
« dérobe à mon côté une précieuse lame de Damas e't 
« me laisse à la place un mauvais bâton. Si je me réveille 
« alors, si je saisis le bâton pour l'assommer, et pour re- 
« prendre mon bien, ai-je, en me servant du bâton, reconnu 
« qu il a été changé honnêtement contre mon poignard' „ 
Lassalle gâte un peu ses habiletés par ses violences Le 
discours est rempli d'attaques passionnées contre la magis- 
trature, et contre son ennemi personnel, le procureur 
von Ammon : . Dans les juges, s'écrie-t-il , je ne verrai 
« que les séides de la tyrannie. Des hommes incapables 
« de servir plus noblement leur cause lui livrent leur 
« conscience... Un jour, on voudra par des larmes de 
« sang effacer ces jugements des pages de l'histoire, ce 
« sera en vain. L'antique loi, œil pour œil, dent pour 
« dent, régit éternellement la vie des peuples. » 

On comprend que le tribunal ait redouté l'effet d'une 
pareille éloquence sur un public qui partageait quelques- 
unes des passions de l'orateur. - Lisons cette apostrophe 
au jury, qui est aussi ennemi du gouvernement actuel 
que 1 accusé lui-même, et qu'on veut pourtant contrain- 
dre a participer à l'œuvre d'oppression : . La place que 
« j occupe est belle et honorable en comparaison de la 
« votre. On me poursuit, on me fait l'honneur de me 
« trouver dangereux. On prétend m'anéantir. Mais, du 
« moins, on ne me blesse pas, on ne m'insulte pas. 
« Quant a votre place, Messieurs, quant au rôle dont on 
« vous croit capables... Oh! cette insulte qu'on vous jette 
" a la face est mortelle ! » 



LE DISCOURS D'ASSISES. 



59 



Lassalle va plus loin encore. Il ose mettre en cause la 
couronne elle-même, hardiesse toujours rare en Prusse, 
plus rare à une époque de réaction sans frein. 

» Trois fois plus haïssable que l'ennemi du dehors est 
« l'ennemi du dedans, qui foule aux pieds la liberté du 
a pays ; trois fois plus exécrable que le conquérant étran- 
« ger est le monarque national qui s'élève contre la loi 
a de son propre pays ; trois fois plus profonde que la 
» honte de succomber devant une grande nation est la 
« honte d'un peuple qui devient la proie d'un seul 
» homme. » — Et sa conclusion semble faire allusion au 
sort de Louis XVI : « Le jour approche où l'on devra 
« rendre des comptes. Parmi les orgies contre-révolu- 
« tionnaires, dans les châteaux royaux de Potsdam, gronde 
» déjà , comme dans l'antique ballade , cette sombre 
« menace : « Le bourreau est à la porte. » 

L'amertume de Lassalle contre le gouvernement prus- 
sien est si forte, qu'elle lui fait approuver la politique de 
l'Autriche, qu'il appelera plus tard le « principe réac- 
tionnaire par excellence » , et qu'il voudrait voir dispa- 
raître de l'Europe. Il préfère la répression sanglante dont 
Vienne a été le théâtre, « si terrible, que la mer effrayée 
se demande pourquoi le Danube accourt si rouge vers ses 
flots» , aux emprisonnements hypocrites que la Prusse ob- 
tient de ses tribunaux. De telles sentences, en effet, cor- 
rompent au suprême degré le sentiment du droit dans le 
cœur du peuple. Écoutons ces épithètes de mépris : 
a Gela est un outrage si blessant, si véritablement prus- 
« sien. » Et ailleurs : « Nous porter le glaive à la poi- 
« trine, et s'écrier en même temps : Au nom du droit, 
« cela est purement prussien. » 

En résumé, le discours est éloquent bien que déclama- 
toire, et l'effet en eût été considérable sur des auditeurs 



m 



60 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



bien disposés. On y reconnaît l'enchaînement logique, 
parfois superficiel, mais aussi la clarté parfaite qui carac- 
térise les œuvres de Lassalle. Avant tout, c'était là un 
acte qui le classait pour toujours dans les rangs du parti 
révolutionnaire, bien que, dans son exorde, il ait prétendu 
se défendre en restant sur le terrain légal. 

Il ne ménageait rien, car il ne croyait pas à la durée 
delà réaction : « Depuis novembre, disait-il, le contrat 
« gouvernemental est déchiré, toute solidarité rompue. 
« Dans le cœur de chaque citoyen couve une haine brû- 
« lante. Il n'y a plus aucun lien moral dans cette nation. 
« Les baïonnettes en sont l'unique ciment... La révolu- 
« tion est devenue, au point de vue même du droit, une 
« nécessité juridique. L'érinnye du droit assassiné et la 
« détresse du peuple jettent maintenant à l'envi l'une de 
« l'autre leur appel aux armes. >. 

Près de cinquante ans ont passé, et les prévisions de 
Lassalle ne se sont pas vérifiées. Ce fut toujours une 
erreur de son jugement que de croire la révolution pro- 
chaine en Allemagne, une révolution dont celle de 1792 
lui apparaissait comme le type. Cette conviction lui fit 
commettre plus d'une faute de tactique et l'amena dans 
l'impasse d'où la mort seule le fit sortir. Il crut voir s'ac- 
complir en quelques mois une œuvre qui ne semble pas 
encore à la veille de s'achever entièrement. 

Le parti socialiste allemand est plus clairvoyant au- 
jourd'hui, et Engels écrivait récemment : « Le moment 
du triomphe n'est pas même aussi proche qu'il paraissait 
l'être aux communistes, il y a un demi-siècle. » 

Citons, pour terminer, un intéressant parallèle tracé 
par M. Bernstein : a Dans le discours d'assises, Lassalle 
se place presque constamment au même point de vue que 
Marx, dans son discours aux jurés de Cologne, prononcé 



LE DISCOURS D'ASSISES. 



01 



trois mois plus tôt. Une comparaison de ces deux mor- 
ceaux le démontre clairement et met en relief la diffé- 
rence des caractères des deux orateurs. Marx s'abstient 
de tout commentaire, il va droit au fait, développe son 
opinion dans une langue simple et concise, point par 
point, nettement et avec une logique inflexible. Il termine 
sans une apostrophe, en caractérisant froidement la 
situation politique. On pourrait croire que sa personne 
est en dehors de la question, et qu'il est simplement 
chargé de faire aux jurés une conférence politique. 

« Lassalle, au contraire, déclame du commencement 
à la fin. 11 s'épuise en superlatifs et en images, parfois 
fort belles d'ailleurs. Tout est pathétique dans son œuvre, 
qu'il s'agisse de son sujet ou de sa personne. Il ne parle 
pas pour les jurés, mais pour les tribunes, pour une réu- 
nion publique imaginaire, et, après l'annonce d'une ven- 
geance qui sera aussi terrible que l'affront fait au peuple, 
il termine par un morceau tiré de Guillaume Tell, de 
Schiller. » 



m 



m 



CHAPITRE V 

LASSALLE A DUSSELDORF ET A BERLIN. 



Au cours de son emprisonnement et pendant les années 
qu.smv.rent, Lassalle s'occupa principalement du pro 
de la comtesse de Hatzfeldt P 

■ Depuis 1848, dit-il dans la Lettre manuscrite, il Y 
<< ava. un grand changement dans les procès de il 

: 7*71 T révoIution ' dans les £*» "« 

1847, lesjuges 1 avaient favorablement accueille C'est 

: i blLTd<a dans ce temps ' beaucou p de ^ 

iiberales et d aversion contre la noblesse en nos ,Ves 
- Ma,, aveclarévolutionetlacontre-révolutiond 848 
« tout cela changeait d'un seul coup. La haine réaction! 
« na ire et contre.revolutionna.re régnait maintenu L 

tesse ne faisait que perdre ses procès 

• Presque aucune semaine où, dans cette foule de 

« P—sque j'avais commencés contre le comte ne Lu 
« soient arrivés des jugements désastreux et ru " 
« ne faisais que d'être battu. 

« Mais c'est ici que j'apprenais ma vraie force. Après 
■ chaque défaite je m'élevais plus formidable qu'avan 

aue la 11 ™ 5 S?"™ ™ "^ ^^ ^ terrible 
que la précédente... J e vouIais combattr / tant 

« vivais, et ne céder qu'en mourant. . q J 



LASSALLE A DUSSELDORF ET A BERLIN. 



63 



En 1854, le procès se termina enfin à l'avantage de la 
cliente de Lassalle. 

« J'avais forcé le comte de céder à elle une fortune 
« très grande. En ceci, la comtesse a eu de la mauvaise 
« chance. Elle en perdit une très grande partie dans 
« l'année de crise 1857 ; elle donna une autre grande 
« partie à son fils Paul, qui vit maintenant à Paris. Mais 
« elle a toujours retenu une fortune très large et bien 
« indépendante. » 

Quant à Lassalle, et ceci est fort important pour son 
avenir, il se fit assurer une rente viagère de sept mille 
thalers (vingt-trois mille francs). 

Pour un célibataire, et en considération de l'extrême 
bon marché de la vie en Allemagne à cette époque, c'était 
une véritable fortune, une indépendance entière et la 
possibilité de satisfaire des goûts d'élégance et de luxe. 
h 11 suffirait d'une comtesse de Hatzfeldtet d'une pension 
viagère pour nous gâter l'histoire de Don Quichotte » , 
a écrit spirituellement M. Yalbert. On ne peut cependant 
reprocher très sévèrement à Lassalle d'avoir accepté cette 
fortune des mains de la comtesse, si l'on songe qu'il se 
donna tout entier à ses intérêts pendant près de dix ans et 
qu'il lui sacrifia l'espoir d'une carrière régulière. D'ailleurs, 
nulle explication à ce sujet dans la Lettre manuscrite, si 
explicite pourtant sur d'autres points. II déclare seule- 
ment qu'il possède à ce moment (1860) quatre mille tha- 
lers de revenu, sans en indiquer l'origine. 

Depuis 1849, le séjour de Berlin lui était interdit, à 
cause de sa condamnation correctionnelle. Il demeura 
donc à Dusseldorf jusqu'en 1857. Il semble qu'il fit quel- 
ques voyages pendant celte période, l'un entre autres en 
Orient. Sa maison était ouverte à tous les démocrates de 
la région et aux ouvriers éclairés, qu'il accueillait volon- 



% 



64 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



■3?* 



tiers. II jeta ainsi les fondements de sa popularité dans 
cette province du Rhin, qui, presque seule, le soutint 
plus tard d'une façon efficace, dans la lutte politique qu'il 
entreprit. 

Avant tout, il travaillait à son ouvrage sur la philoso- 
phie d'Heraclite d'Éphèse, surnommé l'Obscur, qu'il 
publia en 1857. 

C'est un véritable monument d'érudition philologique. 
L'étude est pénétrée de l'esprit d'Hegel. .Lassalle comme 
Marx, et beaucoup de leurs contemporains, a gardé l'em- 
preinte ineffaçable de ce système philosophique d'Hegel, 
aujourd'hui en ruine, mais dont les formules logiques 
ont façonné si puissamment la pensée allemande au 
milieu de ce siècle. Lassalle va jusqu'à faire d'Heraclite 
un hégélien dans l'antiquité, et les penseurs de la Grèce 
ont si bien exploré le vaste champ de la pensée humaine, 
qu'il n'est pas impossible en effet de retrouver dans leurs 
écrits les traits principaux des conceptions de la philo- 
sophie moderne. 

Cette œuvre de Lassalle est d'ailleurs la seule qui ne 
porte aucune trace de ses sentiments démocratiques. 
Strictement scientifique, témoignant d'une véritable maî- 
trise dans un sujet particulièrement difficile, elle reçut un 
accueil favorable. Lassalle, peu enclin à la modestie, 
exagère toutefois quand il dit, dans la Lettre manuscrite : 
« Je forçai nos grands savants, les Humboldt et les 
« Bœckh, de m'accepter les bras ouverts comme un de 
« leurs pareils. » 

En réalité, Humboldt avait accordé son amitié au jeune 
homme longtemps auparavant. Quant au grand philologue 
Bœckh, esprit original, il fuyait les milieux universitaires, 
et se plaisait parmi les artistes et les gens de lettres d'opi- 
nion avancée. Il ne pouvait trouver dans leurs rangs un 



■ 



LASSALLE A DUSSELDORF ET A BERLIN. 65 

plus agréable compagnon que Lassalle, et leur liaison dura 
autant que la vie de ce dernier. 

Georges Brandes, fidèle à son dessein de juger avant 
tout Lassalle comme écrivain, a consacré un chapitre 
assez étendu à son Heraclite. Il signale dans cette œuvre 
l'abus de la dialectique hégélienne, de la « conciliation 
des contradictoires » , et la préoccupation de faire d'Hera- 
clite un précurseur d'Hegel. 

Brandes trouve quelque ressemblance entre le philo- 
sophe grec et son jeune historien. « Heraclite aussi, dit-il, 
a chassé tout repos et toute immobilité du monde, qui 
n'est pour lui que mouvement ininterrompu, et Lassalle 
s'écrie quelque part avec satisfaction : « On voit qu'Héra- 
« dite était bien éloigné de cette apathie qui mêle un si 
« profond ennui aux raisonnements éthico-politiques des 
« stoïciens. Il y avait de l'ouragan dans cette nature. » 

La morale du philosophe grec, dont le principe est : 
s'abandonner à la généralité, contient en germe le culte 
de l'État, qui fut une des thèses soutenues par Lassalle. 
Car, à son avis, le droit, la morale et la raison s'incarnent 
dans l'Etat. « Comment s'expliquer pourtant, dit Brandes, 
que d'une telle conception de l'État, Lassalle passe à des 
conséquences politiques qui découlent plutôt de Bousseau 
que de Hegel... Son instinct et ses principes intimes fai- 
saient de Lassalle un adorateur de l'intelligence, de la 
raison objective, et par suite un adversaire passionné, et 
méprisant de l'opinion publique et du nombre. Mais, par 
conviction, et par suite de ses principes politiques et pra- 
tiques, Lassalle était un démocrate déterminé, un défen- 
seur conséquent et victorieux du suffrage universel, le 
champion d'une sorte de domination de la foule, telle que 
l'histoire n'en a pas connu avant lui. Esprit aristocratique, 
et cependant démocrate socialiste : le cœur humain peut 




m 

1 

m 

.m 



I 

1 

i 

I 



•m 



■m 



I 



66 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



enfermer de plus grands contrastes, mais on ne les nourrit 
pas impunément dans son sein. » 

Ce contraste n'était peut-être pas aussi surprenant qu'il 
peut le paraître au premier abord. Car, pour parler aussi 
en hégélien, l'ambition conciliait sans peine ces deux ten- 
dances également sincères chez Lassalle. L'homme qui 
écrivait au collège : . Si j'étais né prince, je serais aristo- 
« crate; comme je suis un fils de marchand, je serai 
« démocrate » , celui qui disait plus tard à sa fiancée 
Hélène de Dœnniges, en entrevoyant sa grandeur future : 
« Vive la République et sa blonde présidente!» cet homme 
espérait, au jour de son triomphe, satisfaire ses goûts 
aristocratiques en même temps que ses opinions démo- 
cratiques. 

Brandes trouve dans Heraclite un autre trait de ressem- 
blance avec Lassalle, c'est la haute opinion qu'ils ont 
d'eux-mêmes. Le premier déclare que a les hommes sont 
tout bonnement déraisonnables .. , et que « lui seul sait, 
tandis que les autres agissent comme dans le sommeil » . 
Toujours aussi la vanité de Lassalle fut enfantine, outrée, 
et presque risible par son inconscience. Nous en avons déjà 
donné, et nous en donnerons encore plus d'un exemple. 
Enfin, M. Brandes signale avec raison un dernier rap- 
prochement entre Heraclite et son historien : c'est l'amour 
de la gloire. « Car, dit Heraclite, les meilleurs choisissent 
une chose entre toutes, la gloire immortelle parmi les 
mortels. » Et Lassalle, à son tour, explique ce qu'est la 
gloire dans ces lignes, que nous reproduisons à titre 
d'exemple d'une définition hégélienne : 

« La gloire est en effet l'opposé de tout, l'opposé de la 
catégorie de l'être immédiatement réel en général, et de 
ses fins en particulier. Elle est l'être de l'homme en son non- 
être, la survie pure dans la destruction même de l'exis- 



LASSALLE A DUSSELDORF ET A BERLIN. 67 

tence sensible : elle est donc l'infini atteint et réellement 
accompli par l'homme. » 

Il nous parait inutile de pousser plus loin ce parallèle. 
Ajoutons seulement aux rapprochements de M. Brandes 
l'opinion d'Heraclite au sujet de la loi, car elle était faite 
pour plaire à Lassalle. « C'est aussi une loi, dit le philo- 
sophe grec, que de se conformer aux décisions d'un seul 
individu. » « C'est-à-dire, ajoute Lassalle, d'un individu 
qui a approfondi le principe divin de la généralité objec- 
tive. Platon a emprunté à Heraclite la situation prépon- 
dérante qu'il accorde au philosophe dans l'État. » 

On pressent dans ces lignes l'homme qui écrira plus 
tard à Rodbertus que la volonté générale à une certaine 
époque, ce principe du droit et de la loi pour les hégé- 
liens, ne doit pas être cherchée dans la majorité, pas 
même l'humanité unanime. « Ce que l'on peut prouver à 
son temps par la raison, par la logique et par la science, 
voilà ce que veut le temps. » 

En d'autres termes, l'humanité au dix-neuvième siècle 
veut, en réalité, ce que Lassalle lui démontre qu'elle doit 
vouloir. 

Nous ne nous étendrons pas plus longuement d'ailleurs 
sur l'œuvre la plus approfondie de Lassalle. Trop stricte- 
ment scientifique, elle ne nous apporterait qu'indirec- 
tement, on le voit, de nouveaux aperçus sur son caractère 
et sur ses tendances. 

Peu de temps avant la publication à' Heraclite, le séjour 
de Dusseldorf était devenu insupportable à Lassalle. 
Pour ses travaux, pour ses goûts raffinés, pour satisfaire 
l'activité de son esprit, il avait besoin de l'atmosphère 
d'une capitale. Il voulait rentrer à Berlin. 

Il y réussit par l'influence de Humboldt. A ses propres 
relations, il joignait alors celles qu'il devait à la comtesse 



68 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



Hatzfeldt, et il y trouvait plus d'un point de contact avec 
le monde de la cour. 

Dès le 10 février 1854, dit Bernstein, il communiquait 
à Marx (alors à Londres), mot pour mot, une déclaration 
confidentielle du cabinet de Berlin à ceux de Londres et 
de Paris. 11 décrivait en même temps l'état des esprits 
dans le ministère prussien; le Roi et presque tous les 
ministres pour la Russie, Manteuffel seul avec le prince 
de Prusse pour l'Angleterre. 11 ajoutait : « Tu peux consi- 
dérer toutes ces nouvelles comme aussi certaines que si tu 
les tenais de la bouche de Manteuffel ou d'Aberdeen. .» 

Le 20 mai 1854, il se plaint que sa source diplomatique 
soit en voyage. « Posséder une si excellente source, dit-il, 
» qui vous renseigne si bien sur le ministère, et la perdre 
« pour longtemps, c'est désolant. » 

Le séjour de Lassalle à Berlin, pendant cinq ou six ans, 
fut la période la plus heureuse de sa vie. La carrière poli- 
tique lui était fermée, pour quelque temps du moins, et 
son ambition semblait s'assoupir. Elle ne se réveillera 
qu'aux approches de la quarantaine, d'autant plus vive 

alors qu'elle sentira devant elle un moins long avenir. 

Jusque-là la science et la vie mondaine paraissent lui suf- 
fire. 11 travaille à deux ouvrages dont nous parlerons, et 
il jouit de ses succès de société. Il a un élégant apparte- 
ment de garçon, voisin de celui de la comtesse Hatzfeldt. 
L'ameublement en est très soigné. Des antiques, des 
œuvres d'art, des gravures de la Révolution française, des 
objets rapportés par lui d'Orient donnent à son home un 
caractère de recherche et d'originalité. Ses soupers sont 
célèbres, et vraiment dignes de Lucullus, dit la renom- 
mée. — Mais, leur plus grand attrait, c'est l'hospitalité 
du maitre de la maison, dont la verve inépuisable, éru- 
dite et spirituelle tient sous le charme le cercle qui l'en- 






LASSALLE A DUSSELDORF ET A BERLIN, 



69 



toure. Cercle un peu disparate, dont les membres n'ont 
de commun entre eux que l'absence de préjugés, les 
goûts indépendants, et l'insouciance du qu'en dira-t-on. 
Le passé politique de l'amphitryon, son rôle dans le pro- 
cès Hatzfeldt, sa notoriété scientifique, en font une per- 
sonnalité originale. On le signale aux étrangers de pas- 
sage, qui vont lui rendre visite. Ses convives ordinaires 
sont Yarnhagen d'Ense et sa nièce Ludmilla d'Assing, 
le général de Pfuel , Hans de Bulow, le baron Korff, 
Lothar Bûcher, Franz Duncker, le prince Puckler-Muskau. 
Écoutons ces souvenirs de l'un des visiteurs de Las- 
salle, vers 1857 : « En sortant d'une soirée chez des amis 
communs, vers deux heures du matin, Lassalle nous 
invita à entrer chez lui, pour continuer encore la con- 
versation. Le domestique attendait son maître. Les can- 
délabres et les lustres de gaz éclairaient le salon et la 
salle à manger. Le feu brûlait dans la cheminée. — 
Quelle sorte de vin désirez-vous? demanda Lassalle lors- 
que nous fûmes assis. Nous fimes quelques expériences. 
Sa cave et lui-même les supportèrent victorieusement. 
L'esprit des vins que nous avions choisis, ainsi que celui 
de notre hôte, nous captivèrent jusqu'à l'aurore. J'en- 
tends encore, après que nous fûmes sortis, les exclama- 
tions d'étonnement et d'enthousiasme que poussait Her- 
bert Kœnig. — Mais, c'est là un homme des romans 
d'Hacklaender. Peut-on rien lui comparer dans notre 
société philistine de Berlin? » 

Lassalle semblait prendre plaisir, d'ailleurs, à se dis- 
tinguer du vulgaire, à ne pas se laisser oublier, à faire 
parler de lui dans les salons. Voici quelques souvenirs et 
anecdotes que sa sœur a fournies à Wurzbach, sur cette 

période de sa vie : 

« Dans la maison de Varnhagen, alors le rendez-vous 



70 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

de toutes les célébrités de Berlin, il se sentit bientôt chez 
lu,, et prit la érection de la conversation avec son assu- 
rance hab.tuelle. Tout le monde était ébloui de sa dialec- 
tique etincelante et de la pénétration de son esprit Ce 
succès était d'autant plus remarquable qu'il rencontrait 
dans ce milieu maint préjugé défavorable. Ce fut une non- 
ve le preuve du pouvoir surnaturel qu'il exerçait sur les 
mtelhgences. Varnhagen lui-même s'était exprimé peu 
auparavant sur son compte d'une manière défavorable et 
avait enté toute relation avec lui. Bientôt, pourtant, Las- 
salle fut un hôte apprécié dans la demeure de cet homme 
célèbre. 

« Sa distinction, continue Wurzbach, sa svelte tour- 
nure, sa todette élégante et recherchée, son pâle et beau 
visage avec ses yeux si vifs intéressaient surtout les 
dames. » 

H attachait lui-même le plus grand prix à la réputation 
de sa beauté qu il s'efforçait de mettre en relief par le 
raffinement de sa toilette. Dans les derniers jours de sa 
vie, Hélène de Dœnniges, sa fiancée, lui rappelait l'hom- 
mage rendu à sa beauté par une femme et à son esprit par 
un savant illustre. Il s'écria : . Ah! qu'est-ce que 1 es- 
« prit? L esprit n est rien. Mais être le plus beau des 
« hommes, cela me flatte, cela me plaît. Il faudra mettre 
« plus tard cette phrase sur mon tombeau. Que j'aie de 
« 1 esprit, c'est pour m'en servir, et j'aurai soin que les 
• hommes s en souviennent. Mais le renom de ma beauté 
« doit aussi passer à la postérité. Qu'on le rappelle donc 
« sur mon tombeau. » 

Le charme séducteur qui émanait de sa personne lui 
vin en aide dans une circonstance importante, avant sa 
rentrée defimtive à Berlin. _ H s'était rendu dans cette 
ville pour consulter à la Bibliothèque royale des docu- 



LASSALLE A DUSSELDORF ET A BERLIN. 



71 



ment» scientifiques. Dès le jour de son armée, des agents 
de police assiégèrent sa demeure. Lassalle déclara qu d 
avait besoin de rester au moins huit jours à Berlin et 
qu'il ne serait pas dit qu'il avait fait inutilement le 
voya F e .. Il se rendit auprès de M. de Hinckeldey, faisant 
alors fonction de préfet de police et qui possédait entière- 
ment la confiance et la faveur du Roi. Une discussion ani- 
mée s'éleva d'abord entre eux, mais enfin Hmckeldey se 
déclara vaincu et dit en souriant : « Eh bien ! monsieur le 
docteur s'il vous faut absolument huit jours, terminez 
tranquillement vos affaires. Je vous ferai chercher, mais 
on ne vous trouvera pas. « 

Ce trait prouve surtout que le gouvernement était alors 
pleinement rassuré par l'impuissance du parti démocra- 
tique, et la sagesse de Lassalle à Dusseldorf. Car la police 
prussienne n'a jamais eu la réputation d être accessible 
au charme et à l'éloquence de ceux dont elle a la charge. 
La notoriété de Lassalle était encore assaisonnée par 
quelques scandales. Dans une maison très connue à Ber- 
lin il avait dérangé les affaires de cœur d'un conseiller de 
l'Intendance royale. Celui-ci le provoqua et fut repousse 
avec un sourire de mépris, car Lassalle, qu, fut tue en 
duel, s'était toujours montré l'adversaire déclaré de cette 

institution. 

Ce rival dédaigné l'attaqua un jour, tandis qu il se pro- 
menait tranquillement dansle Thiergarten, ditWurzbach. 
« Je n'ai pas de bras quand je n'ai pas d'arme » , s ecne le 
Tell de Schiller. Lassalle, qui ne sortait jama,s sans une 
canne à poignée d'acier, repoussa cette attaque avec la 
plus grande énergie (1). 

(i) La canne de Lassalle ayant été brisée pendant cette lutte son ami, 
l'hïïorïn F^ter, lui donn. une canne qui avait appartenu a Robesp.erre, 
et dont le pommeau en vermeil représenta.! la Bastille. 



72 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



W-. 



Wurzbach rapporte enfin une aventure oui i„di que 
chez Lassalle un certain défaut d'éducation et de mesure 
que nous connaissons déjà. Le trait n'a pas grande por- 
tée, d ailleurs, ma is à ce titrc ;, mérite d - . ^ ^ 

« A la Fête donnée, en 1800, au Victoria-Theater, en 
1 honneur d Arndt, Lassalle était assis à un des premiers 
rangs du parterre. Au milieu de la représentation, un 
Angla.s, accompagné de deux dames, voulut atteindre ses 
P aces en le dérangeant ainsi que sa voisine. Lassalle lui 
fit remarquer que ces places étaient déjà occupées. Sans 
«' répondre l'Anglais persista à réclamer les places por- 
tées sur son bdlet. Le ton de la discussion s'éleva, et fina- 
lement Lassalle barra le passage à l'étranger, qu, voulait 
conduire ses compagnes à leurs places l'une apL l'autre 
La représentation fut troublée, l'incident commenté en 
long et en large par les journaux, et Lassalle devint en- 
core une fo.s l'objet de l'attention générale. . On voit 
que Berlm était encore une petite ville, à cette époque 
par la tournure d'esprit de ses habitants, et qu'il ne fallak 
pas de bien grands événements pour défrayer les conver- 
sat.ons et remplir les colonnes des journaux 

Après avoir mentionné une légende d'après laquelle 
Lassalle aurait aU fumer parfois du hasclnch à ses invkés, 
pour s amuser de leurs songes, nous terminerons par un 
témoignage favorable. ' 

« Sa personnalité séduisante, dit Wurzbach, son en- 
thousiasme vrai pour tout ce qui était grand et beau, lui 
firent beaucoup d'amis, et son âme était au plus haut point 

ourna 6 ' 7 ^ ^ ** —"l* ^ - 
journal d enfance.) Voici un petit poème adressé par lui à 

un camarade de sa jeunesse, au sujet d'en envoi de cigares • 

« Fume, tandis que je suis loin de toi, les vapeurs par- 

- fumées de la rfavane, lentement, commodément 



■ 
m 



w* 




LASSALLE A DUSSELDORF ET A BERLIN. 73 

« comme nous l'avons fait souvent réunis. Si tu envoies 
« à ton ami solitaire un signe de tête silencieux à travers 
« les nuages flottants, les airs le lui porteront fidèlement. 
« Rien ne se perd dans le grand Tout. 

« Le charme triste du souvenir pénètre ton ami. Il 
« songe, tout rêveur, à ce temps qu'il a vécu déjà près de 
u toi. La splendeur de la jeunesse embellissait alors ses 
« jours de son éclat ensoleillé ; il s'élançait hardiment 
a dans la vie, le cœur intrépide. Hélas! combien d'es- 
« poirs se sont fanés depuis, que de déceptions ont dé- 
u chiré son âme ! Il s'élança plus fort, plus fort en appa- 
« rence. Car nul ne vit les blessures du dedans, nul ne 
« soupçonne peut-être à quel prix il acheta la force. 

u Une seule chose lui est demeurée fidèle dans les 
« vicissitudes du temps, c'est le cher souvenir de ton 
« cœur affectueux. » 

Les lettres de Lassalle à Hans de Bulow, le musicien 
connu, qui épousa la fille de la comtesse d'Agoult et de 
Liszt (devenue plus tard Mme Wagner), se rapportent 
aussi principalement à son existence mondaine, bien que 
Bulow fut un démocrate militant, ce qui contribua sans 
doute à cimenter leur amitié. Nous y trouvons sans cesse 
des invitations à dîner en petit comité avec des convives 
de choix, avec des étrangers de marque. Un jour, ce fut 
Mme Judith Gautier, fille de Théophile , grande admira- 
trice de Wagner. 

Mlle Minna Lilienthal, plus tard princesse de Wittgen- 
stein, apparaît aussi très liée avec les deux amis. Un billet 
charge Bulow de choisir un piano à queue pOur des invités 
mélomanes. Il est aussi, grâce à l'assistance de sa femme, 
le conseiller de Lassalle au sujet des difficultés de la 
langue française. Nous avons déjà vu plus d'une fois que 
ce dernier l'écrivait d'une façon incorrecte. 



74 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Écoutons ces questions : « Comment traduire « che- 
« mins de ronde » ? (La phrase est : réparation des chemins 
<• de ronde à Paris). C'est une expression que je ne con- 
« nais pas plus que mon dictionnaire. Sont-ce les che- 
« mins qui conduisent autour de la circonférence de 
« Paris ? « Plus loin : a Création du chemin de halage de 
« Neuilly. » J'ai traduit : « Chemin conduisant aux 
« halles. » 

Ces questions nous rappellent que tout le temps de 
Lassalle n'était pas donné à la société mondaine pendant 
cette période de sa vie. Ce fut, certes, la plus féconde en 
travail utile, car, outre les œuvres qui furent publiées à 
cette époque et dont nous allons parler, la production 
surabondante qui marqua les derniers mois de son exis- 
tence ne peut s'expliquer que par une préparation de 
longue date, et par les acquisitions intellectuelles qu'il 
accumulait durant ces années de recueillement. 




CHAPITRE VI 



« FRANZ DE SICKINGEN. » 



La date de sa publication (1859) nous engage à parler 
d'abord du drame héroïque de Lassalle : Fra?iz de Sickin- 
gen, qui suivit immédiatement Heraclite. Cet écrit fut 
pour lui comme un délassement au milieu de ses graves 
études. 

Il nous apprend, dans l'avant-propos publié en tête de 
la pièce, que la biographie d'Ulrich de Hutten, par le 
célèbre David Strauss, lui fournit l'idée de sa pièce. Il fut 
frappé, pendant cette lecture, des analogies innombrables 
que l'époque de la Réforme présente avec les temps 
actuels, et, à Dusseldorf, il écrivit le scénario d'une tra- 
gédie en vers intitulée dès lors : F?-anz de Sichingen. 

Il la termina à Berlin, dans l'hiver de 1857 à 1858. Un 
extrait abrégé en vue de la scène fut présenté, sous le 
voile de l'anonyme, au théâtre de Berlin, en 1858, et 
rejeté, le 31 janvier 1859, par l'intendance royale (1). 
L'auteur publia son œuvre aussitôt après cet échec. 

C'est un morceau du plus grand intérêt, parce que 
Lassalle y parle, par la bouche de ses personnages, avec 



(1) Les lettres de Lassalle à Herwegh montrent qu'il a longtemps caressé 
l'espoir de voir représenter sa pièce. Un M. Fluggen vient d'essayer de nou- 
veau (1896) de l'arranger en vue de la scène, sans aucun succès, si l'on en 
croit les critiques les plus autorisés du parti socialiste. 



76 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



sa sincérité ordinaire, et que le sujet de son étude est 
précisément la conduite que doit tenir un chef de parti, 
pendant une période révolutionnaire. On conçoit que son 
opinion sur ce point soit précieuse à connaître. 

La pièce est aussi digne d'être lue pour elle-même. La 
conception ne manque pas de grandeur, et si la versifica- 
tion est assez faible, la noblesse des caractères, le mou- 
vement oratoire du style, les images hardies et heureuses 
qui abondent, tiennent sans cesse l'intérêt en éveil. 

Nous allons donner l'analyse du drame, en traduisant 
les passages les plus importants. 

Au premier acte, une conversation entre la fille du 
chevalier Franz de Sickingen, Marie, et son secrétaire, 
Balthasar, présente au spectateur la figure imposante de 
ce guerrier redresseur de torts. 

Pour faire rendre justice à quelques-uns de ses pro- 
tégés, Sickingen a pris Worms avec une armée de dix 
mille hommes ; il a assiégé et fait capituler Metz, l'impre- 
nable, avec vingt-deux mille hommes. 

A la suite de ce dernier exploit, le roi François I" 
l'ayant appelé à Amboise, pour lui donner le bâton de 
maréchal de France, il a accompli ce voyage entouré de 
la plus haute noblesse de l'Allemagne, comme d'une garde 
d'honneur. Sans autre titre que celui de chevalier, de 
moins ancienne maison que la plupart de ses compagnons 
d'armes, il personnifie cette noblesse de l'Empire qui est 
hostile aux princes, prétend ne relever que de l'Empe- 
reur, et se donne comme gardienne des anciennes tradi- 
tions d'honneur, de liberté et de justice dans l'Empire. 
La force de son bras, ses châteaux imprenables, sa 
renommée de général et la vénération qu'inspire son 
noble caractère, lui assurent cette situation morale pré- 
pondérante, si supérieure à sa puissance apparente. Il 










« FRANZ DE SICKINGEN. » 



77 



Il ira jusqu'à prétendre à la couronne impériale, et nous 
allons voir qu'il joue déjà un rôle capital dans la politique 

allemande. 

Car, si François 1" a voulu le gagner, c'est afin d'obte- 
nir l'appui du chevalier pour sa propre élection à l'Em- 
pire. « 11 savait bien, dit Balthasar, que si notre chevalier 
Franz n'est pas un des sept électeurs... son suffrage a 
autant de poids que leurs sept voix réunies. » Un envoyé 
français, tout soie et tout satin, tout sucre et tout miel, a 
perdu pourtant son éloquence à l'Ebernburg, le château 
des Sangliers, cette forteresse principale de Sickingen, où 
se passe la scène que nous racontons. Car le chevalier a 
repoussé avec mépris l'or de la France. 11 est resté fidèle 
au petit-fils de Maximilien, au roi Charles d'Espagne. Il a 
campé avec vingt mille hommes sous les murs de Franc- 
fort, et a décidé l'élection de Charles-Quint. 

Au moment où Marie et Balthasar achèvent cette expo- 
sition, Franz rentre d'une course à cheval. Il s'emporte 
en menaces contre la ville de Cologne , qui ne veut pas 
rendre justice au savant Reuchlin, l'un de ses nombreux 
protégés. S'il le faut, il fera parler ses canons. Mais on 
annonce le chevalier Ulrich de Hutten, personnage d'un 
intérêt capital, car nous devons reconnaître en lui le 
porte-parole et le portrait-de Lassalle. 

« Oh! lisez ma tragédie, écrit-il dans la Lettre manu- 
scrite. Tout ce que je pourrais vous dire , je l'ai exprimé 
en Hutten. C'est qu'il avait, lui, à supporter toutes les 
calomnies, toutes les haines, toutes les inimitiés. J'ai fait 
de lui le miroir de mon âme, et je le pouvais, parce que 
son sort et le mien sont complètement identiques et d'une 
ressemblance surprenante. Ce n'est que la postérité qui 
est juste pour des hommes comme lui. Et c'est pour cela 
qu'on est forcé de s'arranger un triste bonheur de la 



^v 



78 



ÉTUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



renonciation même à chaque bonheur vrai et positif „ 
• hum ce que Hutten dit à Marie... C'est une triste 
« bien triste nécessité de rester seules pour ces existence! 
■ soh taires, parce qu'elles donneraient douleur à cZ 
- q-les aiment et qui n'auraient pas leur propre puis- 
« santé organisation d'acier, y P 

Hutten est un chevalier, mais surtout c'est un penseur 
et un écrivain . I, f ut le premier , ^ g ^ 

qu eve.Ha puissamment l'Allemagne. Avanf Luther, il 
pns la parole et jeté hardiment le gant à la puissance de 
Rome. Avec sa fière devise : . J e l'ai osé „ il s'est eve 
pour a défense de la liberté. . Éveille-toi, noble liberté I 
fut le en que ce vadlant jeta par la terre allemand 
devant la nation bà.llonnée... , ui , , e réveil d « 

à la r'' H ;,K ent [ ée , d ' UlriCh ' Mari6 ' ^ ra c -- déjà 
a 1 our d Albreçht de Mayence, le salue-t-elle chevali r 
de I epee, mais plus encore chevalier de la plume. « Vous 
a b Pandl8 dlt _ elJe) pour leg fins P us 

1 humamté, pour la liberté et pour la lumlre, pour t ou 
ce qu. est grand, pour tout ce qui est noble „ 

cou?i C , h n r o eVient d , e , BrUXeIleS ' ° ù Caries-Quint tient sa 
cour. H no t respoir de ^ 

Reforme^ Il n'a pas même été reçu. Bien plus le Pape 
presse 1 Empereur de s'emparer de sa personne de Z 

Mr ^° nd 7 e " R ° me - Ses — «*f les romanis e 
c est-a-dire les courtisans du Sud, étrangers à l'Allem gn ' 
qu, entourent Charles-Quint, le menacent du poiso^et dû 

peT^ co S fUK "r 10 " 1 ' ^ A,lem ^-> ''bruit s 

pie ant dT; ^T"/^ V ~ < embrasser en 
pleurant, d autres l'abandonnent; d'autres n'osent plus 
avouer leur amitié. P S 

vot;e Q ha U r orte r lui ; épond Franz; * uicon <I- brasse 

votre haute vocat.on doit laisser sans souci les serpents de 



« FRANZ DE SICKINGEN. 



79 



l'ingratitude jouer en liberté sur son sein, et se contenter 
de serrer plus étroitement la cuirasse qui le protège contre 
leur morsure venineuse. L'enthousiasme qui illumine toute 
chose ne trompera pas votre confiance. La vérité, que vous 
annoncez, ne faillit pas comme les hommes faillissent. « 
Si nul n'a voulu protéger Ulrich, c'est qu'il ne peut se 
cacher ni se taire. « Chacun, dit-il, s'enferme silencieux 
dans sa demeure, en présence de l'oppression. Pour moi, 
la puissance de l'esprit me pousse à la rencontre des 
dévastateurs. » 

« Vous me louez, Franz, continue-t-il, et plus d'un 
m'a blâmé, au contraire. Pourtant, en y réfléchissant, je 
ne crois mériter ni louange ni blâme pour ce que je fais. 
Si une sensibilité m'a été donnée, qui souffre plus que les 
autres de la douleur commune, si le sentiment de la 
détresse publique pénètre plus avant dans mon cœur, je 
ne puis me transformer, seigneur, c'est ainsi que j'ai été 

créé. » 

Et pourtant : « Ces opprimés vont bientôt, sans faire 
un mouvement, laisser enchaîner celui qui a voulu les 
décharger de leurs chaînes. Cela montre encore dans ce 
peuple un esprit obtus. — Non, dit Franz, mais le peuple 
est un enfant qu'il vous faut élever. Comment les senti- 
ments nobles pourraient-ils se développer en lui, tandis 
que l'on s'efforce de l'abêtir? » Et le chevalier offre à 
Hutten asile et protection assurée dans l'Ebernburg, sa 
forteresse imprenable. 

Le deuxième acte se passe dans un château près de 
Worms, Charles-Quint y a mandé Sickingen et s'y est 
transporté lui-même afin d'éviter au chevalier l'obligation 
de pénétrer dans la ville de Worms qu'il a combattue 



80 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

Tout d'abord, le ministre HansRenner annonce à Franz 
que l'Empereur n'est pas en mesure de lui rendre vingt 
mille florins d'or, empruntés jadis au chevalier par son 
grand-père Maximilien. II demande des délais. L'argent 
est déjà le roi du monde, car les Fuegger, les grands ban- 
quiers d'Augsbourg, ont assuré l'élection de Charles. « On 
dirait, ajoute le ministre, qu'une grande machine aspi- 
rante a été dressée à Augsbourg, qui entoure tout le pays 
de ses tentacules, et pompe dans une seule poche tout 
1 argent liquide. » 

« Fixez vous-même le terme du payement, répond 
Franz, la parole de l'Empereur me suffit. » 

_ Renner demeure stupéfait d'un tel désintéressement 
L Empereur, continue-t-il, a l'intention de conférer à 
Sickingen le titre de comte de l'Empire. Celui-ci refuse II 
entend rester simple chevalier. Le nom qu'il s'est fait lui 
suffit. Sa bannière comtale n'attirerait pas plus nombreux 
les comtes de l'Empire, et peut-être de simples chevaliers 
refuseraient-ils, par envie, de la suivre désormais. 

Renner, pour ménager l'orgueil de son maître, supplie 
Franz de former au moins un vœu, afin qu'on ne puisse 
dire qu'il a tout refusé de Charles-Quint. Franz se décide 
alors à demander l'amnistie pour l'Électeur palatin, son 
seigneur et son ami, qui est menacé de la colère impériale. 
« Ce n'est pas là demander quelque chose pour vous- 
même, dit Renner. _ Peut-être ai-je plus à demander 
que vous ne pensez . , reprend Sickingen. 

A ce moment, trois princes arrivent de Worms pour 
entretenir l'Empereur. Ce sont l'archevêque Richard de 
Trêves, ennemi personnel du luthérien Sickingen, le land- 
grave Philippe de Hesse, vaincu autrefois par le chevalier, 
et qui s'apprête cependant à contester la rançon qu'il lui 
a promise, enfin l'Électeur palatin, son suzerain en 



« FRANZ DE SICKINGEN. » 



81 



faveur duquel il vient de décider la clémence impériale. 

Franz ne salue que ce dernier. 

L'Empereur ne reçoit que Sickingen seul, et renvoie les 
princes. 

A la suite de cet affront, l'Électeur de Trêves excite 
habilement l'orgueil blessé de ses deux compagnons 
contre ce suppôt de Luther, qui semble accaparer la 
faveur impériale. 

La conversation de Charles et de Sickingen est une des 
scènes capitales du drame. Sickingen explique à l'Empe- 
reur qu'il l'a fait élire pour trois raisons : pour son origine 
allemande, car il est le petit-fils de Maximilien ; pour sa 
puissance personnelle vis-à-vis des princes de l'Empire, 
car il est le roi d'Espagne ; pour sa jeunesse enfin, car il 
voulait un empereur au cœur chaud et généreux, exempt 
de préjugés et de routine. Et, aussitôt, il indique ce qu'il 
espère de Charles. Ce n'est rien moins que le triomphe de 
Luther. Car le Pape est l'ennemi de l'Empereur depuis 
Canossa, depuis le meurtre des Hohenstaufen. Dominer 
les consciences, comme on prétend le faire à Rome, c'est 
dominer l'Empire. Car l'âme conduit le corps. Luther, au 
contraire, c'est l'âme de la nation. Il parle au nom du 
peuple, et Franz se sert d'une comparaison hardie. 

a Oh ! ne vous abandonnez pas à l'erreur des princes, 
l'erreur ancienne, toujours renaissante. Vous pouvez 
hâter, vous ne pouvez empêcher ; vous pouvez façonner, 
vous ne pouvez étouffer, détourner, retarder l'inévitable, 
qui réclame son développement avec toute la puissance 
de la vie. L'habile médecin peut, avant le temps, obtenir 
la délivrance d'une mère par une intervention hardie, 
dans une naissance difficile. Opération césarienne, impé- 
riale, dit-on précisément. Et pourtant, quand sonne 
l'heure du neuvième mois, toute la puissance du monde 

6 



m 

■m 



m 



82 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 

i 



réunie dans une seule main ne peut fermer le sein ma- 
ternel, empêcher la naissance de ce qui doit naître. L'ef- 
fort du fruit brise son enveloppe misérable. Semant la 
mort, apparaît à la lumière de l'être la vie elle-même, que 
l'on prétendait repousser. » 

« Avec la vérité, il n'y a pas de négociations » , dit-il 
encore dans sa conviction fanatique. Et, sur ce mot pré- 
somptueux, qui est si bien l'expression de la pensée de 
l'auteur, comme malgré lui, la scène tourne, et Charles- 
Quint, d'abord entraîné par l'éloquence de son interlocu- 
teur, se reprend et recule. «Jedevrais donc m'abandonner 
aveuglément à lui? pense l'Empereur. Serons-nous comme 
le joueur, qui risque le tout pour le tout sur une chance 
inconnue? » 

N'est-ce pas là un beau symbole du dialogue que les 
disciples de Lassalle ont engagé avec la société actuelle ? 

Charles, cependant, célèbre la grandeur de l'unité catho- 
lique, sous la protection de l'Empereur. L'unité de croyance 
est nécessaire à son empire. L'Espagne et Naples ne s'ac- 
commoderaient pas de cette religion aride, qui ravit à 
l'homme les formes matérielles du surnaturel. 

Avec de magnifiques images , Franz répond par un hymne 
à l'Allemagne. Elle peut suffire à donner à son chef l'em- 
pire du monde. 

Cet enthousiasme même semble hâter le refus de 
Charles. « Qui ne trouve en ce monde, dit-il, ses résolu- 
tions tracées d'avance par la loi d'airain de sa situation? » 
Et il répond à Sickingen par une sorte de parodie des rai- 
sonnements du chevalier. Il ne peut adopter ses plans 
hardis pour trois raisons : parce qu'il n'est pas Allemand ; 
parce qu'il est roi d'Espagne ; enfin, parce que l'Empire 
n'est pas héréditaire, et qu'un jeu si hasardeux ne se joue 
que pour l'avenir de sa propre race. 



■ 



tt 




« FRANZ DE SICKINGEN. » 



83 



Franz, ayant repoussé nettement cette allusion à l'éta- 
blissement de l'hérédité impériale, est congédié avec une 
nuance de sévérité. 

« Cet homme est grand, dit l'Empereur resté seul, mais 
ce n'est pas la grandeur que je cherche, et que je puis uti- 
liser. » 

Par un habile contraste, la dernière scène de cet acte se 
passe dans un autre appartement du château, entre le car- 
dinal légat du Saint-Siège et l'archevêque de Trêves 
Richard, l'ennemi de Sickingen. C'est une conspiration qui 
se trame contre Franz. 

Le légat apprend que l'archevêque de Trêves, Philippe 
de Hesse, et l'Électeurpalatin (ce dernier habilement aigri 
contre son fidèle vassal) se sont liés par un traité défensif 
contre le chevalier. Ce traité amènera le dénouement de la 
pièce. — Puis l'entretien s'élève plus haut. Le légat dé- 
clare qu'il craint peu Luther. 

« Vous croyez donc à l'éternité de l'Église? demande 
l'archevêque, avide de cette parole convaincue et ardente. 
— Éternité, dit le cardinal pensif, dans les plis sombres de 
ce mot épient des têtes de Méduse, qui pétrifient celui qui 
entr'ouve leurs voiles.» 

« Luther, continue-t-il, est bien moins à craindre que le 
réveil universel des intelligences, l'esprit de discussion, les 
arts païens, la Renaissance en un mot, que les humanistes 
ont apportée après la chute de Constantinople. Érasme, 
Hutten sont les plus dangereux ennemis de l'Église. Mais 
les princes, menacés dans leurs intérêts temporels, se 
jetteront de nouveau dans son sein, et la feront triom- 
phante. » 



Le troisième acte débute à l'Ebernburg. — Hutten ap- 
prend que Luther est mis au ban de l'Empire, et enfermé 



li 



84 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



à la Wartburg. Sickingen, seul, est maintenant capable de 
sauver la nation. 

A ce moment, Marie paraît. Gomment Hutten pourra-t- 
il, par ses conseils, exposer la vie du père de celle qu'il 
aime déjà? Pourtant, le chapelain de Sickingen lui parle 
de prière, de confiance dans la cause de Dieu, et sur ces 
paroles, l'énergie revient au jeune homme, pour repousser 
ces pensées pusillanimes . C'est aux armes qu'il faut en appe- 
ler, et il entonne un hymne célèbre en l'honneur du glaive. 

« Homme vénérable, vous connaissez mal l'histoire. 
Vous dites vrai, son contenu, c'est la raison, mais sa forme 
demeure éternellement, la violence. — Homme vénérable, 
ayez meilleure opinion du glaive. Un glaive brandi pour 
la liberté, c'est le Verbe fait chair que vous prêchez, 
c'est le Dieu réellement incarné. Le christianisme fut ré- 
pandu par le glaive. C'est par le glaive que Charlemagne 
a baptisé l'Allemagne. Le glaive a renversé les idoles, dé- 
livré le Saint-Sépulcre — Dans le passé et dans l'avenir, 
les grandes choses de l'histoire ont été accomplies ou le 
seront par le glaive, et tout ce qui s'accomplira jamais de 
grand devra au glaive son succès définitif. » 

Franz s'approche à ce moment. 11 sait le danger que 
court Luther, et délibère en lui-même sur la résolution 
qu'il doit former, en présence delà tournure que prennent 
les affaires dans l'Empire. — Toutefois, il ne parle d'abord 
à Ulrich que d'une vengeance qu'il entend tirer de l'arche- 
vêque de Trêves. Celui-ci, en effet, a délié de leur ser- 
ment deux marchands de sa ville épiscopale qui avaient 
promis rançon, et pris pour caution Sickingen. L'honneur 
du chevalier est donc en jeu. 

Hutten rappelle son ami à de plus hautes pensées. Lui 
seul peut encore sauver l'Allemagne. La noblesse, les 
villes, les paysans même sont prêts à le suivre. Il faut 



" FRANZ DE SICKINGEN. » 



85 



inscrire sur sa bannière : Liberté de religion. — Mais 
Franz ne partage pas cet avis. 11 n'attend de ce programme 
que le morcellement de l'Empire, car il est dangereux de 
donner aux princes le droit de déterminer la religion de 
leurs sujets. Rome n'en sera pas abattue, et l'affaiblisse- 
ment de l'Allemagne divisée amènera sa décadence. « Le 
vent de l'histoire, dit-il, ne souffle pas à travers des par- 
celles de territoire. » Lassalle n'a pas besoin de se mettre 
beaucoup en frais d'imagination pour faire de son héros 
un prophète après trois siècles écoulés. 

Le but de Sickingen est tout autre. C'est l'anéantisse- 
ment des princes, l'Allemagne une et entière sous un em- 
pereur évangélique, et la renaissance de l'héroïsme et du 
génie germanique. — Son plan, c'est de prendre tout d'a- 
bord Trêves, avec quelques troupes et quelques seigneurs 
seulement. Ses ennemis ne verront dans cette campagne 
que le résultat d'une de ces disputes entre voisins, si fré- 
quentes à cette époque. Ils le laisseront agir 'contre l'É- 
lecteur isolé. Remarquons bien cet espoir; il est le nœud 
de la pièce. Sickingen ignore, en effet, le traité défensif 
dont on nous a fait confidence. Une fois vainqueur de ce 
premier adversaire, il s'emparera du chapeau électoral, 
sécularisé pour lui. Ce sera le prologue de sa campagne. 
Aussitôt après, il appellera tous ses amis aux armes, et, 
avec leur aide, il se fera empereur. — Ce n'est pas l'am- 
bition qui le pousse, c'est le sentiment du devoir. Charles 
ou lui-même! Eux seuls peuvent agir. Il a donné la cou- 
ronne au roi d'Espagne, il doit l'arracher maintenant à 
son possesseur indigne. — Hutten l'aidera de sa plume 
et se rendra tout d'abord près d'Albert de Brandebourg, 
Électeur de Mayence et ami de Sickingen, pour le gagner 
entièrement à leur cause, car celui-là aussi désire secrète- 
ment séculariser son électorat. 



86 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

La scène suivante entre Hutten et Marie, fille de Sic- 
kingen, n'est pas moins importante, puisque Lassalle pria 
Mlle de Solutzew de la lire, afin de connaître son opi- 
nion sur le mariage. 

Le début de l'entretien est un aveu d'amour réciproque 
amené d'une manière un peu banale. L'annonce du départ 
du chevalier cause l'évanouissement de la jeune fille. 

Mais Ulrich ne peut épouser Marie, l'enchaînera son 
existence d'incertitude et de dangers. Et il n'ose se confier 
à la protection du ciel. L'ensemble du genre humain peut 
bien s'abandonner aux décrets de la Providence, qui fait 
à la fin triompher la vertu, mais « l'individu se tient 
debout sur le terrain miné du hasard. A tout instant, l'ex- 
plosion peut le lancer dans les airs. » 

Et Hutten fait un long récit de toute sa vie, pour en 
montrer les terribles vicissitudes. — Enfermé à onze ans 
dans un cloître par la volonté paternelle, il en a fui à seize 
ans. Il a étudié à Erfurt, et la peste l'en a chassé. — A 
Cologne, il a trouvé des inquisiteurs qui l'ont menacé du 
bûcher. A Francfort-sur-1'Oder, une maladie terrible l'a 
terrassé. Il s'est rendu à Greifswald ; les ennemis de la 
pensée libre ont tenté de l'assassiner, et l'ont laissé mou- 
rant sur la grande route. 

La condamnation des écrits de Reuchlin lui révèle enfin 
sa vocation. Il comprend pour quel destin il est né. Il 
prend la plume, et ses pamphlets vont défendre au loin la 
cause de la vérité. 

« Je m'élançai, l'œil étincelant de flammes, tremblant 
de passion, ivre de volupté, tête en avant, dans cecombat 
surhumain. Mais je m'attirai tout un monde de haines, 
qui m'enserrent et contre lesquelles je lutte sans merci, 
poitrine contre poitrine. » 

Il se rend en Italie, en mendiant sur le chemin. A 



« FRANZ DE SICKINGEN. 



8T 



Pavie, il est assiégé par les ennemis que lui ont créé ses 
écrits. On s'empare de lui, et on l'emprisonne. Il s'é- 
chappe, mourant de fièvre et de misère, et s'engage dans 
l'armée impériale. 

Marie arrête cet affreux récit. «Oh! poursuit Ulrich, 
elle demeure éternellement vraie, l'antique légende. — 
Lorsqu'un abîme s'ouvrit dans Rome, menaçant la ville de 
la peste et de la mort, les oracles parlèrent. « Ce que vous 
«avez de plus précieux, jeté dans le gouffre, peut seul apai- 
nser les dieux. » ... Et voyez! sur son cheval de guerre, 
dans sa plus belle armure d'apparat, Curtius s'élança dans 
le précipice, se vouant' aux sombres dieux infernaux. . . Les 
meilleurs doivent s'élancer dans l'abîme du temps. Il ne 
se referme que sur leurs corps. Leurs corps seuls sont la 
rare semence d'où s'échappe, verdoyante, la plante superbe 
de la liberté, qui féconde le monde. » 

Telle est. continue Hutten, la malédiction qui pèse 
sur les meilleurs. Il le sait, mais, ce qui l'a soutenu jusque- 
là dans la lutte, c'est le sentiment de son indépendance. Il 
ne mettait en jeu que son propre sort. Une femme, des 
enfants paralyseraient ses efforts. Sa tendresse pour eux, 
ses inquiétudes pour leur avenir enchaîneraient son bras 
et sa plume. Il doit se sacrifier jusqu'au bout. 

La réponse de Marie est fort belle. Cette heure l'a mû- 
rie. Elle croyait au bonheur; elle comprend que les pas- 
sions des hommes le rendent impossible, tant que la li- 
berté n'aura pas triomphé. Mais, quand la lutte sera 
terminée, ils pourront être heureux après la victoire. 

Cet acte s'achève dans l'hôtel de ville de Landau, où 
Sickingen a convoqué la noblesse du Rhin. Il expose son 
plan grandiose pour assurer la liberté de l'Allemagne. 
Tous les assistants s'unissent entre eux par serment et le 
choisissent pour chef. 



I I 






88 ETUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 

« Ménagez, leur dit-il, les villes et les artisans, qui sont 
nos plus fermes soutiens. Ménagez le paysan, qui hait les 
princes et les prêtres. » 

Furstenberg insiste encore une fois près de Franz, pour 
qu'il entraine sous les murs de Trêves tous ses amis réunis 
et non pas seulement quelques troupes. Mais Sickingen 
persiste à vouloir tromper les princes par l'apparence 
d'une simple dispute entre voisins. 

Cependant, Balthazar, son secrétaire, qui arrive de 
Strasbourg, le prévient que son armée, réunie près de 
cette ville, est encore incomplète. II l'engage à attendre 
des circonstances plus favorables. Sickingen refuse, caria 
rapidité des mouvements est pour lui le premier principe 
de l'art de la guerre. 



Nous pouvons passer plus rapidement sur le quatrième 
acte, qui offre moins d'intérêt que les précédents pour 
l'étude des idées de l'auteur. 

C'est le récit, très dramatique d'ailleurs, de l'échec de 
Sickingen devant Trêves. L'électeur Richard est un vail- 
land homme de guerre. La population de la ville, tra- 
vaillée par les idées de la Réforme, murmure bien contre 
son archevêque, mais l'énergie de ce dernier entraîne les 
plus hésitants. 

D'autre part, tout se tourne contre les assiégeants. 
A Saint-Wendel, Franz, enivré par la joie que lui cause sa 
marche facile à travers les États de son ennemi, a trahi ses 
vues ambitieuses. Il a parlé de la dignité électorale qu'il 
espère conquérir. 

A cette nouvelle, son seigneur et son ami l'Électeur 
palatin se déclare décidément contre lui, car sa jalousie 
et son orgueil lui rendent insupportable cette préten- 
tion de son vassal, qui veut s'égaler à lui. Il marche 






i 



« FRANZ DE SICKINGEN. » 89 

au secours de Trêves, avec Philippe de Hesse, obéissant 
au traité conclu entre eux et l'archevêque Richard. 

Un convoi de poudre, indispensable à l'armée de 
Sickingen, est perdu par la faute d'un de ses lieutenants. 

Un assaut général est repoussé. Et toutes ces mauvaises 
nouvelles réunies décident Franz à remettre au printemps 
la suite de la campagne. Il licencie son armée. 

Au cinquième acte, nous le retrouvons dans une situa- 
tion plus critique encore. Il n'a pas su regagner à temps 
son imprenable forteresse de l'Ebernburg, et il s'est laissé 
enfermer dans le petit château de Landstuhl. Le motif de 
cette faute de tactique est des plus nobles, d'ailleurs. Il n'a 
pas voulu abandonner la garnison au sort qui la menaçait, 
s'il la quittait. 

Ses ennemis l'assiègent tous ensemble et bombardent 
sans relâche les remparts qui le protègent encore. Nul 
ami ne vient à son appel. Tout le trahit, car les ouvriers 
qui ont bâti le château sont dans les rangs de ses adver- 
saires pour leur en signaler les points faibles. 

Le fidèle secrétaire Balthazar expose alors la morale du 
drame dans une dernière conversation avec son maître. Il 
ne lui reprochera pas , comme le font ses jeunes compagnons 
d'armes, la dernière faute qu'il a commise en se laissant 
cerner. C'est la conséquence insignifiante d'une erreur 
bien plus grave, d'une faute de principe. 

« Tout être, dit-il, sent instinctivement la présence d'un 
ennemi mortel... Vous croyiez tromper les princes par 
votre marche sur Trêves. Ils devaient n'y voir qu'une 
petite dispute, une affaire entre vous et l'archevêque 
Richard. Vous n'avez pas trompé les princes. Leur haine, 
par un sur instinct, a senti en vous l'ennemi mortel de 
leur classe... Vous n'avez trompé avec succès que vos 






■ 



90 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 




amis. La nation, qui vous aime, ne s'est pas intéressée à 
un misérable différend. C'est pourquoi elle reste immo- 
bile en présence de votre danger, les citadins comme les 
paysans. » 

Ainsi, cette erreur de tactique commise au début en- 
traîne inévitablement le désastre final. 

Tous les lecteurs de la pièce ont été frappés du rappro- 
chement qui s'impose à l'esprit entre le destin de Sickingen 
et celui de Lassalle à la fin de sa vie. Lui aussi fût entraîné, 
comme nous le verrons, à dérober son but à ses ennemis. 
Lui aussi ne trompa que ses amis et périt peut-être vic- 
time de sa propre ruse. Encore mourut-il à temps pour 
que la conséquence de son erreur ne se fit pas sentir pour 
son parti, ni pour sa mémoire, car il n'eut pas le temps 
de la consommer. 

« Oh! vous n'êtes pas le premier, dit Balthazar, vous 
ne serez pas le dernier qui payera de sa tête l'emploi de 
la ruse dans les grandes choses. La dissimulation n'a pas 
cours sur le marché de l'histoire.... Enveloppez -vous 
hardiment, des pieds à la tête, dans votre propre ban- 
nière. Alors vous marcherez ou vous succomberez avec 
toutes vos forces déployées. » 

Cependant, un espoir de salut reste encore. Obtenir 
passage pour Sickingen, au prix de toutes ses forteresses 
livrées à l'ennemi, puis soulever en sa faveur les paysans 
qui s'agitent déjà. 

Et Lassalle introduit assez tardivement et inutilement 
dans son drame des hommes du peuple prêts à soutenir 
la cause de Sickingen. Une conversation mystérieuse a 
heu, dans une auberge écartée, entre Hutten et les 
représentants des paysans, fatigués du joug de leurs sei- 
gneurs, ecclésiastiques et laïques. Nous apprenons au 
moins qu'ils ont un programme très net, bien qu'ils n'en 



« FRANZ DE SICKINGEN. » 



91 



fassent pas connaître encore les articles. Si Franz accepte 
leurs conditions, il aura bientôt quatre-vingt mille hommes 
derrière lui. Leur chef et Hutten se rendent à Landstuhl, 
pour essayer d'y pénétrer ensemble. 

Là, les princes ont refusé toute négociation et préparent 
l'assaut général. Franz est décidé à s'ouvrir un passage à 
tout prix : 

« toi, fer, s'écrie-t-il , dieu de l'homme, baguette 
magique qui remplit ses vœux, dernier refuge qui luit à 
ses yeux dans la nuit du désespoir, gage suprême de sa 
liberté, je me confie à toi aujourd'hui. » 

11 se voit, en effet, sur le point de percer les rangs en- 
nemis, mais il est blessé mortellement en combattant. 
Cependant, l'assaut est encore une fois repoussé, et Sickm- 
gen est rapporté mourant par les siens dans le château . Tou- 
tefois ses ennemis ignorent sa blessure. Il leur demande 
alors libre passage pour tous ses compagnons, offrant de 
se livrer lui-même en retour, et la proposition est acceptée 
avec joie, car on le croit encore plus redoutable qu'une 
armée. 

Les trois princes sont introduits près de son lit de mort 
et respectent malgré eux les derniers moments du héros. 
Hutten arrive à pénétrer auprès de son ami, déguisé 
en moine, sous prétexte d'entendre sa confession catho- 
lique, et il console Sickingen à son heure suprême. 

Mais la révolte des paysans, privés de leur chef natu- 
rel, sera étouffée dans le sang. 

Un jeune écrivain sur lequel le parti socialiste avait 
fondé de grandes espérances, Gérard Hauptmann, l'auteur 
des Tisserands, a choisi tout récemment pour héros d'un 
drame historique un contemporain de Sickingen, le che- 
valier Florian Geyer, qui prit le commandement des pay- 
sans révoltés. Mais, malgré de fort belles scènes et quel- 



■ 



92 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



ques caractères admirablement tracés, sa pièce a bien 
moins d'unité et de véritable grandeur que Franz de Sic- 
kingen. 

11 nous faut maintenant marquer encore davantage 
l'intérêt de cette tragédie pour l'histoire de la pensée de 
Lassalle. Nous avons, pour nous aider, dans cette tâche, 
deux sources excellentes : son avant-propos au public et une 
lettre à Marx, fort précieuse, que M. Bernstein a publiée 
en partie, promettant de la donner tout entière plus tard 
avec la correspondance des deux écrivains. 

Nous ne reprocherons pas à Lassalle de s'être éloigné 
de la vérité historique, mais seulement d'avoir prétendu 
à tort qu'il la respectait. Avec son goût très allemand 
pour les vastes programmes et les intentions philosophi- 
ques, il annonce tout d'abord à ses lecteurs qu'il prétend 
compléter l'œuvre de Schiller. Celui-ci a pris les grandes 
luttes de l'histoire pour toile de fond dans la représenta- 
tion des caractères et des destins particuliers. Lassalle 
veut prendre pour sujet même de la tragédies ces luttes 
historiques, en les personnifiant dans quelques hommes. 

Pour une pareille tâche, l'esprit historique lui faisait 
défaut, bien qu'il prétendit le posséder à un très haut 
degré. Hegel, pénétré dans sa jeunesse de l'esprit clas- 
sique du dix-huitième siècle français, si bien analysé par 
Taine, a toujours façonné l'histoire à sa fantaisie, tout en 
croyant de bonne foi profiter de ses leçons. Ses élèves, 
dont Lassalle fut un des plus dociles, ont trop aperçu, 
comme lui, l'Idée, c'est-à-dire leurs idées, dans l'histoire. 
Mais rien n'est plus excusable que cette tendance dans un 
drame qui prétend agir sur le public et le persuader. Il ne 
s'agit pas alors de présenter aux spectateurs une reconsti- 
tution historique, toujours si incertaine et qui, même par- 
faite, n'intéresserait que des dilettantes et des archéologues. 



I 



« FRANZ DE SICKINGEN. » 



93 



Nul ne peut reprocher à un auteur qui veut agir sur les 
esprits de placer des idées modernes dans un cadre an- 
cien, quand elles ne nuisent pas à la vraisemblance scé- 

nique. 

Pardonnons donc à Lassalle les sentiments humani- 
taires et libéraux de son Sickingen. Tout au plus, sourions 
un instant lorsqu'il fait dire au rude chevalier : » Je veux 
n vous procurer l'arme que Gutenberg a inventée, il y a 
h cent ans à peine, je veux vous monter ici une presse. . . 
« Dans l'Ebernburg, Luther n'eût pas trouvé seulement 
« un asile, il eût trouvé de plus la liberté de la presse. » 
Étonnons-nous de lire cette phrase dans le rôle du légat 
du Saint-Siège : « Les belles déesses du paganisme revi- 
« vent dans les madones de Raphaël, et les chairs de 
« Titien prêchent de nouvelles doctrines. » Ces sentences 
de manuel ont leur source dans le désir d'instruire les 
spectateurs. Il est permis à un écrivain philosophe d'en- 
seigner sa doctrine à ses auditeurs par la voix de ses per- 
sonnages. Nous en ferons d'autant moins un reproche à 
Lassalle, qu'il l'a fait avec émotion et avec talent. 

Sans doute, le véritable Sickingen pensa bien moins 
aux intérêts du peuple qu'à ceux de sa classe, de la che- 
valerie de l'Empire. Mais ici, nous devons considérer son 
nom comme un symbole; il suffit qu'il nous représente la 
force, l'intelligence, l'honnêteté, la puissance morale 
mises au service d'une œuvre de fraternité. Le Cid de 
Corneille et VAndromaque de Racine ne sont pas historiques 
non plus que YHamlel de Shakespeare ou le Marina Faliero 
de Byron. Les drames dont ces personnages sont les héros 
n'en sont pas moins vrais d'une vérité supérieure, et c'est 
un bonheur qu'ils expriment plutôt les sentiments de leur 
époque que ceux d'un lointain passé. Ils ne sont sincères 
et humains qu'à ce prix. 



94 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 




Lassalle n'a donc qu'un tort, c'est de prétendre à l'exac- 
titude historique. Là comme ailleurs, il s'est trompé sur ce 
point, et la leçon qu'il prétend donner à Schiller au sujet 
de Guillaume Tell, dans son avant-propos, est fort déplacée. 
L'idée générale qui a inspiré son œuvre peut cependant 
être défendue par des arguments sérieux. Il pensait que la 
Réforme n'a été en quelque sorte qu'un avortement, que 
le résultat incomplet d'un effort dont l'inspiration fut 
plus haute. Une certaine conscience réformatrice, pré- 
existante à Luther, fut plus grande, plus large, plus libre, 
plus humaine que son œuvre. Ulrich de Hutten le dé- 
passe, et ces nobles conceptions, ces aspirations sublimes 
qui ne furent pas réalisées à cette époque, Lassalle a 
voulu les mettre à la portée du peuple. 

Aux savants seuls est destinée pourtant la discussion 
hégélienne qu'il adressa à Marx afin d'éclaircir ses inten- 
tions pour le cercle de leurs amis les plus intimes. A 
l'aide de raisonnements abstraits sur l'enthousiasme, dont 
le principe est l'infini de l'idée, et qui, dans l'exécution, 
croit pourtant devoir se subordonner au fini, qu'il ajuste- 
ment pour but de détruire, Lassalle établit que I'écueil 
de toutes les révolutions fut l'habileté et la diplomatie. 
La Révolution française n'a triomphé qu'en les mépri- 
sant. Le peuple et les partis extrêmes voient toujours plus 
juste que les sages dans ces périodes de trouble, et leur 
supériorité, s'imposant à juste titre, les amène au pouvoir 
dans les moments difficiles. 

On peut tromper les individus quelquefois, les classes 
jamais. D'ailleurs, Hegel l'a établi après Aristote : un 
moyen ne conduit au but que s'il est comme pénétré de 
ce but, s'il le renferme déjà en puissance. C'est pourquoi 
des moyens diplomatiques ne sauraient conduire à un but 
révolutionnaire. 



I 



«FRANZ DE SICKINGEN. » 



95 



Lassalle parlait alors en théoricien, en conseiller déta- 
ché et irresponsable. Il devait s'apercevoir un jour, lors- 
qu'il prit effectivement la direction d'un parti bien vivant, 
lorsque la responsabilité du succès pesa sur ses épaules, 
qu'on n'est pas toujours révolutionnaire quand on le veut, 
que la diplomatie s'impose parfois comme la dernière 
chance de salut, et qu'on s'y attache désespérément alors 
même qu'on a presque perdu l'espoir, plutôt que de ha- 
sarder une action violente qui serait la mort certaine. 

Il semble même l'avoir compris dès lors, malgré la ten- 
dance de sa pièce, car la lettre explicative à Marx ren- 
ferme cette phrase bien intéressante et qui témoigne de la 
clarté de son regard. 

« Cette faute de Sickingen, par cela même qu'elle nait 
>. d'un conflit de pensées qui revient éternellement à toutes 
« les époques d'évolution, cesse d'être la faute d'un carac- 
« tère individuel et particulier, pour devenir comme une 
,. tendance inévitable et immortelle. La grande excuse, 
u relative mais indéniable, d'une pareille conduite, et, 
« d'autre part, ce qu'elle renferme d'inexcusable, en- 
« traînent l'issue tragique et l'échec logique de la tenta- 
« tive. Mulato nomine, de nos fabula narratur, qu'on 
« change les noms, et cette histoire est la nôtre. » 
Il dit encore ailleurs : 

b La logique de la raison offensée se venge d'une 
a manière plus cruelle et plus inexorable encore que 
« tous les dieux de la Grèce. La vie et l'histoire sont une 
« cruelle expérience de la logique, ah ! combien cruelle ! » 
Lassalle a fait cette cruelle expérience en politique et 
en amour à la fin de sa vie. 



.•, 



I 



CHAPITRE VII 

LA « GUERRE D'iTALIE ii . 



La même année 1859, qui vit paraître Franz de Sichin- 
gcn, fournit à Lassalle l'occasion d'une nouvelle publica- 
tion. Ce fut une brochure de circonstance, comme il en 
éclôt sans cesse en Allemagne, pays sérieux qui lit et 
apprécie ces sortes d'articles de journaux démesurément 
longs. Elle est intitulée : la Guerre d'Italie et le devoir de 
la Prusse. 

Les événements de la Péninsule attiraient alors l'atten- 
tion passionnée des démocrates de toute l'Europe. Il était 
important de déterminer le devoir qui s'imposait à ce 
parti, en Prusse. La majorité des organes de la presse, 
dans ce pays, poussait le gouvernement à faire une diver- 
sion sur le Rhin, pour secourir l'Autriche dans sa lutte 
contre la France, et Lassalle croit devoir combattre cette 
opinion. 

Nous allons analyser son étude, qui n'a pas perdu tout 
intérêt. 

Elle débute par un exposé, peu exact d'ailleurs, des 
intrigues de la diplomatie française, qui avait abusé l'Eu- 
rope et contraint habilement l'Autriche à prendre l'of- 
fensive dans cette guerre. 

« En considération de ces intrigues, dit Lassalle, con- 



LA «GUERRE D ITALIE». 



97 



« cédons aux adversaires de la cause italienne que Bona- 
parte soit l'agresseur véritable, malgré les apparences, et 
raisonnons en conséquence. 

« La cause de l'Italie n'est pas moins juste en soi , 
parce que son champion est un usurpateur. Le principe 
des nationalités libres et indépendantes est la base des 
revendications de la démocratie. Ce principe admet pour- 
tant des restrictions. Certains peuples n'ont pas de mission 
historique, d'autres n'en ont plus. Enfin, un peuple de 
civilisation supérieure a parfois le droit d'en absorber un 
autre, quand il a su se l'assimiler entièrement à un mo- 
ment favorable de son développement. 

« Ainsi, par malheur, la Fiance au temps de sa splen- 
« deur et de l'abaissement de l'Allemagne s'est emparée 
« de deux provinces allemandes, l'Alsace et la Lorraine. 
« Elle a pu s'assimiler cette conquête par un élan plus 
« puissant encore à la fin du siècle dernier, pendant la 
h Révolution. De sorte que ces provinces conquises elles- 
« mêmes ne demandent pas autre chose que de rester 
« françaises. Et, dans ce haut degré de culture où nous 
» nous sommes élevés heureusement par nous-mêmes, 
« nous ne devons à aucun prix dans l'avenir livrer à la 
« France un seul village allemand. Mais il serait impossi- 
« ble et contraire à l'histoire de vouloir reprendre ces 
u provinces à la France. » 

Nous avons reproduit ce passage à titre de curiosité, et 
pour montrer combien les prévisions des théoriciens sont 
facilement démenties par les événements. Il est juste de 
dire que le point de vue de Lassalle est demeuré celui du 
parti socialiste allemand, qui a été opposé à l'annexion, 
bien qu'il accepte aujourd'hui le fait accompli. Vers 1887, 
Engels, dans une curieuse étude sur l'origine du nouvel 
empire allemand, faisait encore ressortir la folie de l'an- 

r 



£y 



• I 



98 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 
1 



nexion par des arguments identiques à ceux de Lassalle. 

Revenons à la Guerre d'Italie : 

« On voit donc, continue-t-il, que certains territoires 
peuvent être assimilés définitivement. Mais l'Italie est 
bien loin d'être dans ce cas. Elle a rendu à la civilisation 
de trop grands services, son art et sa littérature sont trop 
grands, sa protestation contre l'oppression trop, persévé- 
rante pour qu'on puisse lui refuser le droit d'être libre. 
— L'Autriche, au contraire, le principe réactionnaire par 
excellence, ne mérite que la haine de la démocratie. 

« Mais, dira-t-on, la démocratie ne doit-elle pas haïr 
également l'auteur du 2 décembre? Sans nul doute. Ce- 
pendant l'Autriche est plus à craindre encore, car le prin- 
cipe du bonapartisme est démocratique en somme, bien 
que son représentant serve la réaction. Or les hommes 
passent, et les principes développent leurs conséquences. 
La guerre d'Italie en est la preuve. C'est pour apporter à 
son trône ébranlé quelque reflet de la popularité d'une 
cause sainte que Bonaparte a pris la défense des patriotes 
de la Péninsule. — Mais, en France, l'opposition lui fait 
déjà sentir qu'on ne peut impunément appuyer la liberté 
au dehors et l'opprimer au dedans. 

« La d*émocratie a un intérêt plus direct encore à per- 
mettre l'abaissement de l'Autriche, ce principe réaction- 
naire, cette ennemie mortelle de toute liberté (1). Il s'agit 
de la grande œuvre de l'Unité de l'Allemagne. Ce qui 
l'entrave, c'est le dualisme, c'est la jalousie réciproque 
de la Prusse et de l'Autriche. — Les vingt-cinq millions 
d'Autrichiens non Allemands, Slaves, Hongrois, Italiens, 
compensent, par la force qu'ils apportent à l'empereur 
François-Joseph, la situation plus purement allemande, 

(1) Lassalle dit énergiquement qu'il voudrait connaître le nègre qui, 
place près de l'Autriche, ne tournerait pas au blanc. 



LA « GUERRE D'ITALIE». 



99 



qui est, au point de vue matériel comme au point de vue 
moral, l'avantage de la Prusse. 

Ce dualisme, le mouvement de 1848 n'a pu l'écarter, 
et c'est là le secret de l'échec éprouvé à cette époque par 
l'idée nationale. 

« Plus d'Autriche et plus de Prusse » , disaient un roi et 
un archiduc, choquant leurs verres à Cologne. Ces protes- 
tations d'amitié ont abouti à l'humiliation constante de la 
Prusse. — Qu'on suppose au contraire les Autrichiens 
non Allemands , Hongrois , Slaves , Italiens redevenus 
libres, l'Autriche n'est plus qu'une province allemande. 
Le dualisme a vécu, l'œuvre de l'unité s'accomplit. 

Que sera, du reste, l'Allemagne future, république, 
empire ou fédération? Ce sont là des questions réservées. 
L'essentiel, c'est que Bonaparte, ce « galérien traînant le 
boulet de la fatalité historique » , accomplisse ce travail 
préliminaire. 

Il faut admirer ici le coup d'œil pénétrant que Lassalle 
a jeté sur l'avenir, et il est intéressant de mettre en regard 
le raisonnement spécieux qu'il reproche à ses adversaires. 
— La National Zeitung poussait en effet la Prusse à dé- 
clarer la guerre à la France , comme nous l'avons dit. 
« L'Autriche, écrivait ce journal, lorsqu'elle sera séparée 
de la France par l'Italie reconstituée, n'aura plus besoin 
de la Prusse pour contenir l'ambition de Napoléon, et 
elle pourra en conséquence concentrer toute son influence 
sur les affaires intérieures de l'Allemagne, qu'elle va dès 
lors conduire à son gré. » Idée fausse, que Lassalle eut 
raison de tourner en dérision, car l'Autriche fut bientôt 
séparée de la France par le royaume d'Italie , et n'en 
obtint pas pour cela plus d'influence en Allemagne. 

« Les partisans d'une intervention de la Prusse, con- 
tinue-t-il, redoutent encore que la guerre d'Italie ne soit 



100 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



trop profitable à Louis-Napoléon. Mais, si ses conquêtes 
sont abandonnées à la Sardaigne, comme il l'a promis 
solennellement, la France sera-t-elle grandement fortifiée 
par l'influence qu'elle obtiendra au delà des Alpes? » Sur 
ce point encore, Lassalle est bon prophète. « La recon- 
naissance a ses bornes légitimes, dit-il, et le naturel 
égoïsme national suffit bien pour que cet arbre ne croisse 
pas jusqu'au ciel. » 

Napoléon, cependant, prétendrait-il conserver pour lui 
ses conquêtes, malgré ses promesses solennelles? « Cela 
est impossible, répond Lassalle. Deux cent mille patriotes 
italiens se lèveront en un instant contre lui, et, en ce cas, 
la Prusse trouverait une excellente occasion pour inter- 
venir contre la France, d'accord avec le sentiment démo- 
cratique. » 

« Afin, poursuit-il, de nous rendre mieux compte des 
impossibilités que rencontrerait une politique de conquête 
de la part de la France, examinons la situation de Napo- 
léon. L'attentat d'Orsini, derrière lequel l'ancien car- 
bonaro Bonaparte voit plusieurs centaines de justiciers 
également résolus, le résultat plus libéral des récentes 
élections parisiennes, la crainte d'une alliance entre les 
socialistes et les orléanistes, l'influence du prince Jérôme- 
Napoléon, démocrate d'instinct, enfin l'isolement diplo- 
matique actuel de l'Empereur, tous ces sujets d'appréhen- 
sion devaient pousser l'aventurier qu'est Louis-Napoléon 
à une entreprise imprévue, à un coup de théâtre, dont il 
espère une diversion aux menaces du présent. » En cet 
endroit, Lassalle développe ses conceptions diplomati- 
ques, lesquelles, il faut l'avouer, sont assez naïves. Il est 
bien mieux inspiré, nous l'avons vu, lorsqu'il prévoit les 
mouvements et les directions futures de l'opinion publique . 
A son avis, Napoléon devait, en 1855, sommer l'Au- 



LA «GUERRE D'ITALIE». 101 

triche de marcher avec lui contre la Russie, et, sur son 
refus, lever alors le drapeau des nationalités à la fois en 
Italie et en Pologne. L'Angleterre et la Turquie étaient 
avec lui ; il marchait au nom de la civilisation contre la 
barbarie russe ; tout lui était favorable. Mais c'eût été 
susciter une grande guerre européenne, et Bonaparte 
n'en désire que de médiocres. Quelques corps d'armée 
doivent suffire à assurer le triomphe, car il ne veut pas 
faire appel aux forces populaires et déchaîner leurs 



I 



A ce point de vue, c'est déjà une imprudence de la part 
de Bonaparte que de combattre au nom des nationalités. 
Ce principe est encore conservateur jusqu'à un certain 
degré ; en effet, l'indépendance des peuples ne suppose 
pas nécessairement leur liberté intérieure. Mais, en même 
temps, il est déjà révolutionnaire, car, à notre époque de 
rapide développement intellectuel, après la conquête de 
l'indépendance naît aussitôt l'aspiration vers un dévelop- 
pement sans entraves au dedans. Or, l'opinion en France 
voit principalement ce côté révolutionnaire dans le prin- 
cipe des nationalités, et Bonaparte a trop à faire chez lui 
pour s'exposer, par une politique de conquêtes, à une 
coalition de l'Europe entière réunie contre lui. Il pourra 
tout au plus obtenir la Savoie, déjà française de langue et 
d'esprit. Mais, et c'est ici le point important dans cette 
longue étude, il faut alors que la Prusse réclame une 
compensation que Lassalle va déterminer tout à l'heure. 

Venons à un autre danger signalé par les partisans 
de la guerre à Napoléon. Celui-ci, affirment-ils, songe 
à s'assurer la reconnaissance de ses voisins transalpins 
pour conquérir bientôt la frontière du Rhin, ce rêve de 
la politique française depuis Henri IV. « C'est là, répond 
« Lassalle, une crainte chimérique. Les jours d'Iéna sont 



M 



i 



■■ 



102 ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

o passés. L'Allemagne est assez forte pour défendre son 
« territoire. Ce qui donna la victoire à la France, il y a 
u soixante ans, ce fut principalement l'idée sociale que 
« les armées françaises apportaient avec elles. La lutte 
« était engagée entre la société moderne et l'Europe 
« encore féodale. 

« Parce que ce pays combattait pour son existence 
« contre toute une partie du inonde, la Révolution fran- 
« çaise s'organisa en dictature militaire. Elle abandonna 
« sa forme politique pour assurer la durée de son 
« résultat social... Le code civil, œuvre de Napoléon, 
« n'est que la rédaction du projet trouvé dans les papiers 
« de la Convention. » 

Au contraire, l'Allemagne reprit le dessus, lorsque, 
ce résultat social étant définitivement acquis pour les 
deux nations, le combat entre elle et la France redevint 
purement national. Les choses se passeraient de même 
aujourd'hui. 

Considérons quelles suites probables amènerait une 
guerre offensive contre la France. Cette guerre serait un 
grand malheur pour la civilisation. 

« La bonne entente entre les deux grands peuples de 
« progrès (Kulturvœlker), les Allemands et les Français, 
« c'est la condition de laquelle dépend uniquement toute 
« liberté politique, toute civilisation en Europe, toute 
« augmentation, toute réalisation de l'ensemble des idées 
« morales de l'humanité, en un mot, tout développement 
u démocratique... Ce n'est pas seulement le sort d'une 
« nation déterminée qui dépend de cette condition, c'est 
« une question vitale pour l'ensemble de la démocratie 
« européenne. » 

Le parti socialiste allemand professe encore aujourd'hui 
les idées de Lassalle sur ce sujet. Ses chefs ne peuvent 



LA « GUERRE D'ITALIE ». 



103 






assez déplorer que l'antagonisme de la France et de l'Al- 
lemagne assure à la Russie le rôle d'arbitre de l'Europe, 
comme Marx le prédisait, dès 1871. 

Lassalle, formé à l'école des révolutionnaires et des 
socialistes français, avait autant de sympathie pour la 
France que de haine pour Napoléon III. Dans le cours de ce 
long travail, il ne nomme pas une fois celui-ci l'empereur, 
sinon par ironie, en un ou deux passages. Il écrit toujours 
Bonaparte ou Louis-Napoléon. La révolution de 1848 
avait fait naître trop d'espérances au cœur des partis 
avancés dans toute l'Europe, pour que la réaction, partout 
triomphante, ne leur laissât pas une grande amertume. 
Or, Napoléon III était comme l'expression vivante de la 
contre-révolution . 

« Le peuple français, assure Lassalle, n'est pas hostile 
a à l'Allemagne. Pendant ses longs séjours en France, il 
« s'est convaincu que le soulèvement national de l'Alle- 
« magne en 1813 y semblait justifié pour les esprits réflé- 
„ c his. — Mais en ce moment, la guerre d'Italie y est po- 
b pulaire. Tous les partis se rallieraient à Napoléon pour 
« repousser une attaque de la Prusse. Une république 
h française même continuerait la guerre au delà dos 
« Alpes. » 

« Faut-il donc donner à profusion, pour maintenir l'Au- 
triche en Italie, l'or et le sang de l'Allemagne? Cette 
nation n'a-t-elle pas assez « du rôle qu'elle a joué pendant 
« tout le moyen âge, aider à l'oppression des autres peu- 
« pies, et, en punition, ne pouvoir atteindre elle-même à 
« la liberté » ? 

u Quelles sont les conclusions à tirer de cette étude 
« prolongée? Si nous avions pour roi un autre grand 
« Frédéric, dit Lassalle , il attaquerait l'Autriche à l'in- 
ii stant, et ferait l'unité de l'Allemagne. Mais tout le 



■ 



104 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« monde n'est pas obligé d'être Frédéric le Grand. Voici 
« donc la ligne de conduite moins géniale que doit 
« suivre la Prusse... Laissons un corps d'observation de 
<• cent mille hommes sur le Rhin. Et, si Napoléon revise 
« au Sud la carte de l'Europe, au nom du principe des 
« nationalités, faisons de même au Nord en mettant la 
« main sur les duchés du Schleswig-Holstein. 

« Napoléon ne pourra protester, car il aurait à la fois 
« contre lui en Allemagne et en France le sentiment dé- 
" mocratique. — L'Angleterre ne peut faire qu'une oppo- 
« sition diplomatique. Quant à la Russie, si elle intervient, 
« on soulèvera contre elle la Pologne. » (C'est l'idée 
favorite de Lassalle.) 

« De la sorte, continue-t-il, nous adopterons à notre 
« profit le principe des nationalités, au lieu de le com- 
« battre inutilement, et, outre l'avantage d'un agrandis- 
« ment territorial, nous fortifierons du même coup le sen- 
« timent sacré de l'Unité allemande. » 



Le contenu de cet opuscule a surpris ceux qui l'ont relu 
plus tard, quand Lassalle se fut fait un nom comme chef 
du parti socialiste. (Au moment de son apparition, il passa 
presque inaperçu, bien que son auteur, avec sa modestie 
ordinaire, lui attribue, dans sa correspondance, une 
action immense sur l'opinion publique.) L'historien de sa 
carrière politique, Bernard Becker, qui lui est peu favo- 
rable, il est vrai, a écrit : 

« Dans la Guerre d'Italie, Lassalle parle en adorateur 
« de la Prusse, en homme de Gotha, en monarchiste. La 
« période de réaction avait fait de lui ce qu'on appelle un 
« politique réaliste. Il ne montrait plus trace du répu- 
« blicain fougueux, du socialiste de 1848 ; il appuyait les 
« efforts nationaux modérés de la bourgeoisie et du corps 




LA «GUERRE D'ITALIE». 



105 






ii enseignant... Quand il parlait de démocratie, il em- 
« ployait ce mot dans un sens tout à fait abusif ; car, 
« d'après ses conceptions, cette démocratie devait porter 
« l'étendard, ou plutôt la traîne de la monarchie prus- 
« sienne (1). » 

Ce jugement est exagéré, et nous avons vu au contraire 
que la Guerre d'Italie renferme un grand nombre d'opi- 
nions qui sont restées celles du parti socialiste. II est cer- 
tain pourtant que Lassalle, tout en combattant les propo- 
sitions des feuilles libérales inspirées par le parti bientôt 
nommé « de Gotha » , n'était cependant pas très éloigné 
de leur point de vue. Cette haine de l'Autriche, cet appui 
moral prêté à la cause italienne, malgré les craintes que 
pouvait inspirer son champion Bonaparte, cet hommage 
rendu au principe des nationalités étaient bien dans l'es- 
prit de la bourgeoisie allemande. 

Aussi Becker est-il conséquent avec ses opinions socia- 
listes, lorsque, distinguant diverses périodes dans la vie 
politique de Lassalle, il inscrit la première : « La période 
de la mission conquérante de la Prusse, caractérisée par la 
brochure La guerre d' Italie et le devoir de la Prusse. Dans 
Cette période, ajoute-t-il, le césarisme prussien se montre 
sans fard (2). » 

On verra que Lassalle, devenu président de l'Association 
générale des ouvriers allemands, fit de nombreuses avances 
à M. de Bismarck. Becker ne voit dans cette politique des 
derniers mois de la vie de Lassalle qu'un simple retour aux 
tendances césariennes qu'il a trahies dans la Guerre 
d' Italie. 

«D'une part, dit-il, Lassalle pouvait avoir cette opinion 
que la démocratie allemande était bien trop endormie, 

(1) Geschiclite der Arbeiteragitation, p. 23. 

(2) Id., p. 204. 



106 



ETUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



mesquine et timorée pour réaliser par elle-même quelque 
chose de grand. — D'autre part, et c'était là sans doute 
son mobde principal, il voulait probablement jouer un 
rôle. Car son moi, la conscience de son savoir et de sa 
puissance d'action, sa vanité poussée jusqu'à l'extrême 
I emportaient sur toute autre considération dans son âme, 
et dominaient sans contrepoids son esprit. >» 

M. Bernstein est venu récemment, sinon justifier l'au- 
teur de la Guerre* Italien yeux de son parti, tout au 
moins inspirer des doutes sérieux au sujet de la sentence 
prononcée par Becker. 

Il l'a fait, non point par de simples affirmations, qui ne 
suffiraient pas à entraîner la conviction, sous la plume 
d'un écrivain socialiste, mais à l'aide de la source pré- 
cieuse d'informations inédites dans laquelle il a pu pui- 
ser : nous voulons dire les lettres de Lassalleà Marx. 

Dans l'une d'elles, l'auteur de la Guerre d'Italie expli- 
que à son correspondant qu'il a publié le contraire de sa 
pensée. Il désire la guerre entre la Prusse et la France. Il 
croit savoir de source sûre que le gouvernement prussien 
y est absolument décidé. 

Mais Lassalle ne veut à aucun prix d'une guerre popu- 
laire, qui viendrait combler le fossé creusé entre le peuple 
et son souverain depuis les événements de 1848. Il sait ce 
qu'on peut craindre des sentiments monarchiques qui som- 
meillent au fond du cœur de ses concitoyens, tout prêts à 
se réveiller. L'élan national qu'amènerait une guerre po- 
pulaire accomplirait ce réveil, au grand dommage du parti 
démocratique. 

Au contraire une guerre impopulaire, mal conduite, et 
finalement malheureuse pour la Prusse serait un triomphe 
pour la cause de Marx et de ses amis. — Soulevons d'a- 
vance l'opinion publique contre cette guerre qui va se 



LA « GUERRE D'ITALIE». 



107 



faire assurément, pense Lassalle, et nous en recueillerons 
les fruits. 

Cette voie tortueuse était d'autant plus dangereuse à 
suivre, que la politique française inspirait alors (en les sol- 
dant peut-être) quelques écrivains allemands, chargés d'in- 
disposer l'opinion contre une attaque possible de la Prusse 
sur le Rhin pendant la campagne d'Italie. — Lassalle, en 
déconseillant la guerre, semblait faire chorus avec ceux 
qui s'offraient à cette besogne. 

M. Bernstein rapproche, en effet, ses raisonnements de 
ceux que tenait à ce moment un écrivain libéral connu, 
Yogt, que les socialistes, sous l'inspiration de Marx, pré- 
tendent avoir été gagné à la cause française. 

Vogt avait écrit des Études sur la situation actuelle de l'Eu- 
rope, qui lui attirèrent une réplique virulente de Marx, 
dans laquelle Lassalle semblait également visé. Les expli- 
cations de celui-ci persuadèrent-elles son ami? On sait 
qu'une brouille complète se produisit bientôt entre eux. 
— Il y a pourtant quelque chose de frappant, on ne peut 
le nier, dans cette justification, contemporaine de la bro- 
chure. Les explications que Lassalle donne à son corres- 
pondant ont leur source, ou dans une profonde duplicité, 
s'il veut tromper Marx sur ses intentions, ou dans une 
grande naïveté, s'il est sincère. Nous ne l'accusons pas du 
premier de ces sentiments. Le second surprendrait moins 
de sa part, car il n'était pas à sa place sur le terrain de la 
diplomatie. Toute son existence l'a démontré. 

Quoi qu'il en soit, il n'est pas surprenant qu'un homme 
d'action tel que lui ait désiré placer son mot dans une dis- 
cussion à laquelle tous ses amis prenaient part. La guerre 
d'Italie agitait profondément tout le petit groupe des écri- 
vains révolutionnaires, stupéfaits de voir l'usurpateur 
Bonaparte prendre en main la cause de la démocratie, sur 



108 



ÉTODES SUR FERDINAND LASSALLE. 



leur terrain favori, cette Italie volcanique, l'espoir de la 
Révolution. Malgré l'intervention impériale, ils n'aban- 
donnaient pas l'espoir d'un réveil des peuples au spectacle 
de l'Italie délivrée, d'une sorte de 1848, rappelant le sou- 
venir de cette heure inoubliable où ils s'étaient crus si près 
du triomphe, et avaient été si vite détrompés. A côté de 
Marx et de Lassalle, Engels prit deux fois la plume pour 
exposer le devoir de l'Allemagne dans ces conjonctures. 

Quand les événements eurent prouvé l'erreur de Las- 
salle, la guerre qu'il croyait inévitable entre la Prusse et 
la France n'ayant pas éclaté, il mit tous ses soins à se jus- 
tifier mieux encore vis-à-vis de ses amis d'Angleterre. 

« Il va de soi, écrit-il à Marx au milieu de juillet 1859, 
« que nous n'étions pas en désaccord sur le principe, mais 
« seulement sur la politique à suivre. » Etil dit à Engels, 
au début de 1860 : « Pour éviter tout malentendu, je dois 
» remarquer que, l'année dernière, quand j'écrivis ma 
« brochure, je désirais ardemment que la Prusse fît la 
« guerre à Napoléon... Pour la situation actuelle, nous 
« sommes probablement tout à fait d'accord, ainsi que 
« pour l'avenir. » 

Heureusement pour Lassalle, sa brochure fut vite ou- 
bliée, et ne laissa guère de traces dans la suite de sa vie 
politique. — Sur Marx et sur Engels seulement, malgré 
toutes ses protestations, elle fit peut-être quelque impres- 
sion. Ils commencèrent dès lors à se défier d'un allié si 
différent d'eux-mêmes. Car il n'avait ni leur coup d'œil 
pénétrant, ni leur attachement à des principes une fois 
posés. L'enthousiasme et l'ambition, dont il était capable, 
pouvaient le rendre plus dangereux qu'utile à la cause de 
la démocratie. 



CHAPITRE VIII 

LE LEGS POLITIQUE DE FICHTE 
ET LE TEMPS PRÉSENT. 

Un écrivain démocrate, Louis Walesrode, demanda, 
en 1860, à Lassalle, une étude pour un recueil qu'il 
publia dans l'été de la même année, sous le titre d'Études 
démocratiques 

Il semble que Lassalle, éclairé par les événements, ait 
saisi l'occasion de revenir sur les opinions exposées dans 
sa Guerre d'Italie. Ses études philosophiques lui permet- 
taient d'aborder avec compétence l'exposition des idées 
de Fichte. On sait que ce philosophe éleva l'un des pre- 
miers la voix contre le despotisme de Napoléon I er , contre 
le joug de fer qui pesait sur l'Allemagne après Iéna. Ses 
Discours à la nation allemande, dont on peut discuter, 
d'ailleurs, la valeur morale et littéraire, préparèrent cer- 
tainement l'explosion de patriotisme de 1813, la guerre 
libératrice de l'Allemagne. 

Le fragment de l'œuvre de Fichte, que Lassalle veut 
commenter, date précisément du printemps de 1813, et la 
mort du philosophe, survenue en 18 H, en empêcha la 
rédaction définitive. Fichte partageait, en somme, les sen- 
timents de tous les Allemands éclairés, qui, au début du 
siècle, aspiraient à l'unité de l'Allemagne. On sentait con- 
fusément que le concours de la Prusse était indispensable 



2U 



110 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



55n 



à cette grande œuvre, mais les traditions autocratiques et 
brutales de ce gouvernement choquaient dans l'âme alle- 
mande les sentiments de libéralisme et l'amour de l'idéal. 
« Il faut, disait Gœrres, que la Prusse travaille continuel- 
« lement à devenir une puissance allemande, au lieu 
« d'essayer, comme par le passé, de transformer l'Alle- 
« magne en une puissance prussienne (1). » 

Par malheur, dans cette année 1813 où Fichte prenait 
la plume pour écrire les fragments dont va parler Las- 
salle, la Prusse montrait une fois de plus qu'elle était bien 
décidée à ne pas tenir compte de ces conseils amicaux. 
Elle prétendait imposer son concours à l'œuvre nationale 
par la force, et ne recherchait pas la popularité. Elle s'ap- 
puyait sur la puissance des baïonnettes plus que sur celle 
de l'opinion. Aussi Fichte, au déclin de la vie, n'espérait-il 
plus l'accomplissement de son rêve d'unité que d'une 
république allemande. « Autrement, dit-il, ce ne serait 
« pas l'Allemagne qui serait rétablie... mais les autres 
« races qui seraient prussifiées, rendues bavaroises, au- 
« trichiennes... et, de la sorte, le peuple allemand serait 
« privé de sa racine morale. » Question encore pendante 
en 1860, et que Lassalle posait de nouveau dans son 
étude avec une grande clarté de vue. Voici une brève 
analyse des idées principales que renferme cet opuscule. 

Lassalle a l'intention de couvrir le bourdonnement 
répugnant qui vient de Gotha (2) par le coup de trompette 
retentissant d'une voix républicaine. Il faut avouer que le 
son de cette trompette est un peu étouffé. Il ne fut en- 
tendu de personne à cette époque. Voici, cependant, la 

(1) Voir le beau travail de M. Lévy-Bruhl sur l'Idée de l'unité en Aile- 
magne depuis Leibniz. 

(2) C'est-à-dire du parti national-libéral, récemment fondé à Gotha et 
conduit par M. de Benningsen. 



LE LEGS POLITIQUE DE FICHTE. 



111 



pensée fondamentale qui inspire l'auteur. Dans la Guerre 
d'Italie, Lassalle semblait attribuer à la Prusse la mission 
de réaliser l'unité de l'Allemagne. Il revient maintenant 
sur ces déclarations : « Quel est, dit-il, le gouvernement 
qui accomplira cette grande œuvre? Ce n'est pas l'Au- 
triche, à cause de ses intérêts si nombreux en dehors de 
l'Allemagne. Ce n'est pas la Prusse, à cause de ses intérêts 
dynastiques, qui sont en opposition avec les aspirations 
de ses peuples. Ce n'est pas, enfin, une république fédé- 
rative formée par les petits États de l'Allemagne, car leurs 
jalousies engendreraient bientôt une réaction et un retour 
en arrière. Il reste donc que ce soit une république uni- 
taire et démocratique. » 

Ce qui nuit à la clarté de la pensée dans le travail de 
Lassalle, c'est l'état fragmentaire dans lequel se présente 
l'œuvre de Fichle, qu'il veut suivre pas à pas. Ces essais 
inachevés du grand philosophe, relégués dans le septième 
volume de ses Œuvres complètes, sont pour ainsi dire iné- 
dits, écrit ironiquement Lassalle, si l'on songe au nombre 
infime de lecteurs que rencontre le septième volume des 
Œuvres complètes d'un philosophe. Nous ne voulons repro- 
duire ici que quelques citations de Fichte, sur lesquelles 
Lassalle a insisté, et qu'on peut considérer comme l'ex- 
pression de sa propre pensée. 

« Comparée à l'opposition fondamentale entre fédéra- 
tion et unité, dit Fichte, l'opposition entre monarchie et 
république devient relativement sans importance. Donc 
plutôt une monarchie unitaire qu'une république fédéra- 
tive en Allemagne. » Mais, d'autre part, l'hérédité est un 
principe déraisonnable pour assurer la représentation de 
la nation. « Il faut pourtant, ajoute Lassalle, excuser les 
princes et la noblesse, s'ils se prêtent au rôle néfaste que 
leur origine leur impose. Nés et élevés comme ils le sont, 



« 

v^H 



■ 




■H 



112 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



ils ne peuvent agir autrement. Tout le monde suivrait leur 
exemple dans les mêmes conditions. 

Après ces quelques aphorismes déjà très discutables, 
Fichte se perd tout à fait dans les nuages les plus obscurs 
de l'idéologie. Selon lui, le caractère national allemand 
s'est constitué sans gouvernement, sans bistoire. Son 
caractère distinctif est sa formation purement intellec- 
tuelle. Lassalle semble approuver cette matière de voir. 
Or, il est impossible de prétendre qu'un peuple quel- 
conque a pu vivre un instant sans histoire. Cette histoire 
peut bien être effacée, cette vie précaire, mais, malgré 
tout, les sentiments d'un peuple ne sont, en définitive, 
que l'expression de son histoire. 

Cependant, si nous en croyons Fichte, grâce à cette 
situation sublime entre ciel et terre, « les Allemands sont 
« appelés, dans le plan éternel du monde, à un avenir 
« grandiose. Chez eux, l'État sortira de la liberté person- 
« nelle entièrement développée, et non pas inversement, 
« comme c'est le cas pour les autres peuples. Ce sera un 
a véritable empire du droit, comme on n'en a pas encore 
« vu dans le monde. Les Allemands mûrissent lentement 
» depuis des milliers d'années pour cette fin sublime. 
« Nul autre élément n'existe dans l'humanité pour une 
« telle évolution. » 

Il est curieux de remarquer qu'à l'inverse de ce qui 
s'est passé en France après 1870, les revers de l'Allemagne, 
en 1806, avaient exalté l'orgueil national jusqu'à la folie 
dans certaines âmes. Presque toute l'œuvre de Fichte, qui 
est postérieure à cette date, porte la marque de cette 
exaltation, et nous en rencontrons ici un exemple carac- 
téristique. Cette disposition d'esprit fut très favorable au 
relèvement de l'Allemagne et à son grand élan de 1813. 

Cette conception abstraite de la mission et de l'avenir 






I 



LE LEGS POLITIQUE DE FICHTE. 



113 



de l'Allemagne que Lassalle allait chercher dans les œu- 
vres les moins connues de Fichte, Marx s'y était arrêté de 
même quinze ans plus tôt, pendant la période de forma- 
tion de son esprit. De toutes récentes publications ont 
remis sous nos yeux ses premiers essais dans le journa- 
lisme. Il disait : « La seule émancipation qui soit prati- 
« quement possible pour l'Allemagne est l'émancipation 
« au point de vue théorique... L'Allemand, dont la qua- 
« lité est d'aller au fond des choses, ne peut faire de 
« révolution sans l'accomplir jusqu'au bout... L'émanci- 
» pation de l'Allemand est l'émancipation de l'homme... 
b La tête de cette émancipation est la philosophie, son 
« cœur est le prolétariat (1). » 

Et, en résumé, ses disciples n'ont pas abandonné entiè- 
rement ce point de vue. L'Empire qui s'est fondé en 1871 
ne leur parait pas celui du droit, mais ils ont reporté 
leurs espérances dans l'avenir ; et l'on peut peut-être con- 
sidérer à juste titre les théoriciens du collectivisme comme 
les continuateurs logiques de l'œuvre des philosophes 
allemands. 



(2) Deutsch-franzoesische Jahrbucher, p. 85. 



CHAPITRE IX 



LA « LETTRE MANUSCRITE a 



En nous attachant à l'ordre chronologique des écrits de 
Lassalle, nous rencontrons maintenant cette Lettre manu- 
scrite, cet examen de conscience si intéressant auquel nous 
avons déjà fait plus d'un emprunt. 

« Lassalle, dit M. Bernstein, souffrait de nouveau, en 
1860, de violents accès de cette maladie chronique (1) 
dont il parlait déjà dans son discours d'assises, à Dussel- 
dorf, et qui reparaissait périodiquement depuis lors. » 

Pour se guérir entièrement, Lassalle se rendit aux eaux 
d'Aix-la-Chapelle, et ce fut là qu'il fit la connaissance d'une 
jeune fille russe, Mlle Sophie de Solutzew, qu'il songea 
bientôt sérieusement à épouser. 

Mlle de Solutzew a publié beaucoup plus tard (Leipzig, 
1878) les lettres que lui adressa Lassalle, et elle eut l'occa- 
sion d'en établir l'authenticité devant les tribunaux. Elle 
s'exprime ainsi en français, dans son avant-propos : 

a Mlle de S..., très jeune alors, nourrie dès son en- 
fance des idées qui, vers cette époque, éveillaient la 
Russie à une vie nouvelle d'activité et d'abnégation, dont 
les idées enthousiastes cherchaient partout le grand et le 
beau, crut au bout de quelques semaines de connaissance 

(1) M. Bernstein exprime une supposition que nous laisserons au lecteur 
le soin de deviner. 



LA «LETTRE MANUSCRITE». 115 

intime avec Lassalle trouver en lui l'incarnation vivante 
de son idéal, de l'apôtre social que sa jeune tête avait 
rêvé. » 

Nous retrouvons, on le voit, chez cette jeune fille, l'état 
d'esprit que les Souvenirs de Mme Kovalewski nous ont 
révélé. La passion, chez la jeunesse slave, à cette époque, 
était souvent tout intellectuelle. On prenait par exemple 
un mari, dont le seul rôle était d'apporter à sa femme la 
liberté de quitter le toit paternel pour l'Université ; et le 
jeune homme acceptait de se renfermer strictement dans 
ce rôle. Mlle de Solutzew n'était pas portée à de pareilles 
excentricités, mais elle était capable de s'intéresser vive- 
ment à un homme, sans mettre en jeu autre chose que son 
intelligence. 

Lassalle, avec sa nature volontaire et impulsive, était 
loin d'être à l'unisson. » Au commencement même de cette 
rencontre, écrit la jeune femme, il y eut un malentendu 
qui devint la cause des événements ultérieurs. » 

Il semble bien, en effet, que Mlle de Solutzew n'encou- 
ragea jamais la passion à laquelle Lassalle s'abandonnait 
pour la première fois de sa vie. L'accent familier et en- 
thousiaste du jeune homme contraste avec la réserve que 
ses lettres reprochent sans cesse à son amie. 

Après une séparation de quelques semaines, le hasard 
les réunit de nouveau à Aix-la-Chapelle, d'où ils allèrent 
ensemble visiter Cologne, avec le père de la jeune Russe et 
la comtesse de Hatzfeldt. Dans cette ville, Lassalle hasarda 
sa demande. 

« Jamais une pensée de mariage et d'amour entre elle 
et Lassalle ne lui avait traversé l'esprit, continue Mlle de 
Solutzew; elle demanda du temps pour réfléchir et lui 
donna rendez-vous à Berlin. » 

Ici se place un incident qui mérite d'être rapporté. Ce 



■ 






116 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



rendez-vous devait être précédé par un séjour de la famille 
russe à Dresde. Les circonstances la contraignirent à retour- 
ner directement de là en Russie. Toutefois, par une erreur 
de la poste, la lettre de Sophie de Solutzew qui devait an- 
noncer à Lassalle ce changement d'itinéraire, si regrettable 
pour ses projets, éprouva du retard, et la malechance vou- 
lut qu'il reçût d'abord une seconde lettre de la jeune fille, 
écrite deux jours après la première, et clans laquelle, sup- 
posant ce contretemps suffisamment justifié par ses pré- 
cédentes explications, elle en parlait à peine, comme d'une 
chose déjà connue et acceptée. Lassalle, qui attendait avec 
impatience la visite promise à Berlin, se crut joué en l'en- 
tendant supprimer sans plus de ménagements. La passion 
déçue fit éclater le vernis d'éducation et de convenance 
qui recouvrait son énergique personnalité, et il écrivit ab 
irato au père de son amie une lettre, que celle-ci prétend 
perdue, peut-être pour n'avoir pas à la publier. Les termes 
devaient en être bien violents, à en juger par le prompt 
repentir de l'auteur et par sa confusion. Car, bientôt, tout 
s'explique, et l'amoureux, désolé, ne sait comment se 
faire pardonner cette sortie déplacée. 

« J'ai une douleur si navrante, si navrante » , écrit-il. 
Et ailleurs : « J'ai eu le manque de galanterie de vous 
parler d'une promesse, d'exploiter dans un moment de 
rage un acte de votre bonté. » 

Après cet incident, la fameuse Lettre manuscrite de qua- 
rante pages, à laquelle Lassalle travaillait depuis plusieurs 
jours, trouvait un terrain assez mal préparé. Il se plaint lui- 
même d'envoyer cet ardent plaidoyer sous l'impression 
d'un a pardon froid » . Il aspirait à un « pardon chaud » ; 
mais il faut avouer que Mlle de Solutzew était excusable 
de garder quelque réserve visrà-vis d'un adorateur si exi- 
geant, qu'elle appelle avec raison « un enfant gâté » . II y 



LA «LETTRE MANUSCRITE». 



117 



avait en effet beaucoup de l'enfant chez Lassalle, comme 
en toute nature spontanée et volontaire. La confession que 
nous allons résumer le prouverait, à défaut d'autres docu- 
ments. Une vanité véritablement puérile, dont nous avons 
déjà donné quelques exemples, s'y allie à la sincérité 
émouvante et vraiment sympathique d'un cœur haut' placé. 
Il ne dissimule pas à son amie le sort réservé à celle qui 
partagera sa vie. « Il y a des circonstances, clit-il, dans 
« lesquelles un amour modéré suffit pour faire la femme 
« heureuse... Mais il y a aussi des situations, et c'est la 
» mienne, où il faut que l'amour d'une femme soit un feu 
« dévorant... un ouragan invincible... pour durer, et 
ci pour donner à cette femme la compensation de toutes 
« les chances qu'elle pourrait courir. » 

Il avoue même noblement qu'il entre un certain égoïsme 
dans ce besoin qu'il aura de la savoir heureuse, malgré 
tous les événements extérieurs. 

« Je suis sans cœur pour moi... Tant que je suis seul, 
« il n'y a pas de malheur, de malheur possible pour 
« moi... Mais, Sophie, rocher insensible pour moi-même, 
« je sens cependant. Je sens pour ceux et par ceux que 
« j'aime. Le malheur de ceux que j'aime me rend d'au- 
« tant plus malheureux que je suis insensible pour moi, 
« que je ne concentre que dans ceux que j'aime le besoin 
« de bonheur, de repos, des impressions douces et 
« agréables. » 

La langue elle-même trahit moins l'écrivain que d'or- 
dinaire, dans ce passage où la pensée est si délicate. Invo- 
lontairement, on revoit Lassalle, enfant, songeant à se 
tuer à la suite d'une correction reçue de son père et s'ar- 
rêtant à la pensée du chagrin qu'il va causer à ce père 
chéri. 11 avait réellement un cœur capable de profondes 
affections. 



118 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

« Donc, continue-t-il, si vous ne m'aimez de ce flot 

« d'amour irrésistible je n'unirai pas votre existence 

« à la mienne... parce que je briserais par cela ce fier 
« contentement de moi-même, cette unité intérieure qui 
« fait le bouclier de ma vie. « 

Arrivé à ce point, Lassalle se pose cette question : Dans 
le cas où l'amour de Sophie ne répondrait pas au sien, 
n'éprouverait-il pas quelque embarras à laisser aux mains 
d'une étrangère une confession si complète? Non, répond- 
il : « S'il y a erreur dans cette supposition (que la jeune 
« fille l'aime), vous pouvez garder néanmoins cet écrit. 
« II doit vous rester, jeune fille, comme trophée de la 
« puissance attractive de votre existence, car tôt ou tard 
« viendra le temps qui vous prouvera que ce n'est pas un 
« souvenir petit et méprisable d'avoir donné l'amour, 
« d'avoir donné l'idée d'une union à un homme de ma 
« trempe. » 

Il ajoute encore : « Vous êtes la seule pour laquelle je 
« ferai ce sacrifice énorme de mariage, et, vous le savez, 
« c'est mon opinion sur les sacrifices d'amour, de ne les 
« sentir pas du tout comme sacrifices, mais comme bon- 
« heur. » 

Lassalle savait vraiment trouver la note juste. Il parlait 
â cette jeune fille , comme il fallait le faire si leur état 
d'esprit eût été le même. Mais là, comme dans sa der- 
nière et tragique aventure d'amour, il se heurta à la force 
des choses. Il s'adressa à des âmes trop différentes de la 
sienne, trop enchaînées par leur origine, leur éducation 
et leur entourage. Un instant séduites par l'attrait irrésis- 
tible qu'il exerçait sur ceux qui l'approchaient, ces femmes 
devaient nécessairement reculer, après quelque temps de 
réflexion, devant une alliance qui les eût déclassées. 

Car, si Lassalle conservait une sorte de situation dans 






■ 



LA « LETTRE MANUSCRITE ». 



119 



ce monde élégant qui lui plaisait, c'était à sa qualité de 
célibataire, à sa fortune indépendante qu'il la devait. 
Il ne se le dissimulait pas d'ailleurs, et ne cacha pas cet 
avenir d'isolement et de médiocrité, pour le présent du 
moins, aux deux jeunes filles qu'il aima. Nous avons vu 
qu'il priait Mlle de Solutzew de lire la scène de l'aveu 
entre Marie de Sickingen et Ulrich de Hutten. Les com- 
pensations que son avenir politique pouvait lui réserver 
étaient alors bien incertaines. Un coup dœil jeté autour 
de soi suffisait à renseigner chacun sur l'exagération d'af- 
firmations telles que celles-ci : <« Une partie de la bour- 
„ geoisie et le peuple m'estiment, m'aiment, et souvent 
« m'adorent. Pour ceux-ci, je suis un homme du plus 
« grand génie, et d'un caractère presque surhumain, 
« dont il faut attendre les plus grandes choses. » 

Nous en avons assez dit pour montrer tout ce que la 
iMlre manuscrite ajoute de traits précieux au portrait 

moral de Lassalle. 

Notons encore son opinion sur les femmes de sa classe. 

' « Dans notre bourgeoisie, les femmes ont pour la plupart 
u encore très peu de charmes, et d'agréments dans leurs 
« mœurs... Elles n'ont pas encore reçu par l'éducation 
a ce parfum d'amabilité, ce cachet de bonnes manières 
„ qui est indispensable pour chaque femme qui a eu 
« l'habitude de vivre dans les cercles aristocratiques. » 

Voici une franche profession de foi sur les mariages 
d'intérêt : « L'argent, comme tel, est un des moyens d'ac- 
„ tion les plus grands sur la terre. . . Peut-être j'aurais été 
„ été capable d'épouser une femme qui m'aurait apporté 
a trois ou quatre millions d'écus, seulement pour cette 
s fortune-là, sans viser à sa personne. » 

Nous avons analysé longuement ailleurs l'important 
paragraphe consacré au procès Hatzfeldt ; il termine la 






120 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

Lettre manuscrite. - Lassalle y exprime avec l'accent de 
la sincérité son affection pour la comtesse, et il conserva 
ces sentiments pour elle jusqu'à la fin de sa vie. . J'espère 
« bien, dit-il, pouvoir la déterminer de loger avec nous 
« pour vivre ensemble et heureux tous les trois » 

L'éloquence de Lassalle ne put lui donner la victoire 
dans cette circonstance. Malgré les sincères élans de pas- 
sion que nous avons mis en lumière, ce fut surtout le ton 
raisonneur et précis de cet exposé qui frappa la jeune 

« Tout, dit-elle, dans le manuscrit de Lassalle capti- 
vait son esprit libre de préjugés,... mais rien ne touchait 
son cœur. . Son amour exalté pour sa patrie l'empêchait 
aussi de songer à devenir Allemande. Elle ne se déter- 
mina à revoir Lassalle à Berlin, qu'avec la condition ex- 
presse qu il ne serait fait aucune allusion à la grave ques- 
tion qui les occupait. Elle demandait à ne répondre 
qu après son retour en Russie. 

Il semble que Lassalle ne se fit plus dès lors grande 
illusion sur l'issue de sa démarche, et, il f aut le dire à 
son honneur, il ne songea pas à reprendre le ton qui avait 
produit si mauvais effet avant la Lettre manuscrite 

« Vous serez contente de moi, écrivait-il, et, n'est-ce 
« pas, Sophie, vous me garderez toujours un souvenir 
- bienveillant. . - H ajoute a propos des ^^ ^ ^ 
jeune fille : . Au moins, j'ai le droit de garder ces preuves 
« de votre amitié, ces témoins des beaux jours qui me 
« viennent de vous. . . Je bénis ma maladie, qui m'a forcé 
« d aller à Aix-la-Chapelle, et qui m'a donné par là dans 
« cette chose si mélancolique et si triste qu'on appelle la 
■ vie, un souvenir si doux, ... si mélancoliquement doux. . 

A Berlin, sa passion reprit un instant toute sa force, 



m^ 



■ 

m 



LA «LETTRE MANUSCRITE". 



121 



mais sans parvenir à échauffer le cœur de Mlle de So- 
lutzew. Dans sa réponse définitive, elle ne parle que d'ad- 
miration et d'estime, la plus sincère et la plus exaltée. 
« Je vous assure, Lassalle, que si je pouvais n'être guidée 
« que par ma raison, je n'aurais pas hésité un instant à 
a vous épouser. » Elle termina en lui offrant son amitié. 

Leur correspondance ne recommença que deux ans 
plus tard, grâce à une nouvelle maladresse de Lassalle, 
qui piqua son amie en exigeant d'elle deux lettres pour 
une seule réponse de lui. 

Leurs relations restèrent dès lors insignifiantes. 



CHAPITRE X 

LESSING. LA PHILOSOPHIE DE FICHTE. 

JDLIAN SCHMIDT. 



■ 



Au cours des années de 1860 et 1861, Lassalle s'occupa 
principalement de sa grande œuvre juridique, qui fera le 
sujet du chapitre suivant. 

Les circonstances politiques n'étaient pas favorables au 
rôle rêvé par son ambition. Mais il ne cessait de s'inté- 
resser à tous les symptômes de réveil que semblait pré- 
senter le parti démocratique. Il s'efforçait de préparer 
l'opinion à sa renaissance. 

M. Bernstein, qui possède sa correspondance avec Marx, 
cite une lettre de lui, qui est datée d'Aix-la-Chapelle, 
pendant le séjour dont nous venons de retracer les épi- 
sodes romanesques. Lassalle y dénonce avec amertume la 
magistrature prussienne et la presse allemande. Marx 
venait de voir repousser trois fois une plainte en diffa- 
mation, déposée par lui contre le directeur de la National 
Zeitung de Berlin. Lassalle rappelle à ce sujet son long 
duel avec la justice. 

« Quand je me souviens, dit-il, de ce déni de justice 
« quotidien prolongé pendant dix années, des vapeurs 
« sanglantes passent devant mes yeux. Je crois être sur 
« le point d'étouffer dans un torrent de rage... Des galé- 



mt 



LESSING. 



123 



« riens réapparaissent comme de fort honnêtes gens en 
« comparaison de nos juges. » 

M. Mehring publiait aussi tout récemment une récla- 
mation adressée par Lassalle à la Chambre des députés 
prussiens au nom de la comtesse Hatzfeldt, au sujet des 
frais de son procès. Cette pièce est datée du 2 janvier 1861, 
et Lassalle s'exprime ainsi : « Je laisse à la conscience 
« morale du pays le soin d'apprécier la conduite d'un mi- 
« nistère constitutionnel qui, dans l'opposition contre le 
« cabinet Manteuffel, proclamait que l'obligation pour le 
» gouvernement d'exécuter les décisions de la Chambre est 
« le palladium inviolable d'un État constitutionnel, et qui, 
« aussitôt arrivé au pouvoir, foule lui-même aux pieds de 
« la manière la plus ignominieuse ce principe sacré. » 
Ces citations ont pour but de montrer que, au cours de 
ses studieux loisirs , Lassalle n'abandonnait le ton d'un 
démocrate, ni dans sa correspondance privée, ni dans son 
attitude vis-à-vis du pouvoir. Marx annonçait à son cor- 
respondant qu'il se proposait de tirer vengeance de la 
magistrature de son pays, en la stigmatisant dans les 
colonnes des journaux anglais. « Vengeance impuissante, 
h continue Lassalle, que nos ennemis ne ressentiront 
« pas, car la presse allemande tout entière fera le silence 
a sur ces attaques contre son palladium sacré, la magis- 
ii trature prussienne, et nul ne liticilcsjournauxanglais. » 
Le mot qui vient sous la plume de l'ami de Marx pour 
caractériser ce mutisme de la presse, a paru trop fort pour 
être imprimé dans l'édition de ses œuvres. 

Cependant la publication qui avait inséré son premier 
travail sur Fichte, les Éludes démocrutù/ucs, lui ouvrit de 
nouveau ses colonnes, pour imprimer une étude sur Les- 
sing, écrite dès 1858 d'ailleurs. Elle est d'une lecture 
assez difficile, et l'influence de Hegel y est toujours sou- 



■ 

m 



■ : -i 

[ 



I 



124 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



veraine. Mais elle renferme encore des idées originales et 
profondes, comme on en jugera par une courte analyse 
Nous vxvons dans un temps d'épigones, de descendants 
dégénérés, dit Lassalle. Il est bon de contempler parfois 
les ancêtres, les grands modèles, qui, au temps del' . Auf- 
klœrung . , du réveil de l'Allemagne, l'ont arrachée à un 
sommeil de plus d'un siècle. Tels furent le r rand Fré- 
déric et Lessing. 

On a dit d'eux qu'ils furent supérieurs à leur temps 
mais c'est en ce sens seulement qu'ils en ont été la plus 
parfaite expression. 

L'œuvre du dix-huitième siècle tout entier a été de 
faire passer dans la réalité les conceptions de l'esprit 
moderne, de briser des institutions fossiles, et des or P a- 
msmes dont la vie s'était retirée. En France, « cette irri- 
tation contre le passé fut même si puissante et si comprimée 
tout a la fois, qu'on en vint à rompre entièrement avec la 
conception de l'histoire et de son développement normal 
et qu on voulut revenir à l'état de nature. . (Lassalle fait 
allusion à Rousseau.) 

En Allemagne, le grand Frédéric, ce marquis de Bran- 
debourg, comme disait dédaigneusement Mme de Pompa- 
dour, fut un révolutionnaire vis-à-vis de l'Empereur II 
arracha ses enveloppes de momie au cadavre du Saint- 
Empire. Dès la paix d'Hubertsburg, l'Empereur eût pu 
déposer sa couronne, comme il le fit quarante ans plus tard 
Aussi le héros prussien souleva-t-il dans la nation un 
enthousiasme inconscient pour ainsi dire, comme il l'était 
lui-même de sa mission. « Un instinct secret m'arrache à 
mon repos ,. , écrivait-il à son ami Jordan. Et l'Europe 
entière pensait comme le major Tellheim (1), qui prit du 



11) Personnage du drame de Lessing intitulé : Minna de Barnhelm. 




LESSING. 



125 



service sous les ordres du roi de Prusse « par sympathie, 
dit-il, car je ne sais pas moi-même par quelle raison poli- 
tique » . 

Pourtant, il fallait encore porter cette révolution jusque 
dans les âmes, et l'histoire suscita Lessing pour accomplir 

cette tâche. 

Le principe qu'il fit triompher, fut celui de la supré- 
matie, de la présence réelle de la conscience personnelle, 
et du libre examen. Ce qui existera dorénavant, disait-il, 
doit être conforme à la pensée de chacun, c'est-à-dire 
répondre à la nature intérieure de l'individu. On le voit, 
Lessing est en ce sens un Luther laïque, plus grand que 
Luther, dit Lassalle. 

Cette liberté d'examen qu'il veut laisser à chacun dans 
le domaine de l'esprit inspire également tout son théâtre. 
Émilia Galotti, par exemple, met en scène la lutte entre 
la liberté intérieure et une contrainte extérieure qui amène 
finalement le suicide de l'héroïne. Ses personnages ne 
vont pas encore jusqu'à réclamer la liberté en politique, 
comme le fera Schiller dans Guillaume Tell, mais dans 
leur for intérieur du moins, ils l'exigent tout entière. De 
là la prédilection de Lessing pour l'état militaire, si propre 
à développer la valeur individuelle et la personnalité, 
chez les chefs tout au moins. Tellheim a pris du service 
« pour se familiariser avec tout ce qu'on appelle danger, 
pour apprendre le sang-froid et la décision » . 

Cette préoccupation de la liberté intérieure chez Les- 
sing, explique aussi son désir de voir le drame allemand 
s'inspirer de sujets nationaux. Il sait gré aux Français 
d'avoir applaudi le Siège de Calais de du Belloy. « Le vrai 
historien, pense-t-il, doit écrire l'histoire de son temps et 
de son pays. » 

Toujours par respect de la liberté intérieure, il a hor- 



■1 



m 



' V 



VI 

M 

m 



•I 



126 



ÉTUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



reur du « bon goût .. , de ses oracles de salon, de ses 
jugements sans appel. 

C'est le bon goût qui engendre la superstition du « mo- 
dèle à imiter -. . Ainsi, l'admiration d'Homère s'impose, à 
son avis, trop exclusivement à la littérature. 

C'est toujours la même pensée qui inspire son Laocoon. 
Il s'efforce d'y ramener le beau dans le sanctuaire de la 
pensée ; il l'intériorise en quelque sorte. 

Dans la religion, ce sont les mêmes vues élevées qui le 
dirigent. Le protestantisme est fondé sur l'authenticité et 
la vérité historique de l'Écriture. Or, jamais la dogma- 
tique scolastique, à l'avis de Lessing, n'a fait à la religion 
de blessures aussi profondes que l'exégèse historique de 
nos jours. A quoi bon cette critique constante des détails 
dans les sources du christianisme, puisque tout historien 
doit nécessairement laisser passer des inexactitudes et des 
contradictions? Lessing rejette donc toute preuve histo- 
rique et extérieure à l'âme humaine. « La religion n'est 
pas vraie, dit-il, parce que les apôtres l'ont enseignée. Ils 
l'ont enseignée parce qu'elle est vraie. » 

D'ailleurs, l'évangile chrétien n'est pour lui que le 
précurseur d'un nouvel évangile, qui sera la règle morale 
d'un temps où l'homme fera le bien parce qu'il est le bien, 
non parce que des récompenses arbitraires y sont atta- 
chées. Le but de ces récompenses promises aura été de 
fixer et d'affermir d'abord notre regard incertain, afin 
qu'il apprenne à connaître les récompenses intérieures du 
bien, qui sont les plus nobles. S'il y avait un art divina- 
toire, continue Lessing, il vaudrait mieux ne pas le con- 
naître. Si la religion enseignait sûrement la vie future, il 
faudrait n'y pas prêter attention. Car ce n'est pas la pos- 
session de la vérité, mais l'effort sincère pour y atteindre 
qui fait la grandeur de l'homme. « Si Dieu, dit-il, tenait 



LESSING. 



127 



. dans sa main droite toute la vérité, et dans sa mam 
„ gauche, la soif toujours ardente de la vérité, avec la 
. condition pour moi de me tromper éternellement, si 
■ Dieu me disait : « Choisis maintenant entre mes deux 
« mains. » Je tomberais humblement à genoux près de 
« sa gauche, en disant : » Donne, ô mon Père, car la 
a vérité pure est réservée à toi seul. » 

11 n'y a pas à se dissimuler, ajoute Lassalle, que cet 
effort pour élever la religion si haut la détruit, au con- 
traire. Lessing le savait bien, quoiqu'il ne pût en conve- 
nir à son époque. "Vous êtes, écrivait-il à Mendelssohn, 
u bien plus heureux que d'autres honnêtes gens, qui ne 
. peuvent entreprendre le renversement de ces affreux 
. bâtiments d'absurdité qu'avec le prétexte de les recon- 
« struire sur de nouvelles bases. » Aussi eombat-d le 
rationalisme.il préfère l'erreur grossière à la demi-vérité, 
parce que la première est plus facile à détruire. 

Lassalle termine en vantant l'ouvrage de Stahr sur Les- 
sing, qui lui a fourni l'occasion de cette étude. Stahr était 
admirablement préparé à traiter ce sujet, car il a appro- 
fondi, comme le grand homme dont il écrit la vie, la phi- 
lologie, l'esthétique, l'archéologie et l'histoire. A la fois 
savant et écrivain, ce qui est bien rare, il a fait une œuvre 
claire, populaire, et cependant complète. C'est là comme 
une seconde apparition, une nouvelle promesse d'influence 
pour Lessing, qu'on ne lisait plus guère. Stahr a retrace 
d'une façon poignante la lutte du philosophe contre la 
misère. Trompé par le duc de Wolfenbuttel.qui prétendit 
orner sa cour par la présence du grand homme, tout en 
lui refusant la pension qu'il avait promise, Lessing mou- 
rut si pauvre qu'il dut être enterré aux frais de I État. 
. Mais c'est un spectacle fortifiant, dit Lassalle en termi- 
nant, que la fierté et le courage dont fit preuve dans 



■ 

I 



128 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

l'adversité ce véritable héros de Plutarque. C'est un 
exemple pour la jeunesse contemporaine, car Lessing 
lui-même posait ce principe de l'art dramatique, qui est 
aussi vrai dans la vie : « Les situations analogues engen- 

« drent des caractères semblables. » 

Nous quitterons ici pour un instant l'ordre chronolo- 
gique des œuvres de Lassalle, comme l'a fait son dernier 
éditeur, afin de rapprocher de l'étude sur Lessing le dis- 
cours sur la philosophie de Fichte, qui appartient à la 
même inspiration, plutôt scientifique que politique, en 
apparence du moins. 

L' « enfant prodige » de Humboldt, le brillant étudiant 
de l'Université de Berlin, était resté l'un des membres 
importants de la Société de philosophie de cette ville. Le 
19 mai 1862 était le centième anniversaire de la naissance 
de Fichte, et Lassalle fut chargé de prononcer un discours 
pendant la fête donnée à cette occasion. 

Il s'y montre plus hégélien et plus difficile à suivre 
que jamais, mais, en revanche, intéressant et profond, 
comme toujours. 

Bernard Becker raconte que les assistants, au grand 
chagrin de l'orateur, quittèrent peu à peu la salle de con- 
férences pour se rendre dans celle où les attendait un 
succulent festin. Mais il est obligé d'avouer que l'assem- 
blée se composait surtout de gens du monde, très profanes 
en philosophie. 

Voici les idées principales de ce discours. 

L'orateur annonce qu'il ne parlera pas de la vie de 
Fichte, de ce qui est chez lui accident et particularité 
Mais il cherchera à déterminer la loi générale qui se dé- 
gage de son œuvre, et dont l'action cachée en a dirigé le 
développement. 



LA PHILOSOPHIE DE FITCHE. 



129 



Qu'est-ce, en effet, qui signale un grand homme à 
l'attention publique, quel est le trait distinctif qui marque 
une œuvre immortelle ? C'est le fait d'avoir exprimé la 
pensée de la nation sous sa forme la plus essentielle, c'est 
en même temps le mérite de lui avoir indique la voie de 
son progrès futur, d'avoir préparé son évolution. 

Aussi la fête d'un grand homme est-elle une fête natio- 
nale. C'est l'esprit national qui se fête lui-même ce jourdà 
dans une de ses incarnations. Cette solennité doit être à la 
fois repos et activité, repos du labeur quotidien, activité 
de l'intelligence qui portera des fruits abondants. Car 
chaque citoyen, cessant le travail de détail, la tache in- 
fime, mais nécessaire, qui forme la trame de ses jours, doit 
jeter en cette heure un regard sur la vie nationale dans 
son ensemble et prendre conscience de son évolution. 

Quel fut le spectacle qui frappa les yeux de Fichte 
lorsqu'il entra dans la vie de la pensée, vers la fin du 
siècle dernier? Des dogmes et des institutions d'emprunt, 
dont les racines plongent dans les nécessités évanouies 
d'un passé lointain, oppriment la conscience dans tous 
les domaines de l'activité intellectuelle. 

La philosophie régnante exprime naturellement dans 
ses théories cet engourdissement universel des esprits. 
A.vec Locke règne l'empirisme, la philosophie de l'expé- 
rience. Pour lui, la conscience n'est que la « table rase » 
sur laquelle le réel imprime son caractère, la cire molle 
qui reçoit l'empreinte du monde extérieur. 

Cet état de choses existe en France comme en Alle- 
magne, et l'on peut caractériser les deux lignes de con- 
duite, à la fois identiques et opposées, qu'il impose aux 
deux peuples, en disant que les Français sont le peuple de 
l'idéalisme pratique, les Allemands le peuple de l'idéalisme 
théorique. 

9 






130 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



; 



Comme l'enfant qui brise un jouet, et puise dans cet 
acte le sentiment de son moi, de sa personnalité, les 
Français renversent de fond en comble, à la fin du dix- 
huitième siècle, l'édifice vieilli qui les abrite. L'esprit 
allemand n'agit pas de même. 11 étudie le principe de la 
vie sociale par la critique. Il cherche ensuite à s'élever à 
la hauteur morale de sa destinée nationale, à combler le 
vide qui existe entre la réalité attardée et sa conception 
actuelle de l'avenir. Pour accomplir cette tâche, son 
action se porte tout d'abord sur la métaphysique. 

Le premier devoir qui s'imposait aux adeptes de cette 
science difficile, c'était de combler le vide béant qui la sé- 
pare de la logique, l'abîme qui s'ouvre entre le inonde ex- 
térieur et sa représentation dans notre esprit. 

Kant s'arrête simplement au bord de cet abîme, et il en 
nie l'existence. Les catégories de notre esprit (quantité 
qualité, relation, cause, effet, réalité, nécessité, espace et 
temps même) sont pour lui des conceptions à priori de la 
conscience des formes propres de la pensée subjective. 
Mais cette solution ne saurait nous suffire. « La con- 
science a brisé, par sa supériorité, la réalité objective 
du monde, dit Lassalle, mais, des débris de ce miroir, son 
propre reflet seul est renvoyé mille fois vers elle, et semble 
la narguer. » Nos bras s'étendent encore en vain pour em- 
brasser la réalité extérieure. 

« Hélas! hélas! chantent les esprits de Faust, ton bras 
puissant a détruit ce monde si beau... le plus puissant 
des fils delà terre, rebâtis le plus magnifique, rebâtis-le 
dans ton propre sein. » 

Or Fichte parait pour rebâtir le monde. Il accepte la 
ruine du monde objectif dans la conscience, mais pour l'en 
faire ressortir bientôt, réparé et rajeuni. Le moi ou la 
pensée pure sera le sein maternel qu, accomplira c ette 






LA PHILOSOPHIE DE FITCHE. 



131 



œuvre. Elle porte déjà en elle toute la réalité qu'elle va 
enfanter. 

« A égale A » ne nous apprend rien sur A. Mais cette 
identité nous apprend l'existence de notre moi. Après cette 
remarque, nous ne possédons pas seulement cette relation 
« JE suis JE » , mais, de plus, cette conclusion positive : 
u JE SUIS » . 

Or, par cela même que je me pose moi, je pose le non- 
moi, et toutes les catégories sont engendrées ainsi succes- 
sivement par l'activité constructive du moi. L'esprit alle- 
mand retrouve l'héritage d'Àristote (l). 

On a dit, il est vrai (Hegel l'a dit tout le premier), ce 
moi, pour se poser lui-même, a toujours besoin du choc 
d'un non-moi. C'est encore le dualisme de Kant. — L'ob- 
jection est spécieuse, mais ne va pas au fond de la ques 
tion, car le non-moi, étant posé par le moi, soit en der- 
nière instance de l'activité créatrice de ce dernier. Déplus 
la chose en soi, dans ce système, s'est confondue avec le 
moi lui-même, qui déduit ensuite les catégories en tant 
qu'objectives. — Le moi ou la raison pure est toute la 
réalité, et rien n'a de réalité que le moi et ce qu'il pose. 
C'est donc bien la suppression du dualisme de Kant, et 
déjà le principe de l'identité de la pensée et de l'être. 

A ses débuts, en effet, Fichte crut demeurer entièrement 
sur le terrain des découvertes de Kant. — Il n'eut d'autre 
prétention que d'exposer systématiquement et par une 
autre méthode les théories de ce philosophe. Plus lard, il 
reconnut sa propre originalité, et ses conquêtes incon- 
scientes. Il considérait, le premier, les catégories mm plus 
comme des formes de la pensée, mais comme des formes 



(1) Il faut songer que cet exposé s'adresse à îles esprits rompus aux suli- 
tilités philosophiques pour ne pas sourire à l'annonce de cette renaissance 
de l'esprit allemand, sortie de la découverte de Fichte. 



132 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



de l'être. Pour lui, les objets, bien loin de pouvoir préten- 
dre à une existence en soi, inaccessible aux catégories, ne 
sont engendrés tout d'abord cpu'avec le secours et par le 
moyen des catégories. — Ainsi, le inonde extérieur est 
reconstruit par la raison pure qui l'avait détruit. 

La philosophie de Scbelling et de Hegel ne sera que la 
conséquence de celle deFicbte. 

« Si le sujet et l'objet sontidentiques, continue Lassallc, 
« aucun des deux cependant n'est la chose en soi, mais 
« tous deux en sont des aspects particuliers, unilatéraux, 
« et la chose en soi n'est autre que cette identité qui les 
« unit, le processus même qui les pose comme existant 
« dans l'objet, et qui atteint dans le sujet à la connais- 
.« sance de soi, à l'être en soi. 

« Ce mouvement agissant de part et d'autre esll'absolu, 
« car la chose en soi ne consiste qu'en un éternel devenir, 
« et, inversement, l'être actuel se réalise en continuelle 
« objectivation de lui-même de sorte que, à présent, les 
" deux facteurs de la raison et du monde objectif sont unis 
« dans celte dernière etinlime réconciliation de ne laisser 
« voir en tous deux que les aspects divers et la réalisation 
» par lui-même de l'esprit universel. » 

Nous avons traduit ce passage pour donner une idée du 
style philosophique de Lassalle. Il préparc un hymne en- 
thousiaste à la métaphysique, qui le suit immédiatement. 
Kant, Fichte, Hegel et Schelling! En eux l'esprit alle- 
mand prend conscience de lui-même. A l'inverse de ce qui 
se passe en Angleterre et en France, chaque génération 
produit en Allemagne un métaphysicien, et le destin de la 
nation est lié, d'une manière indissoluble, à leurs décou- 
vertes. La loi de développement dupeupleallemand, c'est 
la prise de possession du monde réel par la pensée inté- 
rieure, c'est leur réconciliation. 11 n'ira pas, comme d'au- 



LA PHILOSOPHIE DE FITCHE. 



133 



très peuples, briser l'objet réel et prendre conscience de 
lui-même dans cette destruction. Il partira de la plus pro- 
fonde et de la plus théorique des solutions de cet antago- 
nisme, d'une suppression consciente, métaphysique et 
pour ainsi dire inamissible, c'est-à-dire impossible à per- 
dre, de l'indépendance et de l'objectivité du monde réel. 

« Pour atteindre ce noble but, il faut, dit Fichtc, con- 
server et propager les sciences, afin de façonner à l'heure 
propice la vie universelle et tout l'ordre humain des cho- 
ses. Aussi, tout effort scientifique est utile à l'État ne 
serait-ce que médiatement et dans un lointain avenir. » 

Jetons un rapide coup d'œil sur une autre partie de 
l'œuvre de Fichte, sur les leçons de philosophie populaire, 
continue Lassalle. C'est ici même, à Berlin, qu'il eut le 
courage surhumain de s'attaquera Napoléon. Ce fut en 
1808, au milieu du silence de l'Europe domptée, que 
s'éleva cette protestation admirable : « Un peuple se fa- 
tigue de la guerre sans but, quand il n'est plus à l'état 
sauvage. » On croit entendre la prédiction de la chute. On 
pressent la trahison des maréchaux, la Bourse montant à 
Paris à la nouvelle du désastre de Waterloo. 

Fichte possède un autre mérite. Il a fondé la philoso- 
phie de l'histoire avant Hegel. Pour lui, le contenu de 
l'histoire, c'est (d'évolution de la race humaine vers la li- 
berté » . Un peuple est une communauté qui, dans son 
ensemble, est soumis aune certaine loi particulière du dé- 
veloppement de l'esprit, et quelques peuples par mission 
spéciale font progresser la liberté dans le monde. 

Quelle est donc la mission du peuple allemand? conti- 
nue Lassalle. C'est là ce qu'il fautéclaircirparce discours 
et à l'occasion de cette fête. — Les Allemands feront plus 
que les autres peuples pour le perfectionnement complet, 
et pour l'évolution de l'humanité. D'abord parce qu'ils 



134 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



!•* 



possèdent une langue originale et sans mélange, avantage 
qu'ils partagent cependant avec d'autres nations. Mais sur- 
tout parce qu'ils ne marquent pas seulement un moment 
dans l'évolution de la liberté. Us sont destinés à en réaliser 



le règne. 



L'unité du peuple allemand engendrera le « citoyen de 
la liberté » et un empire « du droit » sans esclaves, fondé 
sur l'égalité. Les Allemands seuls sont créés depuis des 
milliers d'années pour cette fin sublime, et ils mûrissent 
lentement pour l'atteindre. « Il n'y a pas dans l'humanité 
un autre élément pour cette évolution. » 

Achevons, continue Lassalle, en revenant aux maté- 
riaux qu'il employa pour le « legs politique de Fichte » , 
achevons d'exposer la pensée de Fichte au moyen des 
fragments qui terminent son œuvre. 

Les Allemands ont grandi sans histoire. Nous existons 
sans État, et au-dessus de l'État, puisque nous n'aperce- 
vons dans la réalité que des fragments d'Allemagne, 
Prusse, Saxe, etc. Mais il faut supprimer cette opposi- 
tion de la conception et du fait, engendrer là aussi, 
comme dans la métaphysique, l'identité de la pensée et 
de l'être (en d'autres termes refaire l'unité allemande). 
De là naît l'importance capitale, à la fois nationale et 
politique, de la métaphysique allemande. Elle est la loi 
intérieure et directrice qui est donnée à l'ensemble de 
l'histoire de l'Allemagne. 

II serait peut-être imprudent de sourire à ces étranges 
propositions de Lassalle, car son œuvre et celle de Marx 
surtout sont bien l'aboutissement et le dernier chapitre 
de la philosophie allemande, et l'on ne peut nier que leur 
pensée n'exerce actuellement une grande influence sur le 
développement politique de l'Allemagne. 

Mais, poursuit Lassalle, on m'objectera que la Révolu- 



■ 



LA PHILOSOPHIE DE FITCHE. 



135 



tion française a déjà accompli une œuvre analogue. Hegel 

u'a-l-il pas écrit : « Depuis que le soleil est au firmament, 

» et que les planètes tournent autour de lui, on n'avait 

u pas encore vu, comme à la fin du dix-huitième siècle, 

u l'homme s'appuyer sur la pensée, et bâtir d'après elle 

« la réalité. » 

Gela est vrai, et cependant les Français avaient un sol 
et une tradition historiques dont ils n'ont pu se dégager 
entièrement. « Au peuple allemand, au peuple métaphy- 
« sicien, revient, de par toute son évolution et dans la 
» concordance de son histoire intérieure et extérieure, ce 
u suprême honneur métaphysique, cette suprême récom- 
u pense dans l'histoire du monde de se former un sol na- 
« tional par la seule conception intellectuelle du peuple, 
« d'engendrer son être par sa pensée. « 

Se réaliser avec une pleine conscience de lui-même, tel 
est le devoir de l'esprit allemand. « Ce qui est philosophie 
à une époque est religion à la suivante « , dit Fichtc. 

L'unité allemande est devenue aujourd'hui notre reli- 
gion, conclut Lassalle. Progrès bien lent, sans doute; tel 
est cependant le progrès réel que nous avons fait depuis 
cinquante ans, depuis Fichte. 

En exposant les idées de Fichtc, Lassalle montre assez 
qu'il les partage. C'est à ce titre que nous avons cru pou- 
voir les reproduire en partie, au risque de fatiguer un 
lecteur peu familier avec les abstractions de la métaphy- 
sique allemande. L'Allemagne n'est plus à aucun point 
de vue « sans histoire » , en admettant qu'elle l'ait jamais 
été. Mais il est inutile de faire remarquer que le nouvel 
empire germanique n'a réalisé aucune des prédictions de 
Fichte et de Lassalle. Il reste à leurs successeurs la conso- 
lation de travailler à la réalisation de leur rêve, et d'at- 



136 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 









tendre du triomphe de la démocratie socialiste l'Empire 
du droit qu'ils avaient entrevu. 

Pour terminer l'étude des ouvrages de Lassalle oui pré- 
cédèrent son entrée dans la vie politique active, et avant 
d examiner, dans le chapitre suivant, son grand ouvrai, 
la Théorie des droits acquis, nous dirons un mot d'une 
récréation littéraire qu'il s'accorda en compagnie de son 
ami Lothar Bûcher. Elle est intitulée : M. Julian Schmidt 
l historien de la littérature. 

Le collaborateur de Lassalle était alors au même titre 
que lu, 1 espo,r du parti démocratique. Depuis, une évo- 
lution inattendue l'a amené dans le camp de M de Bis- 
marck, et en a fait un conseiller intime [Geheùnrath] Les 
socialistes ne lui ont jamais pardonné cette défection 

Le docteur Juhan Schmidt était un journaliste en vue 
de cette presse libérale que Lassalle poursuivait dès lors 
de ses sarcasmes. 

H venait de publier une Histoire populaire de la litté- 
rature allemande, et ce fut sur lui que tomba l'orage de la 
colère de Lassalle. _ Une anecdote mainte fois repro- 
duite, et cependant peu vraisemblable, donne à entendre 
que ces deux adversaires ne se connaissaient même pas de 
vue, chose à peine croyable dans une aussi petite ville 
que le Berlin de 1860. Us se seraient rencontrés par 
hasard dans un hôtel de la Suisse, longtemps après la pu- 
bbcahon du pamphet de Lassalle. Enchantés l'un de 
autre, ils projetaient déjà d'être inséparables pendant 
eur séjour. Mais, tout d'abord, chacun d'eux alla feuil- 
eter le registre des voyageurs pour apprendre le nom de 
1 agréable compatriote qu'ils avaient rencontré. Aussitôt 
édifiés, ils quittèrent à l'instant l'hôtel, pour se fuir le 
plus rapidement possible. 



JULIAN SCHMIDT. 



13T 



Quelle que soit l'authenticité de ce récit, Lassalle avait 
jugé l'ouvrage de Julian Schmidt pédant, prétentieux, 
inexact et propre à gâter le goût public, en lui offrant des 
mots au lieu d'idées. 

11 lui parut en un mot faire partie d'un système pré- 
conçu, pour abêtir la nation et, par là, la disposer à 
accepter les idées politiques du parti libéral. — Sa cri- 
tique prit la forme d'annotations aux passages saillants de 
l'ouvrage de Schmidt, et il eut l'idée assez spirituelle de 
les prêter au typographe chargé de l'impression du livre, 
et à la femme du typographe : Lothar Bûcher se chargea 

de ce dernier rôle. 

Cet honnête couple est supposé s'intéresser à ce qu il 
imprime. Il juge cette histoire de la littérature au nom du 
bon sens populaire et de la saine raison. 

Il faut avouer qu'il y a un peu d'abus et de monotonie 
dans cette fiction trop prolongée, qui est même assez mal 
soutenue, Lassalle se dévoilant à demi dès le début, pour 
apparaître à visage découvert à la fin de l'œuvre, où d 
parle pour son propre compte. 

Ce qui est plus choquant encore, c'est le ton insultant 
et grossier du critique, qui parle en pédagogue bourru, 
comme s'il corrigeait la composition d'un écolier ignorant. 
Doit-on même, avec les admirateurs intransigeants de 
Lassalle, s'étonner de cette nouvelle preuve de son savoir 
universel? Certes, la trace de ses fortes études philolo- 
giques apparaît dans ses observations. Beaucoup d'entre 
elles cependant pourraient être signées par un bon élève 
de collège, ce qui prouve d'ailleurs que l'œuvre de Schmidt 
avait été en effet composée avec négligence. Une bonne 
part des critiques plus relevées de Lassalle porte sur les 
philosophes du dix-neuvième siècle, Fichte, Schclhng, 
Hegel, qu'il avait eu plus d'une occasion d'approfondir. 






138 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

En résumé, cet écrit n'ajoute pas beaucoup à sa gloire 
U apporte une nouvelle preuve de sa facilité à traiter tous 
les sujets, de la redoutable vivacité de sa plume, et de 
l 'exagération de sa dialectique acharnée. 

Car M. Bernstein reconnaît lui-môme que les citations 
de Lassalle sont plus d'une fois tronquées, qu'il va trop 
loin dans sa critique, et que Schmidt n'était pas un igno- 
rant. 

« Les mauvais écrivains, dit le typographe, n'arrivent 
à la réputation que par la complaisance de leurs coteries 
Il faut dissiper ce mirage, car le progrès, qu'ils com- 
battent, deviendrait une œuvre impossible, comme la 
toile de Pénélope. Même quand ils rendent compte des 
ouvrages des bons auteurs, ils les défigurent et leur font 
dire le contraire de leur pensée. Leur style prétentieux et 
vide habitue le public à se contenter d'idées nuageuses. 
Si encore Julian était seul de son espèce, le typographe 
ne l'eût pas touché, même avec des pincettes; mais il est 
le roi de nombreux sujets. 

« Au surplus, le public lui-même est coupable d'en- 
courager par ses suffrages de pareilles médiocrités. C'est 
une honte de songer que l'œuvre de Julian a eu quatre 
éditions. » 

Le ton de la femme du typographe est en général plus 
posé et plus fin. Lothar Bûcher n'a même pas endossé 
tout à fait un déguisement ridicule, car, à la première 
apparition de sa femme, le typographe avertit le lecteur 
que c'est un de ses amis qui écrira sous ce nom. 

« Quant à Lassalle, il avait, dit M. de Plener, une pré- 
dilection remarquable pour ce genre de critiques par 
annotations. (Il l'employa dans ses procès et dans son 
Bastiat-Schulze.) Elle est toujours un peu mesquine, 
esclave des mots, et ne gagne pas en importance par des 



JUMAN SCHMIDT. 



139 



interjections et des points d'exclamation. Son intelligence 
si vive qui trouvait le point faible à la première lecture, 
son esprit de contradiction particulièrement développé, 
le poussaient à employer cette forme de polémique. » 

Si Julian Schmidt est une vengeance littéraire- sans 
grande portée, elle devait cependant trouver sa place 
dans une revue des œuvres de Lassallc, car elle est un de 
ses premiers actes d'hostilité ouverte contre le parti libéral 
qu'il allait si violemment combattre. 



I 



CHAPITRE XI 

LA « THÉORIE DES DROITS ACQUIS » . 



Les procès de la comtesse Hatzfeldt avaient donné à 
Lassalle la connaissance pratique du droit, et l'avaient 
amené à des études approfondies sur ces matières. Hc^el 
faisait d'ailleurs une place importante à la philosophie du 
droit dans son enseignement. 

Cette double impulsion amena sans doute l'habile avocat 
et le brillant universitaire qu'était Lassalle à concevoir et 
à écrire la Théorie des droits acquis, qui est son œuvre 
théorique capitale. 

Les intentions politiques et sociales de l'auteur n'y 
apparaissent pas au premier coup d'œil, puisque M. Brandes 
a pu écrire : « Cette œuvre de philosophie du droit, pure- 
ment scientifique, ne contient pas une ligne qui exprime 
l'idée de passer de la théorie à la pratique. » M. Bernstein 
lui répond avec raison : « Ce n'est pas une ligne, c'est 
l'œuvre tout entière qui appelle à grands cris ce pas- 
sage. « 

L'ouvrage est donc très important pour l'étude de la 
pensée de son auteur, mais il est fort difficile d'en donner 
une idée nette, car l'étude est à la fois très étendue et 
assez incomplète. 

D'une part, Lassalle entre dans les détails les plus 
minutieux du droit romain, et, d'autre part, il laisse le 



LA "THÉORIE DES DROITS ACQUIS". 1*1 

lecteur tirer lui-même les conclusions de son œuvre. Il 
faut ajouter qu'il ne la considérait que comme un premier 
fragment d'un grand ouvrage philosophique, dans lequel 
,1 projetait d'exposer plus complètement sa conception de 

la société humaine. 

Nous ne tenterons donc pas de résumer la Théorie des 
droits acauis, mais nous nous contenterons d'en signaler 
quelques passages remarquables. Le dernier éditeur de 
Lassalle ne nous dissimule pas qu'il en est de fort importants 
pour l'avenir, car pendant la « dictature du prolétariat . , 
cette période de transition qui précédera le règne du 
collectivisme, toutes ces théories sur l'expropriation trou- 
veront leur application. Cependant il faut avouer que 
jusqu'ici le livre n'a pas eu d'écho en Allemagne, au 
point de vue juridique. Les arguments n'en ont jamais 
été cités dans aucun jugement. Par contre, des écono- 
mistes éminents, mais favorables à certaines conceptions 
du socialisme, lui ont fait des emprunts . Adolphe Wagner, 
qui comme recteur de l'Université de Berlin, nommait 
récemment dans un discours solennel Lassalle et Marx 
des . penseurs de premier ordre -, , a utilisé la Théorie des 
droits acauù pour une théorie de l'expropriation. Lange 
s'en est également servi, bien qu'il ait écrit spirituel- 
lement : « De cette théorie des droits acquis, on pourra.t 
tirer une pratique des droits soustraits. » 

Pour le principe même de sa théorie, il parait difficile 
de nier que Lassalle n'aii fait quelque emprunt à Fichte. 
Ce dernier publia, en 1793, un opuscule inbtulé t onm- 
bution à la justification des jugements du public sur La Revo- 

lution française. 

11 avance cette proposition : « Il n'y a de droits acquis 
que lorsque le contrat qui en est l'origine repose sur la 
volonté individuelle des deux parties. Tout autre droit 



I 



142 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Wi 



peut être retiré en tout temps, sans indemnité. Une 
volonté étrangère ne lie jamais. » 

Lassalle connaissait trop à fond l'œuvre entière de 
Fiçhte pour avoir ignoré ce passage, bien qu'il ne le cite 
nulle part. 

Ce fut là sans doute, avec son expérience personnelle 
acquise au cours du procès Hatzfeldt, l'origine première 
de son travail, dans lequel il présente la même idée fort 
développée et illustrée par des exemples sans nombre. 

« La conception des droits acquis est de nouveau remise 
" en question „ , dit Lassalle dans son avant-propos Le 
but de l'ouvrage sera de l'éclaircir et d'en déterminer les 
applications dans la pratique. 

En général, on refuse à la loi tout effet rétroactif. Ainsi 
fait Benjamin Constant, par exemple. C'est là un excès 
Et Lassalle donne, dès les premières pages de son livre 
son argument capital, celui qui précise son point de vue, 
qui, admis ou rejeté, lui créera des disciples ou des adver- 
saires, a Cet excès, dit-il, consiste à soumettre les vivants 
« aux morts. » On le voit, il se rallie par cette opinion à 
la conception sociale des philosophes du dix-huitième 
siècle, celle de l'individu rationnel, idéal, isolé de l'his- 
toire, concluant de nouveau pour son compte le contrat 
social, dégagé, d'ailleurs, de toute hérédité et de toute 
obligation antérieure à sa naissance. Inutile de faire remar- 
quer combien la science du dix-neuvième siècle, quand 
elle n'est pas influencée par un préjugé politique, conçoit 
différemment les rapports des hommes entre eux. Pro- 
duits de l'hérédité, du sol, du passé de leur race, les indi- 
vidus sont les anneaux d'une chaîne que nul ne doit ni ne 
peut briser entièrement. C'est Auguste Comte qui a dit : 
« L'humanité se compose de plus de morts que de vi- 
" Vants - " p eut-être chaque acte de ses morts a-t-il, au 



LA «THÉÔKIE DES DROITS ACQUIS». 



143 



point de vue physique, son contre-coup dans sa descen- 
dance. Comment, dans le domaine du droit, leur volonté ne 
lierait-elle pas la nôtre ? Les peuples auxquels leur sagesse 
donne le triomphe dans la lutte pour remplie du monde, 
les Anglais, par exemple, l'ont dès longtemps compris 
d'instinct. On sait de quelle main prudente ils touchent 
au legs précieux des coutumes et des décisions du passé. 
Lassalle, en élève de la Révolution française et de 
Hegel, cet admirateur de l'esprit du dix-huitième siècle, 
pos^ donc comme un principe évident que les vivants 
ne sauraient se soumettre aux morts. Dans quels cas 
ont-ils le droit de se dérober à l'exécution de cette volonté 

étrangère ? 

Voici le principe fondamental de la Théorie des droits 

acquis : 

1° Aucune loi ne doit avoir d'effet rétroactif, lorsqu clic 
atteint l'individu seulement par l'intermédiaire de ses 
actions volontaires ; 

2° Toute loi doit avoir un effet rétroactif, lorsqu elle 
atteint l'individu sans l'interposition d'un tel acte volon- 
taire, mais l'atteint directement dans ses qualités invo- 
lontaires, humaines, naturelles, données par la société, 
ou ne l'atteint que parce qu'elle modifie la société elle- 
même dans ses institutions organiques. 

On le voit, l'individu est conçu comme isolé du passé, 
seul en présence de la société qui dispose de lui. » La loi 
» est l'expression du sentiment du droit de tout le peuple 
„ à un moment donné, dit Lassalle. C'est le conscnlc- 
« nient du peuple qui donne l'être A la loi. Il a y a de 
« solide pour l'individu que ce qu'il tire de ce torrent 
« d'être par sa propre action et sa volonté. » 

Quelques exemples feront comprendre ces phrases trop 
abstraites. 






144 



ÉTUDES SDH FERDINAND I.ASSALI.E. 



Une loi qui change les capacités personnelles , par 
exemple, les supprime à bon droit, mais non pas les actes 
exécutés en vertu des lois précédemment en vigueur. 
Supposons une loi qui porte de vingt et un à vingt-cinq 
ans l'âge de la majorité pour les citoyens. Un individu de 
vingt-trois ans redeviendra mineur, mais les actes volon- 
taires qu'il a pu exécuter légalement en tant que majeur, 
un mariage, un contrat quelconque, resteront acquis, 
malgré la nouvelle loi. Celle-ci l'atteint dans sa qualité 
involontaire, conférée par la société, d'homme majeur. 
Elle ne l'atteint pas dans ses actes volontaires, conformes 
à la loi précédemment existante. 

11 en serait de même pour une loi qui changerait Page 
de la capacité électorale. Les votes antérieurs des élec- 
teurs, écartés désormais, resteraient valables. De même 
encore une option reste acquise, le droit d'option pouvant 
avoir été supprimé depuis. 

Cette distinction est tellement irréfutable, à l'avis de 
Lassalle, que les juristes l'ont toujours faite, sans en 
avoir conscience, et que son seul mérite, immense, il est 
vrai, est de la formuler le premier d'une manière précise. 
Il le démontrera surabondamment, assure-t-il, dans la 
deuxième partie de son œuvre, à propos de l'héritage à 
Rome et en Germanie. 

Voici un premier argument capital, dans la pensée de 
Lassalle, et qu'il eut soin de signaler spécialement à 
Marx, dans leur correspondance. L'individu ne peut con- 
clure un contrat que permis par les lois existantes. Donc, 
il ne peut assurer de durée à ce contrat qu'autant que ces 
lois restent en vigueur. Cette clause est toujours sous-cn- 
tendue&u bas de tout contrat. Si, en effet, on y introduirait 
une clause contraire, elle sérail évidemment nulle de plein 
droit, pense Lassalle. C'est pourquoi les lois prohibitives 



LA «THÉORIE DES DROITS ACQUIS». 



145 



et coercitives, postérieures en date, détruisent ces con- 
trats sans même avoir aucun effet rétroactif. Pourquoi 
Lassalle exempte-t-il de cette terrible clause sous-enten- 
due les actes volontaires dont il a parlé précédemment, 
et qui constituent les droits acquis, c'est ce qu'il est diffi- 
cile d'expliquer. Mais il est clair que M. Bernstein a 
raison d'appeler ce passage « une réconciliation du prin- 
« cipe du droit positif avec le principe de la Révolu- 

« tion » . 

Revenant à l'idée fondamentale que nous avons signa- 
lée, Lassalle ajoute : « Si le passé est indépendant du 
« présent, celui-ci, à son tour, doit être autonome. » 
Raisonnement faux, car la logique réclame la proposition 
suivante : « Si le passé est indépendant du présent, le 
« présentai son tour, est indépendant de l'avenir. » Mais, 
en réalité, ils sont tous trois enchaînés, qu'ils le veuillent 
ou non, et, dans le présent, il faut songer sans cesse à ce 
double lien. Un fils ne peut renier les dettes de son père, 
dans le cours normal des choses, si nous laissons de coté 
le cas extrême où il renoncerait à l'héritage paternel. 
Mais jamais un peuple ne renonce à l'héritage de ses 
pères, amélioration du sol, voies de communication, tré- 
sors artistiques ou traditions morales. Il n'en répudie 
jamais que les charges. 

La théorie de l'indemnité permet à Lassalle de faire 
une nouvelle application de ses principes. En général, 
l'indemnité accordée en échange de la suppression légale 
d'un droit est en contradiction absolue avec la « clause 
sous-entendue » . Ce serait accorder à une classe d'indi- 
vidus le droit d'exiger un tribut de la volonté publique, 
pour lui permettre de poursuivre son évolution. 

Toutefois, l'esprit public peut prohiber entièrement 
l'exercice d'un droit, ou seulement un mode déterminé 

10 






146 ÉTODES SUR FERDINAND LASSALLE. 

de cet exercice. Dans ce dernier cas, le mode prohihé doit 
se transformer en mode permis. 

L'expropriation d'un terrain, par exemple, peut donner 
lieu à indemnité, parce qu'elle est alors la suppression de 
la jouissance du terrain, dont la loi permet, cependant, 
de conserver la valeur d'échange sous forme d'argent. 
La Révolution française a pu supprimer sans indemnité 
le servage. D'autres droits féodaux, au contraire, furent 
déclarés rachetables. 

Pour les lois prussiennes, Lassalle n'a que des sévéri- 
tés. Il accable le projet de loi de 1859-18G0 pour la sup- 
pression de l'exemption d'impôt foncier, parce que, dit-il, 
si l'on retarde la solution, h on marche inévitablement à 
un règlement moins scrupuleux de la question ». Et, pour 
justifier cette menace, il ajoute au sujet de la loi : « C'est 
« un acte de l'esprit féodal, profitant de son dernier 
« souffle de vie pour plonger sa main dans la poche du 
« peuple et transformer, par une nouvelle violence, sa 
« propriété féodale en une propriété bourgeoise. » L'in- 
demnité, dans ce cas, change un droit passager en un 
droit définitif et perpétuel. Et une pareille erreur provient 
encore de l'oubli de la « clause sous-entendue » . 

Poursuivant l'exposition assez ardue de ces distinctions 
juridiques, Lassalle est amené à généraliser ses concep- 
tions par un regard en arrière jeté sur le cours de l'his- 
toire universelle. C'est ce que son dernier éditeur nomme 
son « programme de philosophie de l'histoire » . Page 
suggestive, moins par les idées qu'elle développe que par 
le jour qu'elle jette une fois de plus sur la tournure d'es- 
prit de son auteur. Elle a fait l'objet de nombreuses dis- 
cussions et mérite d'être résumée ici. 

En général, la marche historique du droit consisterait 
à restreindre la sphère de la propriété de l'individu, à 



LA «THÉORIE DES DROITS ACQUIS». 



147 



placer un plus grand nombre d'objets hors du cercle de la 

propriété privée. 

L'homme primitif, comme l'enfant, étend partout ses 
mains, pour s'approprier toutes choses. Il brise son 
fétiche, quand il n'en est pas exaucé, et le traite comme 
sa propriété de la sorte, pense Lassalle. La vie du vaincu 
est aux mains du vainqueur, d'abord sans restrictions, 
puis sous la forme adoucie de l'esclavage. 

La femme et les enfants appartiennent au cher de 
famille, et le débiteur à son créancier. Plus tard, 1 es- 
clavage s'adoucit et devient le servage. Le droit de pro- 
priété sur la vie de l'homme n'est plus alors que le droit 
sur son travail pendant toute sa vie ; puis les droits féo- 
daux assurent au seigneur une partie déterminée seulement 
du travail et du temps du vassal. 

Dans une de ses classifications qui lui sont chères, Las- 
salle présente le moyen âge comme l'époque où la volonté 
humaine est propriété privée sous ses trois aspects dans 
l'individu, dans l'État, dans la corporation. Dans 1 indi- 
vidu par le servage et le vasselage. Dans l'Etat, grâce aux 
droits de souveraineté absolue, qui vont jusqu'à permettre 
au prince de léguer ses peuples par testament Dans la 
corporation enfin, par les maîtrises, les jurandes et les 
restrictions innombrables de la liberté du travail. 

Enivré par sa propre dialectique, Lassalle poursuit son 
raisonnement triomphant. Des mesures légales, que 1 on 
considère généralement comme des extensions de la 
sphère de la propriété privée, la restreignent en réalité. 
Ainsi, la période actuelle, où la concurrence est libre, 
passe pour avoir apporté un développement et des libertés 
nouvelles à la propriété. En réalité, elle a simplement 
supprimé le droit de corporation et de monopole. Le droit 
d'empêcher d'autres personnes d'exercer un métier a ete 






148 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






retiré à quelques individus. Telle a été l'œuvre de la 
Révolution dans les trois domaines que nous venons d'énu- 
mérer : partout, restriction de la propriété. 

Ainsi, dans le domaine du droit, de plus nombreux 
objets sont sans cesse soustraits à la sphère de la propriété 
privée; de même que, dans le domaine économique, si 
voisin du domaine juridique, la tendance est à la gratuité 
des choses, tout au moins à l'égalité entre la valeur etles 
frais de production et à la réduction continuelle de ceux-ci. 
Aujourd'hui encore se posent en Europe deux ques- 
tions de propriété très brûlantes. En politique, la volonté 
publique d'une nation restera-t-elle la propriété d'une 
famille régnante? Dans le domaine social, si l'on ne peut 
plus posséder immédiatement le travail d'un homme par 
le servage, peut-on le posséder encore médiatement, 
d'une manière détournée, par l'intermédiaire du salaire? 
11 faut ici reprendre haleine, carie raisonnement philo- 
sophique, poussé à ces excès, devient une sorte d'exercice 
scolastique, à la fois subtil et superficiel. L'écrivain perd 
de vue les choses pour ne plus voir que les mots. Il s'exalte 
aux impossibilités mêmes de ses métaphores et de ses 
rapprochements et nous offre le spectacle très particulier, 
très proprement allemand et très éloigné de nos habitudes 
françaises, d'une sorte d'ivresse dialectique et logique. Le 
docteur Brasch exprime en ces termes la même idée que 
nous : « La dialectique de Lassalle, déjà si arti6cielle en 
elle-même, prend ici, à proprement parler, des allures à 
se rompre le cou. » 

Le professeur Michelet, un hégélien modéré (qui n'a 
rien de commun avec notre historien), a répondu en ces 
termes aux déductions de notre auteur : « C'est le cercle 
de l'injustice, de l'arbitraire, et non celui de la propriété 
qui se restreint sans cesse. Si nous examinons chacun des 



LA "THÉORIE DES DROITS ACQUIS». 



1^9 



exemples de Lassalle, la preuve qu'il croit donner de la 
diminution de la propriété peut se transformer en preuve 
de son extension. Il suffit de détourner son attention des 
favorisés du droit, que Lassalle considère seuls, et qui 
possèdent jusqu'à une certaine époque des droits de pro- 
priété injustes, pour la reporter sur les opprimés, à qui 
de justes droits étaient par conséquent soustraits. Lorsque 
l'esclave ou le serf devint libre, il acquit la propriété 
exclusive de sa personne, de son travail, comme cela est 
conforme à la raison. La sphère de la propriété privée fut 
donc élargie... Si les fidéicommis (majorats) sont pour 
leur fondateur une extension de son droit, car ils lui per- 
mettent, contre toute justice, de disposer d'avance de la 
propriété de ses héritiers, la suppression des majorats 
sera par contre le rétablissement de la libre propriété poul- 
ies possesseurs futurs de la fortune ainsi constituée... 

« Le droit de libre concurrence, c'est la libre propriété 
de mon travail qui m'est rendue. 

« Enfin la possession par une famille de la volonté pu- 
blique d'une nation n'est-elle pas une restriction du droit 
de propriété de cette nation, qui n'obtient la propriété 
privée exclusive de sa volonté que par la cessation du 
droit de cette famille privilégiée? » 

Lassalle pourrait bien riposter qu'on peut en effet pré- 
senter ainsi les choses, mais que, pour restreindre encore 
la sphère de l'injustice et de l'arbitraire, il considère qu'il 
faut supprimer la propriété capitaliste. On pourra dire 
alors, si l'on veut, que c'est, d'autre part, rendre à l'ou- 
vrier la propriété entière de son travail. Ce sont là, au 
fond, des discussions de mots, et il avouait à Rodbertus 
qu'il ne considérait pas cette page de son œuvre comme 
très profonde. 

M. Bernstein critique Lassalle en se plaçant à un tout 



■ 






150 



ÉTUDES SOU FERDINAND LASSALLE. 



Wy 



autre point de vue... Pénétré des doctrines de Lewis- 
Morgan et de son école, sur la société primitive, qui ont 
été adoptées par les théoriciens collectivistes, il ne peut 
souscrire entièrement à cette philosophie de l'histoire. 
« Lassalle, dit-il, ne pouvait pressentir, au moment où il 
écrivait, le résultat des études préhistoriques qui ont fait 
de si grands progrès depuis lors. L'homme est bien loin, à 
l'origine, de nous apparaître propriétaire sans limites. » 
« C'est la communauté des biens que l'on rencontre au 
berceau des sociétés, et la propriété privée a dû gagner 
pied à pied tout le terrain qu'elle a conquis. » 

Lassalle nous présente d'ailleurs, quelques pages plus 
loin, une proposition plus hardie encore. Nous voulons 
parler du paragraphe dont le titre à lui seul est significa- 
tif : Le droit comme produit uniquement par les actes révolu- 
tionnaires du peuple. 

Voici son argumentation : Ce qui est implicitement 
dans la loi, ce qui s'y trouve exprimé en silence, pour 
ainsi dire, doit être respecté. Or les actes de tout le peuple 
peuvent créer à eux seuls des lois implicites. C'est même 
là le fondement du droit coutumier. Mais Lassalle, sans 
remarquer que le nombre ne confère pas nécessairement 
les mêmes pouvoirs que le temps, admet que la règle est 
encore vraie en temps de révolution, et l'exemple qu'il 
choisit va nous montrer toute l'extension qu'il entend 
donner à ce principe menaçant. Le 6 janvier 1794, la 
Convention vota une loi qui supprimait la faculté de tester 
en ligne directe. Or elle décida en même temps que cette 
loi s'appliquerait à tous les héritages ouverts après le 
14 juillet 1789, date de la prise de la Bastille, et même 
annulerait les testaments antérieurs à cette date, faits par 
des gens morts postérieurement. Ce fut à très bon droit, 
dit Lassalle, car, dans sa nouvelle conscience du droit, le 




LA «THÉORIE DES DROITS ACQUIS ». 



151 



peuple français entendait supprimer les privilèges ana- 
logues au droit d'aînesse, etc. 

Ouand la nation a-t-elle établie ces vues nouvelles dans 
la sphère du droit, c'est-à-dire quand les a-t-elle rendues 
applicables en fait? — C'est précisément le jour où elle a 
mis en évidence ces desseins nouveaux. Or ce jour fut le 
14 juillet 1789, car tous les historiens font dater la Révo- 
lution de cette journée, et, de plus, cette loi a subsisté de- 
puis lors, à l'abri de toute attaque (du moins, Lassallc le 
croit, car elle a été fort attaquée en réalité). 

Règle bien périlleuse, on le comprend, car avant d'ac- 
corder à Lassallele bien fondé de sa conclusion, il faudrait 
au moins le voir rester fidèle à ses prémisses. Il faudrait 
que tout le peuple eût manifesté sa volonté par un acte, 
par une sorte de plébiscite. 

La troupe d'insurgés, conduite par quelques déserteurs 
à l'assaut de la vieille prison d'État, méritait-elle la quali- 
fication de « peuple français -, ? Car, pour que le citoyen 
puisse conformer sa conduite aux lois de son pays, encore 
doit-on lui donner un moyen à peu près sur de les con- 
naitre . _ Les Français se sentirent-ils, le 15 juillet 1789, 
sous le régime de lois nouvelles? 

Prenons un exemple contemporain, pour mieux faire 
comprendre notre pensée. On sait le bruit que fit le 
regrettable incident des coups de fusil tirés par la troupe a 
Fourmies, il y a quelques années. - S. le parti socialiste 
arrivait au pouvoir, ses chefs seraient-ils en droit de décla- 
rer que, de ce jour, le peuple a condamné la hiérarchie 
militaire, et à casser toutes les nominations d'officiers 
faites depuis lors. — Ou encore, si Lassalle fût devenu, 
comme ill'espérait, président d'une république allemande, 
se fùt-il senti le droit d'appliquer des lois nouvelles à partir 
de la date de son discours àRonsdorf, par exemple, ou de 






Wi 









152 ÉTDDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

sa nomination à la présidence de l'Association générale des 
ouvriers allemands (événements dont nous parlerons plus 
tard), sous prétexte crue le peuple allemand avait fait con- 
naître clairement sa volonté à chacune de ces deux dates? 
Nous laissons au lecteur le soin de répondre à ces ques- 
tions. 

Nous ne dirons qu'un mot de la deuxième partie de la 
Théorie des droits] acquis, car elle nous apprendrait peu 
de chose sur son auteur, qu'un très court résumé ne nous 
puisse montrer. Nous voulons dire sonaptitude à soutenir 
une thèse fausse, avec infiniment de science,' de logique 
et de talent. Tous les critiques de Lassalle, M. Bernstein 
au premier rang, sont d'accord pour reconnaître que sa 
démonstration est manquée. Il est donc superflu de la re- 
produire longuement. C'est une étude très étendue sur 
l'héritage à Rome, et chez les Germains, pour démontrer 
enfin que notre conception actuelle sur cette matière est 
un « malentendu colossal ., , une «. impossibilité théori- 
que absolue « . 

Selon Lassalle, on s'est entièrement trompé jusqu'ici, 
en supposant que le but du testament romain était une 
transmission de biens. Ce n'est là que l'accessoire. Il est 
en réalité une transmission de la volonté du mort, volonté 
qui doit revivre dans son héritier, choisi par lui. Cette 
thèse hardie est soutenue avec une érudition inépuisable 
par Lassalle. 

Les Germains primitifs, au contraire, ne connaissent 
que l'héritage ab intestat. Chez eux, c'est la famille qui 
hérite par droit de naissance. Aussi est-elle copropriétaire, 
pendant la vie même de son chef. 

En empruntant plus tard le testament aux Romains, les 
Germains n'en n'ont pas compris le sens. Ils se le sont 



JUUÙ-. - 






LA «THEORIE DES DROITS ACQUIS». 153 

incorporé, mais comme une « épine dans leur chair » . — 
Voici les conclusions singulières, mais significatives au 
point de vue révolutionnaire, de ces longues études histori- 
ques. — Le seul testament conséquent avec lui-même est 
le testament romain. La Convention, en préparant le code 
civil français, en vigueur dans les provinces rhénanes au 
temps de Lassalle, est revenue à la conception germani- 
que, mais l'a faussée, en ne laissant aux héritiers aucun 
droit, pas même celui de surveillance, pendant la vie du 
propriétaire, qui possède ainsi seul et sans conditions. — 
Donc la succession ah intestat ne repose aujourd'hui que 
sur la volonté de l'État, réglant les successions, et sur la 
famille en tant qu'institution d'État. — C'est un règlement 
des successions par la Société. 

Concluez maintenant, d'après les principes de Lassalle, 
dit nettement M. Bernstein, si l'héritage devra un jour être 
respecté parla législation socialiste, en tant que « droit 
acquis » . 

Mais voici cependant l'appréciation du même critique 
sur l'étude historique qui forme la base de l'argumentation 
de Lassalle. 

« Bien loin d'être en opposition dans leurs principes 
mêmes, le droit successoral desBomains, et celui des Ger- 
mains, montrent simplement deux étapes du développe- 
mentjuridique par lequel ont passé tous les peuples. — 
Les recherches de Lewis-Morgan l'ont établi. Les Ger- 
mains, à l'époque où Tacite les a décrits, achevaient de 
passer du degré intermédiaire de la barbarie à son degré 
supérieur. La transition du matriarchat au patriarchat, de 
1 accouplement à la monogamie, n'étaient pas chez eux en- 
tièrement accomplis. Ils vivaient en communautés, for- 
mées par les liens du sang. Le communisme primitif les 
régissait encore. — Dans ces conditions, un droit succès- 



154 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 




soral reposant sur la volonté subjective était une impossi- 
bilité. 

« Chez les Romains, au contraire, même avant la sup- 
pression de la royauté légendaire, l'ordre de choses que 
nous venons de tracer avait été détruit, pour faire place 
à une constitution reposant sur le partage des terres et la 
distinction des richesses personnelles. La propriété privée 
du sol, et la suppression des communautés fondées sur les 
liens du sang, voilà le terrain véritable où se développa le 
testament romain. 

« Aussi, ajoute plus loin M. Bernstein, l'édifice savam- 
ment construit par Lassalle repose-t-il sur une base abso- 
lument imaginaire. Quelque rigide et serrée que soit la 
logique, quelque fine et spirituelle que paraisse l'analyse, 
il n'a pas prouvé par cette longue étude sur le droit romain 
ce qu'il voulait établir. » 

En socialiste convaincu, l'éditeur de Lassalle s'associe 
cependant aux conclusions de la Théorie des droits acquis. 
Comme nous l'avons dit, l'opinion d'un lecteur impartial 
sera déterminée, à notre avis, par la conception qu'il se 
sera faite des rapports raisonnables, en vue du bien com- 
mun, entre l'individu et la société, entre le présent et le 
passé. 

Citons en terminant une curieuse lettre de Lassalle à 
l'éditeur des Droits acquis, Duncker. Nous la devons à 
M. Brandes. 

Elle donne un nouvel aperçu de son extraordinaire con- 
fiance en lui-même, et de son défaut complet de mo- 
destie, i 

« Mon œuvre, écrit-il, amènera une révolution totale 
" dans le domaine de la philosophie du droit. Je ne con- 
« nais personne, parmi les auteurs vivants, qui fût ca- 
« pable de l'écrire... car, aux plus savants manquerait le 



LA «THÉORIE DES DROITS ACQUIS». 



155 



h coup d'œil qu'apporte l'étude des sources, unie aux 
, autres qualités naturelles. . . Il y faut, en effet, cette force 
p philosophique, cette intelligence didactique... qui ne se 
. trouvent ni chez les philosophes, nichez les juristes ac- 
„ tuels... Enfin, il y faut une certaine lecture historique 
„ universelle, qui ne s'acquiert pas à dessein... Je vous 
a garantis que l'œuvre fera époque. » 

Il faut ajouter à la décharge de Lassalle que cette ré- 
clame personnelle avait pour objet d'obtenir de son édi- 
teur le prix le plus élevé possible de son œuvre, point qui 
est très longuement traité dans le reste de la lettre. 

Dans cette première étude, nous avons suivi Lassalle 
jusqu'au seuil de cette carrière politique si courte, qui 
devait le faire vivre dans la mémoire des hommes. —H 
faut bien l'avouer, en effet, si sa vie eût été raccourcie de 
deux années seulement, nul ne prononcerait aujourd'hui 
son nom. Ses amis lui auraient gardé un souvenir fidèle, 
car il savait se faire aimer. Tous ceux qui l'avaient bien 
connu auraient regretté que les dons si exceptionnels de 
son intelligence et de sa volonté n'eussent pas porté les 
fruits durables qu'ils semblaient promettre dans la fleur de 

leur printemps. 

Aucun de ces ouvrages, intéressants cependant, que 
nous avons analysés, n'avait de chances de lui survivre, 
sinon dans la mémoire de quelques spécialistes, philoso- 
phes ou jurisconsultes. 

Et pourtant, l'occasion seule lui manquait encore pour 
donner sa mesure. S'il n'était pas armé, comme il l'a dit 
avec quelque exagération, de toute la science de son 
temps, il avait accumulé dès lors les trésors d'érudition 
qu'il allait mettre au jour, à la stupéfaction de ses adver- 
saires. 



I 




156 



ÉTUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



Par bonheur pour lui, le moment était proche où il de- 
vait rencontrer enfin cette occasion, qu'il attendait depuis 
quinze années, pour tenter de réaliser le rêve de sa jeu- 
nesse, pour . se vouer aux affaires publiques . , pour 
"combattre au nom des fins les plus sacrées de l'huma- 
ni té » . 



COUP D'OEIL 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE 

(18C2-1864) 



1 



1 



COUP D'OEIL 



1 

■ 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE 



La carrière politique de Lassalle, qui fut le créateur 
du parti socialiste, est un chapitre de la plus haute impor- 
tance dans l'histoire de Y Allemagne contemporaine. Mais 
cette période de sa vie ne saurait être retracée sans de 
grands développements, sans une étude complète des 
circonstances et des partis au milieu desquels elle se 
déroula. Nous nous contenterons d'en donner ici un 
simple aperçu, que des publications récentes ont permis 
de rendre assez exact, nous l'espérons du moins. Eidèle à 
notre intention de tracer avant tout le portrait moral de 
Lassalle, nous soulignerons principalement les traits qui 
lui sont personnels et les particularités de son caractère. 
En 18G2, Lassalle sentait, depuis quelque temps déjà, 
son inaction lui peser. Les séductions de la science ne 
suffisaient plus à endormir le désir d'activité qui tour- 
mentait cette ardente nature. La haute opinion qu'il 
avait de lui-même lui faisait regretter chaque jour davan- 
tage de sentir sans influence réelle un esprit qu'il jugeait 
fait pour gouverner les hommes. L'âge venait pourtant. 
Sa santé était fatiguée par un travail de cahinct opiniâtre, 
parfois même fébrile, et peut-être aussi par l'abus des 
plaisirs. Sa correspondance avec ses amis trahit ses préoc- 



m 



■M 

m 



m 
s 

m 



_■ 



160 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



1 



kT^ 




cupations à ce sujet. Il sentait que sa jeunesse allait s'en- 
voler bientôt. » Voici l'après-midi qui vient » , écrivait-il 
à Freiligrath. Alors, où jamais, lui semblait-il, ses qua- 
lités natives et la vaste culture de son esprit devaient 
porter leurs fruits. Il rêvait de se jeter dans la mêlée poli- 
tique, d'entrer enfin en action dans le monde des faits 
positifs. Il aspirait à descendre des régions sereines, mais 
quelque peu désertes et silencieuses, de la science juri- 
dique et philosophique. Encore quelques années, et il 
serait trop tard. Une génération nouvelle viendrait peut- 
être arracher au lutteur aigri et fatigué les suffrages de ce 
peuple qu'il aimait, mais dont il attendait, en retour de 
sa sollicitude, la satisfaction de ses ambitions. 

Les circonstances politiques semblaient plus favorables 
à une action des partis avancés. Le roi Guillaume, après 
avoir fait naître l'espoir au cœur de la bourgeoisie libé- 
rale, oubliait décidément ses promesses d'une ère nou- 
velle. Il reprenait les préparatifs de conquête, fidèle en 
cela à la véritable tradition prussienne, comme les dix 
années suivantes l'ont démontré, mais en contradiction 
complète avec le sentiment des classes éclairées en Alle- 
magne. Le conflit était imminent, entre les représentants 
de la bourgeoisie dans le parlement et le parti féodal qui 
entourait le trône. 

Peut-être Lassalle rêva-t-il d'abord de se faire une 
place, à l'aile gauche sans doute, mais pourtant dans les 
rangs de ces bourgeois progressistes qu'il allait bientôt 
combattre avec acharnement. 

Ses avances furent repoussées. L'ancien insurgé de 
1848, l'ami aux allures excentriques de la comtesse de 
Hatzfeldt, parut un allié compromettant aux mandataires 
de la classe moyenne. 

Lui-même était d'esprit trop absolu, trop entreprenant, 



CARRIERE POLITIQUE DE LASSALLE. 



161 



pour être capable de faire longtemps cause commune 
avec ces parlementaires irrésolus et prudents à l'excès. 

Son instinct lui indiqua sa voie véritable. Il résolut d'en 
appeler au peuple lui-même, et de démasquer ceux qui 
prétendaient parler en son nom, tout en trahissant sa 
confiance. 

Un voyage en Italie, en 1862, le mit en relation avec 
Garibaldi et les révolutionnaires transalpins. Ce fut l'im- 
pulsion décisive. Il revint à Berlin résolu à l'action à tout 
prix. 

Au printemps de 1862, il fut invité à prononcer une 
conférence dans un cercle ouvrier des faubourgs de Berlin. 
C'était l'occasion souhaitée. 

Il parla sur 1' « Essence d'une Constitution » . Le sujet 
était à l'ordre du jour, car le ministère prussien préten- 
dait gouverner sans majorité parlementaire, au mépris de 
la Constitution du royaume. 

Lassalle exposa qu'une Constitution n'est pas une simple 
« feuille ,de papier » conservée dans quelque dépôt d'ar- 
chives. Dans son essence, c'est l'ensemble des pouvoirs 
qui maintiennent, dans l'État, les choses et les gens à la 
place qu'ils y occupent. 

Si le peuple veut une Constitution à son gré, il doit 
disposer de l'armée, de l'administration, de la magistra- 
ture, de tous les pouvoirs de l'État. Ce n'est qu'avec ces 
armes qu'il pourra faire prévaloir sa volonté. 

Ce fut, dit-il, l'erreur des révolutionnaires de 1848 
que d'avoir voté paisiblement des lois théoriques, au lieu 
de s'emparer d'abord des pouvoirs effectifs de la nation. 
Avant toute autre chose, ils auraient dû, par exemple, 
transformer l'armée royale en une armée populaire. 

Moyens excellents, en effet, pour le triomphe de la 
cause démocratique, moyens praticables peut-être en 

11 



162 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 




1848, mais que les progressistes parlementaires n'avaient 
pas tort de juger impraticables en 1862. Les recom- 
mander, c'était prêcher la Révolution. Éclairée par l'expé- 
rience de 1848, la bourgeoisie libérale la craignait alors 
pour elle-même, tout autant que pouvait le faire le parti 
de la Cour. Et le langage trop sincère de Lassalle, tout en 
excitant les colères des parlementaires, devait par sur- 
croît lui attirer les sympathies perfides des réactionnaires 
féodaux. Car c'était trop bien servir leurs projets que de 
montrer au grand jour les conséquences logiques, mais 
effrayantes, des théories de l'opposition progressiste, 
c'est-à-dire la Révolution menaçante. Cette sympathie dan- 
gereuse accompagnera dès lors l'agitateur et ne sera pas 
sans influence sur la suite de sa carrière. 

A propos de ses débuts à la tribune, l'organe des partis 
féodaux, la Gazette de la Croix, écrivait ce qui suit sur la 
conférence de Lassalle : « Il y a beaucoup de vues justes 
dans ce discours, surtout au moment où l'orateur con- 
seille de désarmer les vaincus. Actuellement, c'est la 
couronne seule qui pourrait se decouronner elle-même. . . » 
Et la conclusion de l'article recommandait à la Cour l'em- 
ploi des moyens énergiques. 

Le 12 avril 18G2, Lassalle prononçait de nouveau dans 
un faubourg de Rerlin, devant une assemblée ouvrière, 
une conférence plus importante que la précédente. Il la 
publia ensuite sous le titre de Programme ouvrier. Les 
théoriciens actuels du socialisme, qui tiennent d'ordinaire 
peu de compte des vues vieillies de Lassalle, considèrent 
pourtant cet écrit comme une excellente introduction 
dans la sphère des idées socialistes. On peut y admirer en 
effet les qualités maîtresses de son auteur, la logique de 
la déduction et la clarté du style. Cette œuvre hardie 
passa presque inaperçue tout d'abord, mais elle devait 



CARRIERE FOLITIQUE DE LASSALLE. 



163 



bientôt apporter à Lassalle la présidence de 1' « Asso- 
ciation générale des ouvriers allemands » , et en même 
temps lui attirer le premier de ses nombreux procès poli- 
tiques. 

Signalons quelques idées intéressantes, par exemple 
une curieuse définition de l'essence d'une révolution. 
« Un parti n'est véritablement révolutionnaire, dit Las- 
« salle, que lorsqu'il tend à subtituer un principe histo- 
» rique ou social entièrement nouveau, à des conceptions 
« vieillies du gouvernement des peuples. » 

Une révolution peut donc s'accomplir par les voies les 
plus pacifiques, car la transformation économique qui, 
depuis quelques siècles, a transporté insensiblement la 
puissance sociale et politique de la propriété foncière au 
capital mobilier, n'est pas autre ebose qu'une révolution. 
On peut en dire autant du développement de la monar- 
chie absolue depuis la Renaissance. 

Au contraire, une émeute sanglante, un soulèvement 
populaire, peuventêtre éminemment réactionnaires. C'est, 
à l'avis de Lassalle, le cas de la guerre des paysans alle- 
mands, au seizième siècle. Car il pense que l'aspiratiou 
des paysans révoltés était de changer les intermédiaires 
qui réglaient leurs rapports avec l'Empereur et le gouver- 
nement de l'Empire. Ils voulaient remplacer, dans cet 
office, les grands seigneurs féodaux, les princes souve- 
rains, par les représentants, nobles ou bourgeois, de la 
propriété foncière. 

Or, comme ce principe social avait achevé sa mission à 
la fin du moyen âge, l'effort des paysans n'avait d'autre 
signification que celle d'un véritable retour en arrière, 
d'une tentative purement réactionnaire. 

Le Programme ouvrier nous éclaire aussi sur la con- 
ception que Lassalle se faisait du rôle de l'État. Il raille 



i. 
H 



'^ 





164 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



les partisans des doctrines de Manchester, qui rédui- 
sent sa mission à la protection des propriétés et des 
personnes et lui demandent seulement le maintien de 
l'ordre établi. C'est là, dit-il, une « idée de garde de 
nuit » , dont l'idéal est la tranquillité des rues dans le 
quartier confié à sa surveillance. Lassalle recommande à 
la classe ouvrière une tout autre conception de l'État. 11 
est, suivant l'expression du philologue Bœckh, ami de 
Lassalle, 1' « institution dans laquelle doit se réaliser toute 
la vertu de l'humanité » . 

Lassalle indique aussi, dès lors, une idée qui lui est 
chère. Il proclame l'injustice des impôts indirects, parce 
que les classes pauvres, à son avis, y contribuent dans une 
proportion écrasante, et il énonce ce curieux principe : 
« Toute classe dirigeante et privilégiée tend à se soustraire 
» aux impôts, pour en rejeter le poids sur les autres 
» classes de la société. » En effet, l'ancien régime offrait 
un exemple saisissant de cette tendance, la noblesse 
s' étant soustraite à la plupart des charges publiques, et la 
démocratie triomphante n'échapperait pas à la même ten- 
tation. 

Le 17 novembre 1862, Lassalle abordait de nouveaula 
question constitutionnelle dans une réunion publique à 
Berlin. Dans ce discours, publié sous le titre de Que faire? il 
conseillait à la Chambre des députés, alors en lutte ouverte 
avec M. de Bismarck, de cesser un combat stérile. Plus 
de récriminations, de protestations inutiles. Le moyen de 
vaincre l'absolutisme du gouvernement est bien simple. 
Il suffit d'exprimer ce qui est, c'est-à-dire de montrer aux 
plus aveugles que la Constitution est morte en Prusse. 
Voici ce que Lassalle propose pour arriver à ce but : Que 
la Chambre s'ajourne à une date^ indéterminée et laisse 
gouverner sans Parlement le ministère dont les prétentions 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



165 



à l'absolutisme, dévoilées par la retraite des représentants 
de la nation, éclateront au grand jour. L'opinion publi- 
que, enfin éclairée en Prusse et surtout eu Europe, ne lais- 
sera pas longue vie au ministère traître à la Constitution. 
Il est curieux de constater que Lassalle recommande, 
en 1862, cette même « résistance passive" qu'il accablait 
de ses mépris en 1848. 

En terminant, il offrait de nouveau, au parti libéral, 
une réconciliation complète et l'appui de ses conseils. 
L'un et l'autre furent repoussés, et, cette fois encore, les 
réactionnaires seuls applaudirent. 

Il faut bien avouer que Lassalle montrait, comme à son 
ordinaire, une confiance exagérée en lui-même, un opti- 
misme toujours prêt à prendre ses désirs pour des réa- 
lités et surtout une fâcheuse tendance à jouer le tout pour 
le tout, en s'étonnant de n'être pas suivi sans discussion. 
Ce sont là, d'ailleurs, les véritables dons de l'homme 
d'action, du chef d'armée qu'il rêvait de devenir. Mais 
encore, pour réussir de la sorte, faut-il posséder une 
armée et, de plus, ne pas la hasarder sans cesse d'une 
façon trop téméraire. 

La courte réponse qu'il fit aux attaques soulevées 
contre lui par ce dernier discours porte dans son œuvre le 
titre de Force et droit. Il s'y défend d'avoir laissé entendre 
que la violence devait primer le droit. Il avait fait seule- 
ment remarquer, dit-il, qu'il en est toujours ainsi dans 
l'histoire, et il conclut en proclamant que « seule la démo- 
li cratie en Prusse peut parler du droit, car seule elle ne 
« lui a jamais fait violence dans le passé. La démocratie 
« a le droit et elle aura la force. » 

Cependant le gouvernement s'était ému des théories 
révolutionnaires émises dans le Programme ouvrier » . Saisi 
dès son apparition, cet opuscule attira à son auteur un 



J 



I 



166 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



procès qui fut plaidé le 16 janvier 1863. Lassalle, con- 
damné d'abord à dix mois de prison, vit pourtant sa 
peine réduite en appel à une simple amende. 

Son plaidoyer fut publié avant les débats, sous le titre 
de La science et les ouvriers. Il s'efforce de défendre les 
droits de la science en avocat brillant et érudit : « L'al- 
« liance de la science et des travailleurs, dit-il, ces deux 
« pôles opposés de la société qui, lorsqu'ils s'embrasse- 
« ront, étoufferont tout obstacle à la civilisation entre 
« leurs bras d'airain, voilà le but auquel j'ai juré de 
« vouer ma vie, aussi longtemps qu'elle durera. » 

Tout ce discours est semé de railleries mordantes à 
l'adresse du procureur royal, M. de Schelling (1), qui sou- 
tenait l'accusation. Lassalle se servit habilement, pour 
l'accabler, de citations tirées des œuvres de son père, le 
grand philosophe Schelling, qui avait défendu constam- 
ment la liberté de penser et dont l'accusé rappela, en ter- 
minant, cette belle pensée : a Le milieu par lequel les 
« âmes peuvent s'entendre entre elles n'est pas l'air am- 
« biant, mais la liberté commune, dont les ondulations 
« se propagent jusqu'au fond des cœurs. Lorsque l'esprit 
« d'un homme n'est pas pénétré du sentiment de la 
« liberté, toute communication est interrompue pour lui, 
« non seulement avec autrui, mais avec lui-même. Rien 
« de surprenant à ce qu'il demeure alors incompréhen- 
» sible à soi-même et aux autres, se fatiguant, dans sa ter- 
« nble solitude, à de vaines paroles auxquelles nul écho 
« amical ne répond dans son cœur et dans celui de ses 
» semblables. Demeurer incompréhensible à un tel 
« homme, c'est une gloire et un honneur devant Dieu et 
« devant les hommes. » 



(1) Il y a quelques mois encore, M. de Schelling était ministre de la jus- 
tice en Prusse. Les traits de Lassalle n'ont donc pas nui à sa carrière. 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



167 



Le compte rendu sténographique des débats de ce 
procès, publié par M. Bernstein dans son édition des 
œuvres de Lassalle, donne un aperçu piquant de l'arro- 
gance et de l'opiniâtreté de l'accusé, qui arracha toutes 
sortes de concessions matérielles à des juges en somme 
assez débonnaires pendant l'audience, bien que leur sen- 
tence ait été sévère. 

M. de Schelling, blessé au vif, fit condamner Lassalle, 
en avril 1863, à un mois de prison, pour offenses au mi- 
nistère public. Mais cette poursuite, traînée d'appel en 
appel, finit par être abandonnée. 

Avant le jugement en appel, dans le procès du Pro- 
gramme ouvrier, dont nous venons de parler, Lassalle fit 
imprimer des Notes critiques sur le jugement \en première 
instance. Dans cet écrit, il défend par des subtilités d'avo- 
cat une cause qui aurait pu fournir des arguments plus 
élevés et plus convaincants. Le passage le plus intéressant 
est celui où il se justifie habilement d'avoir attaqué l'im- 
moralité innée des hautes classes de la société. Il est cer- 
tain qu'en les jugeant avec les impressions du procès 
llatzfeldt, Lassalle ne pouvait en avoir une haute opinion. 
11 s'appuie de l'autorité de Fichte : » L'homme, a écrit ce 
« philosophe, devient plus mauvais à mesure qu'il se fait 
a plus vieux et plus important. Il en vient à tenir pour 
« des niaiseries les bonnes tendances de sa jeunesse, et il 
u vaudrait mieux pour la société que l'on mourût à trente 
« ans. Les enfants des hautes classes deviennent plus 
a mauvais que les autres, parce qu'ils ne supposent pas 
« qu'on puisse être meilleur au-dessous deux et qu'ils 
« connaissent bien plus vite la vie. » 

Pour en finir avec les œuvres qui se rapportent au 
procès du Programme ouvrier, nous dirons un mot du 
discours que Lassalle comptait prononcer en appel, et qui 




168 



ETUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



■ 



fut publié dès l'été 1863, bien que les débats se fussent 
ouverts le 12 octobre seulement. 

Ce plaidoyer est intitulé : Les impôts indirects et la situa- 
tion des classes ouvrières. Le ton en est assez modéré, car 
Lassalle, qui s'était définitivement jeté dans la mêlée, 
croyait à son étoile en ce moment et sentait le pouvoir 
mieux disposé pour lui. 

Il s'efforça de démontrer que les impôts indirects, n'at- 
teignant pas les individus en proportion de leur fortune, 
font peser sur les classes pauvres presque tout le poids des 
charges publiques. C'est une progression à rebours, car le 
citoyen qui a trois cent mille francs de rente ne con- 
somme pas trois cents fois plus de sucre, par exemple, que 
celui qui a mille francs de rente. Par conséquent, il ne 
paye pas trois cents fois plus l'impôt sur le sucre, comme 
il devrait le faire. 

Lassalle apporte à l'appui de sa thèse les témoignages 
d'Adam Smith, de Sismondi et d'autres auteurs. Il in- 
voque l'autorité d'économistes français du dix-septième 
siècle, Boisguilbert et Forbonnais, entre autres, que les 
socialistes allemands considèrent comme des précurseurs 
de leur doctrine. Ces citations sont remarquables, mais 
elles démontrent que la bourgeoisie n'a pas créé les impôts 
indirects, depuis que la Révolution l'a faite triomphante, 
comme le prétend Lassalle, puisqu'on en stigmatisait déjà 
les abus, sous le régime de la monarchie absolue, héritière 
directe des procédés fiscaux de la féodalité. Il s'étend 
longuement aussi sur la répartition des fortunes en Prusse, 
où les grands capitalistes étaient rares à cette époque. 

Une érudition un peu confuse, mais fort étendue, se 
révèle dans cette longue discussion. Depuis plusieurs 
années, Lassalle s'était voué aux études économiques. Il 
était doué d'une puissance de travail remarquable, on le 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



109 



sait, et il avait noté avec soin, dans les économistes clas- 
siques, les passages qui venaient à l'appui de ses opinions 
socialistes. Ces passages sont fort nombreux dans certains 
d'entre eux; ils n'avaient pas échappé au coup d'œil 
perçant de Lassalle. 

Il prononça dans sa péroraison cette phrase caracté- 
ristique, qui montre bien en lui le disciple de la pensée 
française : «Connaissez-vous, messieurs, dit-il à ses juges, 
« toute la continuité cachée dans l'histoire de la Révo- 
« lution française? Pour moi, je la connais dans ses fibres 
r les plus intimes, b C'est la digne conclusion de la 
période de sa vie où la théorie révolutionnaire le pré- 
occupa surtout. La conduite d'un parti politique allait 
donner à ses idées une direction plus positive et plus 
immédiatement pratique. 

La lutte entre M. de Bismarck et le parti libéral, alors 
en majorité dans la Chambre prussienne, était à l'état 
aigu, vers la fin de cette année 18(32. M. Bernstein trace 
ce curieux portrait du futur chancelier, à l'époque de ses 
débuts au pouvoir : « Il avait appris de la diplomatie russe 
comment on peut gouverner despotiquement et intriguer 
sous main avec les révolutionnaires, et de la diplomatie 
française, commenton doit toujours accuser son adversaire 
de préparer une mauvaise action, au moment où l'on est 
sur le point de la commettre soi-même. Comme spécialité, 
il cultivait de plus cette rubrique de tous les diplomates 
et escrocs chevronnés, qui consiste à afficher de temps à 
autre une sincérité « ébouriffante » , afin de pouvoir, à 
l'occasion prochaine, et avec un succès certain, employer 
le même langage à dissimuler la vérité. » 

Pour résister aux empiétements du gouvernement, la 
bourgeoisie libérale avait fondé à Gotha, en 1861, le 



170 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



■ 



National Verein, et la partie la plus intelligente de la classe 
ouvrière s'était tout d'abord associée à ce mouvement. 

Ce ne fut que pour un moment, toutefois. L'Exposition 
de Londres, en 1862, donna lieu à des souscriptions 
publiques, dont le but était de payer à des ouvriers 
choisis un voyage en Angleterre. Ces visiteurs de l'Expo- 
sition, mis au contact de la vie politique et sociale, si 
active au delà de la Manche, ayant noué de nouvelles 
relations avec les démocrates allemands de 1848, exilés 
en Angleterre, se demandèrent, en rentrant dans leur 
patrie, s'ils étaient bien dans la bonne voie. A Berlin et à 
Leipzig à la fois, se fit jour l'idée d'un congrès ouvrier, 
qui aurait à élaborer le programme spécial des revendi- 
cations particulières au monde du travail. 

A Berlin, ce mouvement s'apaisa bientôt, grâce à l'in- 
fluence des chefs du parti progressiste dans cette ville, de 
Schulze-Delitzsch en particulier, qui avait alors une grande 
action sur les classes populaires. Mais les éléments dissi- 
dents de Leipzig ne se laissèrent pas endormir par les 
bonnes paroles de ces hommes politiques, qui déclaraient 
les ouvriers « membres d'honneur» de leur parti, laissant 
assez entendre qu'ils prétendaient les tenir en tutelle. 
Deux fois les mandataires de la réunion de Leipzig vinrent 
négocier sans succès à Berlin, et, à cette occasion, ils 
furent mis en relation avec Lassallc. 

Celui-ci venait d'appeler de nouveau l'attention sur lui 
en prononçant son plaidoyer : La science et les ouvriers. 
Il fit le meilleur accueil aux délégués, et, sur leur prière, 
il fut convenu qu'il adresserait au Comité ouvrier de 
Leipzig ses conseils et son programme sous la forme 
d'une Lettre ouverte, qui parut, en effet, en mars 1863. 

La Lettre ouverte débute par une violente attaque contre 
la politique du parti progressiste. Puis elle expose cette 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



171 



théorie célèbre que Lassalle a nommée la « loi d'airain » , 
car ce métal lui fournissait une de ses métaphores de pré- 
dilection. 

Voici en quelques mots l'énoncé de cette loi. L'ouvrier, 
sous le régime économique actuel, ne peut voir son salaire 
s'élever d'une façon durable au delà, ni d'ailleurs s'abaisser 
au-dessous de ce qui est nécessaire à sa subsistance et à 
celle de sa famille. 

Par ce mot de subsistance nécessaire, Lassalle entend 
le niveau inférieur des besoins de l'homme, à une époque 
et dans un pays donnés, les choses dont il ne peut se 
passer sans une véritable souffrance. 

Voici comment il établit cette loi. Supposons que les 
salaires s'élèvent dans une certaine industrie, pendant 
une période de prospérité. Aussitôt, des ouvriers d'in- 
dustries voisines se présentent, ou tout au moins les 
familles des travailleurs s'augmentent par le bien-être qui 
règne dans les ménages. Lassalle croit du moins cette 
dernière conséquence inévitable. L'offre du travail aug- 
mente en tout cas par rapport à la demande, et le salaire 
est amené à baisser de nouveau. 

Au contraire, si par une raison quelconque les salaires 
descendent au-dessous de la somme qui procure cette 
subsistance indispensable à laquelle le peuple est accou- 
tumé, le célibat forcé, la misère, la maladie, la faim 
même font leur œuvre destructive. L'offre du travail 
diminue et le salaire remonte. 

La conclusion de Lassalle est la suivante : « Le salaire 
oscillera par des variations très faibles aux environs de la 
somme qui procure tout juste à l'ouvrier sa subsistance et 
celle d'une famille moyenne. Telle est la » loi d'airain » 
qui régit sa condition économique. 

Démonstration incomplète et naïve, car, même en ad- 






172 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






mettant ces raisonnements mathématiques sur des matières 
aussi délicates, la difficulté consiste dans la détermination 
de ce niveau moyen d'existence, dont l'ouvrier est supposé 
ne pouvoir se passer. Ce qui semble un objet de luxe à 
une époque, devient objet de consommation courante par 
la suite. Ainsi des chaussures, des mouchoirs, des four- 
chettes, dans les temps modernes. Gomment déterminer 
les choses et les jouissances dont l'ouvrier ne peut se 
passer en bonne justice, avant de songer à épargner? 

Lassalle se rend bien compte lui-même que la loi d'ai- 
rain ne semblera intolérable aux ouvriers que s'ils aspi- 
rent à relever leur condition. Aussi leur conseille-t-il de 
comparer leur situation actuelle, non pas à celle de leurs 
semblables dans le passé, mais à celle de leurs concitoyens 
dans le présent. « Car, dit-il, toute satisfaction humaine 
a n'existe que par l'excès des moyens de satisfaction sur 
« la limite inférieure qui est d'usage à une époque. Le 
» sauvage ne souffre pas de manquer de savon et d'habit. 
« Toute souffrance ou privation de l'homme ne dépend 
« que du rapport des moyens de satisfaction avec les 
« satisfactions et habitudes de vie existantes actuelle- 
« ment. » 

11 serait inutile de s'attarder à une réfutation superflue 
de la loi d'airain, puique le parti socialiste lui-même a 
renoncé à en parler. M. Bernstein, qui s'est occupé plus 
d'une fois de cette question, a écrit : « La loi d'airain 
répond à un certain état social. A notre époque de grande 
industrie, elle est tout au moins dépassée. Elle suppose 
offre et demande absolument libres, absence d'organisation 
de la classe ouvrière et de réglementation par l'Etat. C'est 
ce qui n'a pas lieu. » 

La loi d'airain est donc absolument rejetée par les 
Marxistes. Elle fut cependant admise, à titre de compromis, 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 173 

dans le programme socialiste, au moment de la fusion des 
partisans de Marx et de ceux de Lassalle, en 1875. On la 
raya définitivement en 1891, à Erfurt. Mais Liebknecht 
lui consacra alors une courte oraison funèbre, et déclara 
qu'elle avait merveilleusement rempli son rôle, dans l'agi- 
tation démocratique. 

Aussitôt après avoir exposé le mal qui résulte, pour la 
classe ouvrière, de l'existence de la loi d'airain, Lassalle 
indique le remède qu'il propose. La classe ouvrière doit 
devenir son propre entrepreneur, en formant de grandes 
sociétés coopératives de production, dont l'avantage sera 
de supprimer à la fois le gain du capital et la loi d'airain. 
Mais d'où viendra le capital nécessaire à la fondation de 
ces entreprises?— De l'État, dont c'est le rôle et le devoir. 
— Etl'inventeur de cette panacée développe tout un plan 
financier qui facilitera la réalisation de son rêve : émission 
de billets par une banque spéciale, assurances réciproques 
entre les différentes coopératives, etc. 

Ce plan serait véritablement puéril, si Lassalle avait cru 
tout à fait à l'efficacité de son remède. — Sa correspon- 
dance avec Rodbertus démontre, au contraire, qu'il n'était 
pas persuadé du succès de ses propositions : «Mais, dit-il, 
« pour s'excuser, il faut bien offrir à l'esprit des ouvriers 
« quelque chose de tangible et de pratique. » — Il ne 
put d'ailleurs réfuter l'objection qui lui fut aussitôt pré- 
sentée : il ressuscitait les ateliers nationaux, qui échouèrent 
si complètement à Paris, en 1848, quelles qu'aient été, du 
reste, les raisons de cet échec. 

« Les idées de Lassalle sur les coopératives ne pouvaient 
être suivies et conséquentes, a écrit M. Bernstein dans un 
récent article, car il les conçut à mesure que des objections 
nouvelles lui étaient proposées. Il se rapprochait d'ailleurs 
de plus en plus des conceptions de Louis Blanc. » 



■ 



1T4 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

Après avoir, pendant vingt ans, abandonné cet article 
du programme de Lassalle, certains Marxistes ne semblent 
pas loin aujourd'hui d'y revenir par une autre voie. Ils ont 
été récemment convertis par les succès qu'ont obtenus en 
Angleterre quelques coopératives de production, greffées 
sur des coopératives de consommation ; q ui avaient pro- 
spéré. — Mais la conclusion vraiment pratique de la Lettre 
ouverte estla revendication du suffrage universel. 

Le programme tracé dans la Lettre ouverte fut adopté par 
six voix contre quatre, dans le sein du comité ouvrier de 
Leipzig. — Ce ne fut guère qu'à Hambourg et sur le 
Rhin que ses idées trouvèrent accueil là où existaient déjà 
des cercles démocratiques florissants. Sur le Rhin, dans la 
région deDusseldorf et de Mayence, Lassalle était déplus 
personnellement connu, et l'onsaitle charme tout particu- 
lier qu'exerçait sa personne. Partout ailleurs les progres- 
sistes étouffèrent sa voix sans peine. 

Le 16 avril 1863, le comité de Leipzig convoqua dans 
cette ville une nombreuse réunion publique pour la fonda- 
tion d'une « Association ouvrière allemande » . Lassalle 
accepta d'y prendre la parole, et son discours a été publié 
sous ce titre : Sur la question ouvrière. Il est obligé, dès le 
début, de se défendre contre le reproche de servir l'a réac- 
tion, reproche que les progressistes ne lui épargnaient 
guère. Puis il aborde la défense de sa théorie de la loi d'ai- 
rain; ses arguments sont heureusement choisis, car il n'a 
pas de peine à établir qu'elle a été formulée tout d'abord 
parles économistes classiques, Smith et Ricardo les pre- 
miers. Inutile d'ajouter que ceux-ci ne lui attribuaient pas 
la même portée, ni le même caractère mathématique. — 
Enfin, une réponse à des attaques personnelles forme la 
conclusion de cet écrit moins important que le précédent. 
— Nous en résumerons seulement un passage qui montre 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 175 

que Lassalle cherchait alors des alliés clans tous lesmilicux. 
Le langage en est assez conciliant. — « Avant tout, dit-il, 
« les ouvriers ne doivent pas haïr les entrepreneurs et les 
« industriels; la bourgeoisie est le résultat de l'histoire; 
« elle ne peut être autre qu'elle est. — Les chaînes qui 
« chargent les travailleurs ne peuvent leur être enlevées 
<. que dans la paix, par l'initiative de l'intelligence, avec 
« l'assistance sympathique des classes capitalistes. Une 
« amertume injuste et funeste serait aussi peu justifiée 
« dans l'esprit des travailleurs, que l'aveuglement et 
« l'inertie, conseillés par les doctrines de Manchester. » 
Dans les cercles ouvriers de Francfort-sur-le-Mein, Las- 
salle trouva également des défenseurs convaincus. On y 
résolut de le convoquer dans cette ville pour le 17 mai, 
ainsi que Schulze-Delitzsch. Ce dernier était l'une des au- 
torités du parti progressiste, et Lassalle avait particulière- 
ment attaqué ses idées économiques dans de récents ou- 
vrages. Tous deux étaient priés d'exposer contradictoire- 
ment leurs sentiments. — Schulze, au comble de sa 
popularité, jugea au-dessous de sa dignité de venir se 
mesurer corps à corps avec un si mince adversaire. Las- 
salle se rendit à l'invitation et prononça une longue confé- 
rence qu'il ne put terminer entièrement le premier jour, 
bien qu'il eût parlé pendant quatre heures, avec un succès 
douteux d'ailleurs. Mais il aborda, le second jour, la ques- 
tion politique, devant un auditoire jeune et enthousiaste, 
qui décida enfin de son triomphe. 

La première partie de ce discours, qui s'intitule Alphabet 
ou Livre de lecture [Lesebuch) des travailleurs, est, en effet, 
malgré les violences et les personnalités qui l'émaillent, 
une assez ennuyeuse confirmation des opinions précédem- 
ment émises par Lassalle sur les impôts indirects, sur la 
« loi d'airain " , sur les coopératives de production. « Je 






176 



ETUDES SUK FERDINAND LASSALLE. 






« parlerai, avait-il dit lui-même, longuement, fastidieuse- 
« ment, et sincèrement, parce que c'est dans votre inté- 
« rêt. » 

Aigri par les attaques que lui avaient attirées ses pre- 
miers écrits, le conférencier s'efforce cette fois beaucoup 
plus ouvertement de soulever les passions dans son audi- 
toire, et chez ses lecteurs ouvriers. «Aujourd'hui, dit-il, le 
travailleur n'est qu'une marchandise On compren- 
drait qu'il brisât son ennemie, la machine... car il y a 
des excès, si punissables qu'ils soient, qui sont cepen- 
dant des erreurs naturelles delà force. » 
« Des travailleurs anglais ou français, s'écrie-t-il, sui- 
vraient sans hésiter mes conseils, mais les Allemands sont 
des « valets » . Votre inertie vient de votre damnée ab- 
sence de besoins. C'est une vertu chrétienne, direz-vous, 
mais c'est un défaut économique. Quel est le plus grand 
malheur pour un peuple? C'est de n'avoir pas de besoins 
ainsi que les lazaroniou les cosaques. Avoirle plus pos- 
sible de besoins et les satisfaire de manière honnête et 
convenable, c'est la vertu du temps présent, du temps 
de l'économie politique. » — Ces excitations ne suffi- 
sent pas à masquer la puérilité des idées financières que 
Lassalle expose, et que lui-même ne prenait peut-être pas 
très au sérieux. Son éditeur, M. Bernstein, les condamne 
d'ailleurs sans réserve. 

La seconde journée de la conférence se termina par une 
attaque ouverte contre la bourgeoisie, que Lassalle déclare 
incapable d'aucune action politique, parce qu'elle craint à 
la fois le gouvernement et le peuple. — Après qu'une qua- 
rantaine d'assistants furent sortis en acclamant Schulze- 
Delitzsch, malgré son absence, quatre cents voix contre 
une approuvèrent les conclusions de l'orateur. 

Ce succès inespéré eut la plus grande influence sur la 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



177 



destinée de Lassalle, car elle le décida à accepter la prési- 
dence de l'Association générale des ouvriers allemands. 
Cette association fut fondée le 23 mai 1863, à Leipzig, en 
présence des délégués des dix villes d'Allemagne, qui res- 
tèrent, durant la vie de Lassalle, les foyers les plus actifs de 
l'agitation ouvrière. C'étaient: Hambourg, Ilarbourg, Colo- 
gne, Dusseldorf, Mayence, Elberfeld, Solingen, Barmcn, 
Leipzig et Francfort-sur-le-Mein. Lassalle prit une part pré- 
pondérante dans la rédaction des statuts de l'Association, 
qui lui assurèrent pour cinq ans, avec le titre de président, 
une véritable dictature. Il fut certainement poussé dans 
cette voie hasardeuse par la comtesse de Hatzfeldt, femme 
ambitieuse, intelligente et sans préjugés. Elle voyait avec 
peine demeurer sans emploi les dons remarquables qui 
marquaient son ami pour l'action sur le terrain politique. 
Alors âgé de trente-huit ans, il n'avait pas trouvé, dans les 
travaux scientifiques qu'il avait poursuivis en amateur, la 
célébrité et l'influence dontclle le croyait digne; aussi fut- 
elle charmée de le voir descendre dans l'arène. Lui-même 
à cette époque se voyait bientôt, sinon président de la 
république allemande, comme il le dira l'année suivante, 
du moins chef d'un grand parti politique dans le Parle- 
ment. 

11 s'imaginait avoir derrière lui, comme entrée enjeu, 
cinq cent mille ouvriers s'inscrivant d'enthousiasme sur la 
liste de son association. La réalité répondit bien peu à ce 
rêve. 11 faut lire dans l'ouvrage de Becker l'histoire des 
pénibles débuts de cette Association. Quand Lassalle, 
déjà désabusé et surmené après trois mois d'activité de 
tous les instants, partit pour les eaux, dans l'été 18(>:i, 
son « Verein » comptait à peine neuf cents membres. 
Bien peu, sans doute, versaient la cotisation légère qui, 
additionnée par centaines de mille, «levait, dans la pensée 

12 



178 



ETUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



du président, donner au parti une si grande puissance 
financière et des moyens d'action si étendus. Lassalle 
s'imposa plus d'un sacrifice d'argent pour entretenir 
l'existence précaire de son Association, et l'on peut lui 
rendre cette justice qu'il ne se découragea pas devant 
l'insuccès des premiers jours. Jusqu'à sa mort, survenue 
l'année suivante, les progrès furent bien lents, sans doute, 
en comparaison de ses rêves, mais cependant continus et 
réguliers. Au mois de juillet 1864, plus de quatre mille 
membres avaient donné au moins leur signature, sinon 
leur coopération effective. 

Lassalle, jusque-là théoricien, se trouvait mis en pré- 
sence des réalités de la lutte politique. Les désillusions 
qu'il éprouva eurent une action décisive sur la direction 
qu'il donna par la suite à son agitation : il va dès lors, en 
apparence tout au moins, se rapprocher des conservateurs 
et des féodaux, et cette politique d'action parallèle, si 
naturelle aux partis extrêmes, ressemblera de plus en plus 
à une alliance avouée. Bismarck allait bientôt mander 
secrètement auprès de lui l'agitateur que ses tribunaux 
condamnaient pourtant sans relâche. Lequel de ces deux 
hommes, qui, tous deux, savaient vouloir et charmer, eût 
été la dupe de l'autre, si Lassalle avait vécu plus long- 
temps ? Nous laisserons aux héritiers politiques de Lassalle 
le soin de défendre sa mémoire sur ce point. Nous ne 
croyons pas plus qu'eux, d'ailleurs, qu'il eût jamais changé 
de camp pour devenir, comme son ami Lothar Bûcher, 
conseiller intime et bureaucrate important. 

Il est certain que, pour paraître le chef d'un parti con- 
sidérable, il fut bientôt contraint de dissimuler l'insuffi- 
sance de ses forces véritables, de refuser de s'expliquer 
sur le nombre restreint de ses adeptes, de faire croire à 
tout prix à l'existence d'une armée encore absente. Et il 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



179 



parut que c'était au gouvernement surtout qu'il cherchait 

à faire illusion. 

Ses voyages aux eaux en 1863, ses fréquentations aris- 
tocratiques pendant cet été, eurent-elles quelque influence 
sur ce changement d'orientation politique ? Il est certain 
qu'on en remarque déjà nettement la trace dans le discours 
qu'il rapporta à son retour et qui fut prononcé, en sep- 
tembre, à Barmen, Solingen et Dusseldorf. Il porte ce 
titre : Les fêles, la presse, et la Réunion de députés à Franc- 
fort. 

a ... J'ai écrit tout cela pour quelques personnes à Berlin, 
disait Lassalle à un de ses correspondants. » Il n'est pas 
difficile de deviner que Bismarck est parmi ces quelques 
personnes. Il écrivait encore le 29 août à Valhteich, son 
secrétaire général : « Je ne veux pas remettre l'épée au 
fourreau. Il est vrai qu'elle est de bois, mais, grâce à la 
poignée, elle paraît encore une épée. » Cette épéc insuffi- 
sante n'est autre que l'Association, et, par la poignée, il 
faut entendre son président. A partir de ce moment, en 
effet, Lassalle ne compte plus guère que sur lui-même 
pour triompher ; les troupes lui manquent, le génie du 
général y suppléera. Sa personnalité, de tout temps débor- 
dante, occupera dès lors de plus en plus le devant de la 
scène ; aussi son discours est-il purement politique cette 
fois. Il raille les députés libéraux du Rhin qui, malgré 
leur impuissance contre le ministère Bismarck, se réunis- 
sent à Francfort pour festoyer et pour se réjouir. « Pour 
s'épargner un véritable combat, les vaincus entonnent 
parmi le vin et les victuailles un hymne de victoire. » 
Ainsi, pendant les Saturnales, les esclaves romains s'affu- 
baient des attributs du commandement pour tendre de 
nouveau la tète au joug dès le lendemain. Il attaque vio- 
lemment la presse libérale, mercantile, avilie et prête à 



:=■ 



'Vm 



i 



180 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



toutes les bassesses. Il cite à ce sujet l'opinion de M. de 
Bismarck et se flatte de la partager. « Car celui-ci, dit-il, 
est un homme, tandis que les libéraux sont de vieilles 
femmes. » 

Par une singulière illusion d'optique, qui naît souvent 
d'un spectacle contemplé de trop près et à un point de 
vue trop personnel, Lassalle attribue à une circonstance 
bien insignifiante la profonde démoralisation qu'il signale 
dans la presse. Elle vient uniquement, selon lui, de ce 
que les journaux insèrent des annonces payées. Supprimez 
ces dernières et la vertu régnera parmi les journalistes. 
Voici son raisonnement à ce sujet : « Pour que les an- 
nonces soient nombreuses et bien payées, il faut présenter 
un chiffre respectable d'abonnés. A cet effet il faut leur 
plaire, il faut flatter les sentiments d'opposition chers à la 
bourgeoisie allemande. Cependant, il faut encore continuer 
à paraître et, pour cela, se faire tolérer par le gouverne- 
ment, céder à sa pression, passer sous silence certaines 
questions réservées, d'accord avec lui. D'autre part, il 
serait imprudent vis-à-vis des abonnés d'avouer cette atti- 
tude à double face. Que fait la presse? Elle présente ces 
compromis louches comme de nouveaux points de vue de 
l'esprit public. Elle décourage le peuple, parce qu'elle le 
trompe, et c'est ainsi que s'explique l'apathie qui s'est em- 
parée des classes ouvrières depuis 1848. De là aussi 
l'abaissement du caractère des journalistes. Si le ministère 
leur ordonnait d'imprimer en grosses lettres : « Le peuple 
« n'est que delà canaille « , ils le feraient et prouveraient 
sans peine que c'est pour son bien. » Ces considérations un 
peu puériles se terminent par un beau mouvement d'élo- 
quence, comme les orateurs populaires doivent savoir en 
trouver pour masquer l'insuffisance d'un raisonnement. 
Ce passage a vraiment du souffle. « Répandez dans tous 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



181 



les esprits ces moyens infaillibles pour améliorer la presse. 
Aussi vrai que vous êtes suspendus à mes lèvres, avides et 
transportés, aussi vrai que mon àme frissonne du plus 
pur enthousiasme en se répandant tout entière dans les 
vôtres, aussi évidente me pénètre cette certitude : Un 
jour viendra où nous lancerons la foudre qui ensevelira 
cette presse dans l'éternelle nuit. » 

A Barmen, ce discours fut écouté sans trop d'incidents, 
malgré l'expulsion de quelques partisans de Schulze-De- 
litzsch. Mais, à Solingen, ces mêmes expulsions amenèrent 
des luttes violentes et même des coups de couteau entre 
les assistants. Aussi, trois quarts d'heure après, le bourg- 
mestre, appuyé par les gendarmes, vint-il dissoudre la 
réunion et emmener Lassalle par la force. Celui-ci, au 
milieu des acclamations de ses partisans, se fit conduire 
au télégraphe et adressa à M. de Bismarck la dépêche 
célèbre qui sembla marquer définitivement le nouveau 
caractère de l'agitation et qui ébranla bien des confiances 
dans le camp démocratique. « Un bourgmestre progres- 
siste, à la tête de dix gendarmes armés de baïonnettes, et 
de nombreux policiers le sabre au clair, vient de dissoudre 
illégalement une réunion ouvrière convoquée par moi. 
J'ai en vain protesté en m'appuyant sur la loi des associa- 
tions. J'ai avec peine empêché des actes de violence de la 
part delà foule, composée de cinq mille hommes environ, 
réunis dans la grande salle du tir, et de plusieurs milliers 
en dehors. J'ai été porté jusqu'au télégraphe par les gen- 
darmes et six mille personnes, qui me croyaient arrêté. 
La bannière des travailleurs d'Elbcrfeld a été confisquée. 
Je demande une satisfaction légale, la plus rapide et la 
plus sévère. — F. Lassalle. » 

Ce télégramme resta d'ailleurs sans réponse et n'arrêta 
pas les nombreuses poursuites exercées contre son auteur. 



I 






182 



ÉTUDES SDR FERDINAND LASSALLE. 



A Dusseldorf, au contraire, la réunion se passa dans le 
plus grand calme. 

Une violente polémique de presse fut le résultat de ces 
événements. Lassalle cherchait par tous les moyens à faire 
parvenir ses succès jusqu'aux oreilles du pouvoir. Ses ad- 
versaires, exaspérés, soutenaient, au contraire, que les 
gendarmes n'avaient eu d'autre office que de protéger 
l'agitateur contre les fureurs de la foule indignée contre 
lui. 

Une lettre écrite en octobre par le plénipotentiaire 
ou représentant principal de l'Association, à Solingen, 
dépeint cependant la popularité de Lassalle , dans la 
région du Rhin, sous les traits les plus flatteurs ; mais le 
résultat effectif de cette campagne ne fut pas considérable, 
car cinq cents membres nouveaux tout au plus s'inscri- 
virent sur les listes de l'Association. 

La publication de ce dernier discours attira à Lassalle 
un nouveau procès , fondé sur le même article du code pénal 
que la poursuite de l'année précédente : celui qui punissait 
l'excitation publique à la haine et au mépris soit des insti- 
tutions de l'État, soit de certaines classes de citoyens. Sa 
brochure fut saisie, et le tribunal de Dusseldorf condamna 
l'auteur, par contumace, à un an de prison. Le ministère 
public avait demandé le maximum de la peine, c'est-à-dire 
deux ans ; il interjeta donc appel en même temps que l'ac- 
cusé. Le procès revint seulement le 27 juin 1864, et cette 
fois Lassalle alla se défendre lui-même. Pour suivre 
l'exemple de son dernier éditeur, nous parlerons dès 
maintenant de ce plaidoyer : ce fut le dernier discours 
qu'il travailla d'avance et qu'il publia, car il improvisa 
une fois encore, le 3 juillet, une conférence sur la ques- 
tion du Schleswig. M. Paul Lindau, l'écrivain connu qui, 
l'année précédente, avait prêté les colonnes de son jour- 





CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



183 



nal, la Gazelle de Dusscldorf, aux comptes rendus des par- 
tisans de Lassalle sur les réunions du Rhin, a publié ses 
impressions sur ce procès, dans une brochure intéressante 
et agréable à lire : Le dernier discours de F. Lassalle. On 
ne saurait trouver un meilleur guide pour se rendre 
compte de la manière d'être et de penser de Lassalle pen- 
dant cette dernière année de sa vie, qui voyait son effort 

suprême. 

n Notre conversation fut si animée, dès notre première 
rencontre, dit Lindau, que nous ne pouvions la terminer 
et que nous fîmes quatre ou cinq fois le tour de la Karls- 
platz avant que Lassalle rentrât dans son hôtel. L'entre- 
tien fut du reste presque un monologue; je me contcnlai 
du rôle d'auditeur attentif. Un mot, jeté discrètement de 
temps à autre, suffisait pour entraîner aussitôt Lassalle â 
des reparties prolongées, toujours intéressantes et sub- 
stantielles d'ailleurs. Il accompagnait ses paroles de gestes 
très expressifs, mais un peu trop agités. Il s'arrêtait sou- 
vent et changeait fréquemment la hauteur du ton dans ses 
paroles. D'ordinaire, il commençait ses phrases en ténor 
aigu et les terminait en baryton bien timbré. Il articulait 
nettement et parlait avec soin, mais ne pouvait cacher 
son accent silésien. » 

Le lendemain Lindau le trouva dans sa chambre, 
installé à l'américaine, ses pieds croisés reposant sur la 
table, sa tête sur son sofa. Il portait un négligé du matin 
extraordinairement élégant, coquet et à la motlc. Ils de- 
vaient dîner ensemble à une heure. A trois heures et 
demie, Lassalle parlait encore dans sa chambre, et son 
hôte dut lui confesser qu'il avait terriblement faim. « Il 
parcourait constamment la chambre, assez vaste, et alla 
bien quelques centaines de fois de la fenêtre à la porte et 
de la porte à la fenêtre, gesticulant sans interruption et 



184 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



agitant sa tête par saccades singulières, la portant tantôt 
à droite, tantôt à gauche, tantôt inclinée, tantôt re- 
dressée. » On reconnaît là les premiers indices de cette 
tension nerveuse dont il allait subir les désastreux effets 
au cours de sa dernière et tragique aventure. 

Passons aux impressions d'audience de Lindau, qui 
assista aux débats du procès de Lassalle. Le 27 juin, la 
salle du tribunal, trop remplie par cette chaude journée 
d'été, offrait un séjour intolérable. La comtesse Hatzfeldt, 
voisine de M. Lindau, lui laissa faire usage, à discrétion, 
de son flacon d'eau de Cologne. « ...Je n'oublierai jamais, 
dit-il, l'expression d'effroi qui se peignit sur la physiono- 
mie du procureur et de l'avocat Blœn, lorsqu'ils virent 
entrer le prévenu. Lassalle qui, par respect pour la cour, 
avait revêtu une toilette de bal, bottines vernies, frac et 
cravate blanche, portait en effet, sous son bras, une aussi 
grande quantité de livres de tout format qu'il en pouvait 
porter à cette place ; derrière lui s'avançait péniblement 
le négociant L..., qui lui tenait lieu de « famulus » pen- 
dant son séjour à Dusseldorf et qui traînait, sous chaque 
bras, un nombre de volumes plus considérable encore. 
C'était toute une bibliothèque que Lassalle apportait dans 
la salle d'audience. J'entendis distinctement l'exclamation 
du procureur, M. Nebe-Pflugstcdt : « Dieu du ciel! [Um 
u Gotteswillen!) » Une hilarité contenue se répandit par 
toute l'assemblée. » 

Lassalle parla quatre heures, et l'impression produite 
par son éloquence sur un auditeur bien disposé et d'un 
goût sûr, tel que M. Lindau, est un précieux renseigne- 
ment. « La déclamation de Lassalle donnait tout à fait 
l'impression d'une improvisation, mûrement réfléchie par 
avance toutefois et soutenue par un plan écrit, très con- 
densé. Il tenait dans la main droite une petite feuille de 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



185 



format in-octavo, sur laquelle il jetait de temps à autre 
un rapide regard. Il parlait avec une netteté parfaite et 
un grand élan oratoire. Une particularité que j'avais déjà 
remarquée dans sa conversation se montrait encore, et 
même plus marquée : sa voix, par des modulations faciles, 
résonnait successivement dans tous les tons. Sa déclama- 
tion était au plus haut point persuasive, bien qu'elle ne 
fût pas entièrement exempte d'un certain caractère théâ- 
tral. Pour chaque impression qu'il voulait faire naître, il 
savait trouver des accents appropriés, et l'ensemble don- 
nait, comme chez Gambetta, le sentiment d'une chose 
très voulue, étudiée ou tout au moins répétée d'avance. 
« . . .L'expression de son visage changeait constamment. 
Tantôt un sourire dédaigneux jouait sur sa bouche, et d 
fermait à demi les yeux d'un air de pitié et de mépris. 
Tantôt il les ouvrait tout grands, et des regards menaçants 
atteignaient les sièges élevés des juges. Tantôt il balançait 
négligemment la tète... Tantôt il la rejetait en arrière 
avec audace et majesté comme un empereur romain... 
Ses bras et ses mains étaient en perpétuelle activité... Il 
les tendait en avant comme s'il voulait boxer, ou bien d 
hachait l'air de ses petites feuilles froissées dans son poing, 
comme s'il battait une mesure à deux temps dans un 
prestissimo; ou encore, il levait la main comme pour me- 
nacer et l'agitait alors si passionnément qu'à plusieurs 
reprises les pages lui échappèrent et retombèrent sur le 
sol, en décrivant lentement des courbes. Comme cet inci- 
dent se renouvela plusieurs fois et toujours à la fin d'un 
argument de sa démonstration, de sorte que le temps 
d'arrêt nécessaire afin de ramasser et de réunir les feuilles 
venait très à propos pour l'orateur, je ne pus échapper 
entièrement à l'impression que cet effet aussi était pré- 
paré à dessein. — Lassalle faisait parfois quelques pas vers 



186 



ETUDES SUR FERDINAND LASSAI. LE. 






les juges. A la fin de son discours surtout, ce mouvement 
fut remarquable : durant les phrases très pathétique! par 
lesquelles il termina, il s'avança peu a peu sans qu'on le 
remarquât le moins du monde, de sorte qu'au dernier 
mot il se tenait tout près des degrés qui conduisaient aux 
sièges du tribunal. Il prononça la péroraison d'une voix si 
haute et avec des mouvements si énergiques a l'adresse 
des juges, que le président se recula involontairement 
quelque peu. Le discours fit la plus profonde impres- 
sion. » 

Le lendemain, M. Lindau ayant demandé à Lassallc de 
faire quelques retouches aux notes, presque exactes pour- 
tant, qu'il avait pu prendre pendant son plaidoyer, il fut 
frappé de la manière dont il répéta exactement devant lui 
le moindre mot et jusqu'au moindre geste. Cependant il 
se convainquit que le discours n'avait pas été écrit tout 
entier d'avance; une esquisse merveilleusement tracée, 
dont il admira profondément la disposition, avait guidé 
sûrement et commodément l'improvisation de l'orateur. 
Lassalle lui en fit cadeau. 

« On y reconnaît, dit-il, l'œuvre magistrale d'un pen- 
seur systématique, d'un cerveau merveilleusement clair, a 
La clarté nous semble, en effet, une des qualités émi- 
nentes de Lassalle et la cause principale de ses succès. 

Nous avons laissé parler longuement M. Lindau, car 
son croquis nous parait ajouter des traits précieux au 
portrait moral que nous avons entrepris. Il y a peu de 
choses à dire d'ailleurs du fond du discours. C'est un 
plaidoyer extrêmement habile, glissant sur les passages 
dangereux de la publication poursuivie. C'est aussi, cette 
fois, une véritable justification, et non une étude sociale 
ou politique sous prétexte de défense. Lassalle ne sort pas 
ici de son sujet. Il démontre uniquement que les arti- 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



187 



cles 100 et 101 du code pénal ne lui sont pas applicables. 
On sent que, ce jourdà, il veut à tout prix conserver sa 
liberté : « A mon âge, dit-il, la prison devient dure, et d 
a n'en est plus pour moi comme clans ma jeunesse, où je 
» m'y rendais comme d'autres vont au bal. » 

Un acquittement était attendu de tous. Une condam- 
nation à six mois de prison fut pourtant prononcée. Las- 
salle pouvait en retarder l'effet, mais non plus y échapper 
entièrement, et cette perspective pesa sans doute lourde- 
ment sur sa pensée pendant le dernier été de sa vie. 
Est-ce à ce désir passionné de disposer favorablement ses 
juges, est-ce à la direction inattendue qu'il imprimait de 
plus en plus à son action politique, qu'il faut attribuer les 
deux passages qui nous frappent dans ce plaidoyer? Le 
premier est l'hommage éclatant qu'il rend à l'archevêque 
de Mayence, Mgr de Ketteler, « qui, dit-il, est considéré 
presque comme un saint par les catholiques des provinces 
du Rhin « . Il est vrai que le savant prélat, préoccupé des 
questions sociales, avait entièrement approuvé la théorie 
de la loi d'airain : « C'est un mérite incontestable de 
Lassalle de l'avoir établi, écrit-il; il faut vouloir tromper 
le peuple pour la nier. Les associations de Schulze sont 
insuffisantes et les mesures proposées par Lassalle parfai- 
tement justifiées (1). » 

Lassalle ne citait, d'ailleurs, que ce qui lui était favo- 
rable, car l'archevêque mettait bien quelques réserves à 
son approbation ; néanmoins , le parti socialiste repro- 
chera toujours à son fondateur d'avoir accepté ce patro- 
nage. Il se réclame aussitôt après de celui du roi de 
Prusse. Le Roi, en effet, avait reçu une députation de 
tisserands silésiens en difficulté avec leurs patrons pro- 

(1) Voir les études de M. l'abbé Kannengieser sur Mgr de Ketteler. 
Paris, Lethielleux, 1894. 



188 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



a 



gressistes. Le souverain avait fait espérer un règlement 
de la question « par la loi » . Lassalle voudrait faire con- 
sidérer cette vague promesse comme un résultat inouï et 
définitif obtenu par son agitation : « La promesse du Roi 
est mon œuvre. La promesse royale résonnera comme un 
encouragement dans les vallées des monts des Géants. » 

Et ce succès éclatant, obtenu en un an, Lassalle l'attri- 
bue au fondement scientifique du mouvement ouvrier, à 
la démonstration rigoureuse qu'il a donnée de ses théo- 
ries : « Il fallait que chacune de mes pensées fût enve- 
loppée d'une cotte d'acier aux mailles impénétrables; 
malheur à moi si une seule de ces mailles avait cédé. » 

Les patronages nouveaux qu'il invoquait ouvertement 
montrent bien tout le chemin qu'avait parcouru, depuis 
une année, la pensée de Lassalle. 

Revenons maintenant sur nos pas, jusqu'à l'automne 
de l'année 1863. Lassalle employa cette saison tout 
entière à des essais infructueux pour conquérir les ouvriers 
de Berlin. Il y avait, en effet, quelque chose d'irritant 
pour son amour-propre, dans l'indifférence de ses conci- 
toyens. La ville qu'il habitait restait insensible aux dons 
de séduction personnelle dont il était si fier et acclamait, 
sous ses yeux, son adversaire Schulze-Delitzsch, dans une 
série de conférences sur le Capital et le Travail. Lassalle 
se sentait bravé. Il crut que cette fois encore les événe- 
ments obéiraient à sa forte volonté, et il dépensa pendant 
quelques semaines toute son énergie pour l'emporter. 
« Dans six mois Berlin doit être à moi, je le cerne » , 
écrit-il le 5 octobre à Rodbertus Jagetzow, celui de ses 
correspondants dont l'intérêt lui fait le plus d'honneur. 

Il publia donc une brochure : Aux ouvriers de Berlin. Il 
y cherche tout d'abord à rectifier les idées fausses répan- 
dues dans le public par la presse progressiste au sujet de 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



189 



son voyage au Rhin. « Ceux qui reçurent des coups de 
couteau à Solingen étaient, dit-il, des propriétaires 
d'usines d'opinion progressiste. » Et sa rancune l'entraîne 
même à employer cet argument haineux : « Ces interrup- 
teurs croyaient pouvoir tout se permettre pendant la 
réunion, parce qu'ils savaient les ouvriers dans leur 
dépendance et obligés pour vivre de subir leur despo- 
tisme. » Lassalle glorifie, d'ailleurs, l'intervention de la 
passion et de la violence dans les luttes politiques. "L'As- 
sociation générale des ouvriers allemands n'existe que 
depuis quatre mois, et déjà, assure-t-il, elle met la passion 
au cœur du peuple, « Puis, il se défend du reproche de 
servir la réaction : « Croyez-vous qu'on puisse tromper 
sur ce sujet les ouvriers du Rhin, les plus démocrates, les 
plus éclairés de l'Allemagne, grâce au voisinage de la 
France et de l'Angleterre? » Enfin, il se proclame une fois 
de plus « révolutionnaire » et termine en identifiant le 
« self help » , mot d'ordre de ses adversaires, avec « l'in- 
tervention de l'État » , qui est le sien, « car, dit-il, le 
« self help » d'une classe de la société, c'est la législa- 
tion » . 

Malgré ses efforts, Lassalle échoua complètement à 
Berlin. Les réunions qu'il organisa furent toujours ora- 
geuses et hostiles à sa parole. L'Association n'y compta 
jamais cent membres. Mais, en revanche, la brochure : 
Aux ouvriers de Berlin, attira à son auteur une nouvelle 
poursuite, la plus grave de celles qu'il eût encourues : une 
accusation de haute trahison. Il fut même emprisonné 
préventivement et durement traité pendant trois jours (1). 

Il comparut le 12 mars 186 4 devant le Conseil d'État. 
L'accusation lui reprochait d'avoir attaqué la loi électo- 



(1) B. Beckbk, p. 118. 



190 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



rôle, partie intégrante de la Constitution, et d'avoir excité 
le peuple à la modifier par la « violence » . Les débats 
recueillis sténographiquement furent publiés sous ce titre : 
Le procès de haute trahison contre F. Lassalle. Cette fois 
encore , comme il savait le faire lorsqu'il désirait pas- 
sionnément un acquittement , Lassalle se défendit en 
habile avocat ; il tortura le sens de ses propres phrases et 
des articles du code ; il accumula les subtilités et les 
équivoques : « S'il a glorifié la passion en politique, dit-il, 
il l'a fait à la suite de Hegel, qui a écrit dans sa Philoso- 
phie de l'histoire : « Rien de grand dans le monde n'a été 
« fait sans passion. » S'il a avoué ses tendances révolution- 
naires, il faut l'entendre dans le sens qu'il a déjà exposé. 
On sait que, pour lui, la révolution n'est pas un soulève- 
ment du peuple « armé de fourches » , c'est une évolution 
qui peut être pacifique, puisqu'il va jusqu'à appeler une 
révolution le développement de la royauté absolue. » 

Le procureur répondit avec raison que, dans une réu- 
nion publique, les ouvriers ne faisaient pas de pareilles 
distinctions (1). 

Lassalle fut mieux inspiré , au point de vue de sa 
défense , lorsqu'il rendit un hommage détourné à Bis- 
marck et au parti conservateur : " Il ne se passera peut- 
être pas un an, dit-il, avant que le suffrage universel soit 
» octroyé » . Les beaux jeux peuvent être joués cartes 
sur table, messieurs, et M. de Bismarck aura rempli le 
rôle de Robert Peel. » 

C'est à ce moment, en effet, que Lassalle avait avec 
Bismarck des conférences secrètes. On sait que le ministre 



(1) Chez le demi-lettré, a dit Taine dans l'Ancien Régime « toujours les 
principes sont des hôtes disproportionnés. Ils dépassent sa compréhension. 
En vain il récite ses dogmes, il n'en peut mesurer la portée; il n'en saisit 
pas les limites; il en oublie les restrictions, il en fausse les applications. » 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



191 



réalisa plus tard l'espoir de son interlocuteur au sujet du 
suffrage universel. 

Quinze ans après, le 16 septembre 1878, le chancelier 
de l'Empire, mis en cause par le député Bebel, fit l'aveu 
au Reichstag de ses entrevues avec le fondateur du parti 
socialiste. Il leur refusa cependant toute importance, mais 
il rendit un hommage éclatant aux qualités séduisantes de 
Lassalle, qu'il opposa à ces « chétifs Épigones » . Il s'ex- 
prima ainsi : 

« Le caractère de Lassalle m'attirait extraordinaire- 
ment en tant qu'homme privé. C'était un des hommes les 
plus spirituels et les plus aimables que j'aie connus, un 
ambitieux de grand style, tout l'opposé d'un républicain. 
Il avait des sentiments nationaux et monarchiques très 
prononcés. Le but vers lequel il tendait était l'empire 
allemand, et nous avions là un point de contact... Il 
hésitait peut-être à prononcer si l'empire allemand serait 
fait avec la dynastie Hohcnzollern ou la dynastie Lassalle, 
mais son esprit était profondément monarchique... C'était 
un homme énergique et très intelligent, dont la conver- 
sation était fort instructive. Nos entretiens ont duré des 
heures, etj'ai toujours regretté qu'ils prissent un terme. » 
Bismarck ajouta qu'il l'eût beaucoup apprécié comme 
« voisin de campagne » , mais il parait bien difficile de 
croire qu'il n'ait pas eu des vues plus intéressées sur 
l'ennemi de ses ennemis, les progressistes. 

M. de Wurzbach cite aussi dans ses Contemporains un 
article du Wandercr (1869, n° 166), qui donne des détails 
précis sur ces entrevues et reproduit même les paroles de 
Bismarck à Lassalle. Il résulterait de ces pages que le 
ministre se donna quelque peine pour faire la conquête 
de son interlocuteur. Il alla jusqu'à se promener à son 
bras dans les rues de Berlin. L'annexion du Schleswig- 



192 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Holstein fut aussi discutée entre eux, ce qui explique 
l'importance que Lassalle donna dans son programme à 
cette question si étrangère à toute revendication sociale. 
Il n'avait, sans doute, d'autre but que de se rendre utile 
en s'engageant dans la voie qu'on lui avait indiquée (1); 
il espérait obtenir en retour quelques concessions pour 
l'Association. 

Revenons maintenant au procès de haute trahison. 
Cette fois, les habiletés de son plaidoyer servirent, du 
moins, Lassalle ; il fut acquitté, mais il resta sous le coup 
de nouvelles poursuites pour d'autres passages de la même 
brochure et bientôt pour la publication des débats du 
procès. 

M. Bernstein a dit à propos de ce plaidoyer et du dis- 
cours de Ronsdorf dont nous allons parler : « Tout ce que 
Lassalle écrit alors porte les traces toujours plus évidentes 
de la fatigue intérieure, de l'épuisement intellectuel... 
Comparez le Programme ouvrier avec le discours de 
Ronsdorf, et la Science et les travailleurs avec le procès 
de haute trahison. La force intérieure a disparu et des 
expressions violentes la remplacent ; des tours de force 
de logique succèdent à l'enchaînement qui subjugue, et, 
au lieu de convaincre [uberzeugcn) son adversaire, Lassalle 
s'efforce de plus en plus de couvrir sa voix [ubersehreien). » 

Passons donc à ce discours de Ronsdorf qui, malgré 
ses faiblesses, sembla porter à son apogée la popularité de 
Lassalle. 

Avant d'entreprendre ses voyages d'été et ses saisons 
d'eaux comme à l'ordinaire, il résolut, en avril 1864, de 



(1) « Lassalle est mort à temps pour sa gloire, a écrit M. Lafargue, dans 
la préface de la traduction française de la « Femme » de Bebel ; engagé 
dans la politique de Bismarck, on ne sait où les compromissions l'auraient 
entraîné. » 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 193 

se rendre de nouveau sur le Rhin ; c'était le seul point 
de l'Allemagne où son Association eût poussé de solides 
racines. Comme nous l'avons dit, elle avait crû lentement 
depuis l'année précédente. Elle comptait alors plus de 
quatre mille membres. Dans les villes industrielles du 
Rhin, voisines les unes des autres, ces membres à eux 
seuls pouvaient former maintenant un auditoire impo- 
sant. En ne laissant pénétrer que des fidèles, on évitait 
la contradiction et les scènes de violence de l'année pré- 
cédente. Pour entendre l'orateur, il fallut donc, cette 
fois, être membre de son Association ou, tout au moins, 
s'inscrire sur les listes à l'entrée de la salle et verser la 
première cotisation. C'était un moyen de propagande 
tout trouvé. 

Dans ces conditions, on conçoit que le voyage fut, cette 
année-là, un triomphe sans nuage et sans précédent. Las- 
salle y trouva quelques consolations à ses nombreuses 
préoccupations. Il en rend compte avec joie à la comtesse 
Hatzfeldt. Quoique fort souffrant de la gorge (1), il par- 
vint, grâce à des efforts et à des remèdes incessants, à 
mener jusqu'au bout cette campagne oratoire. 

L'enthousiasme qu'il excita l'étonna lui-même. «J'avais 
constamment, écrit-il à la comtesse, l'impression que les 
choses devaient se passer ainsi, lors de la fondation d'une 
nouvelle religion. » 11 n'eut pas de peine à faire partager 
cette impression à sa vieille amie, et, quelques mois plus 
tard, elle contribua beaucoup à entourer sa mémoire 
d'une sorte de culte et d'idolâtrie; ses partisans, d'ailleurs, 
firent de lui, après sa mort, un véritable Messie sacrifié 
pour le peuple. 

Il y a peu de choses à dire du discours prononcé à 



(1) On reconnut après sa mort qu'il avait une tuberculose Ju larynx. 

13 



i 



194 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



W 



Ronsdorf le jour anniversaire de la fondation de l'Associa- 
tion générale. On y rencontre pourtant des avances de 
plus en plus marquées à l'adresse de Bismarck. Cette 
préoccupation conduit l'orateur à des exagérations répé- 
tées : l'insuccès de Berlin est transformé en victoire ; il 
insiste sans cesse sur son importance personnelle et sur la 
discipline absolue de l'Association. La promesse vague du 
roi Guillaume aux tisserands de Silésie est de nouveau 
présentée comme un triomphe pour les revendications 
ouvrières. Enfin, l'envoi de deux exemplaires du discours, 
sous bande, au premier ministre, avec la mention » per- 
sonnelle » , achève de dévoiler le but poursuivi par son 
auteur. 

Fidèle à cette ligne de conduite, Lassalle méditait aussi 
pour l'automne une intervention dans la question brûlante 
des duchés de Schleswig-Holstein. Il voulait, sur ce point, 
frapper un « coup » à Hambourg. Il employait ce mot 
français pour exprimer l'importance qu'il prêtait à cette 
intervention. 

En amenant une réunion ouvrière à se prononcer en 
faveur de l'annexion des duchés, il voulait poursuivre un 
double but : hâter la rupture avec l'Autriche d'abord, et, 
en convaincant Bismarck de l'appui qu'il trouverait dans 
l'Association générale, le pousser à octroyer le suffrage 
universel. Il ne fallait pas moins que cette diplomatie 
compliquée pour que Lassalle pût prétendre à jouer avec 
une poignée d'hommes le rôle qu'il avait rêvé de tenir à 
la tête d'une armée. 

Que de déboires lui avait apportés, depuis une année, 
cette présidence ! Il semblait en avoir éprouvé le pressen- 
timent, puisqu'il avait hésité longuement avant de l'accep- 
ter. Correspondance écrasante, dépenses occasionnées par 
l'absence presque constante des cotisations, refus de la plu- 



CARRIERE POLITIQUE DE LASSALLE- 



195 



part de ses principaux amis (Rodbertus, Herwegh et autres) 
d'entrer dans l'Association ou, tout au moins, de s'en oc- 
cuper activement, difficultés incessantes avec les autorités 
et la police des différents États de l'Allemagne, déboires 
personnels dans ses rapports avec ses partisans ouvriers ! 
Car il faut lire dans Becker l'histoire de ce jeune Fudikar, 
l'Éliacin du parti, qui exploita indignement son président. 

De plus, malgré la discipline de l'Association, tant 
célébrée dans le discours de Ronsdorf, les ouvriers de 
Solingen venaient de se refuser à suivre Lassalle dans la 
voie des flatteries à l'adresse du pouvoir, En effet, les 
assistants du discours de 1863, qui avaient été condamnés 
pour les coups de couteau distribués dans la salle, refu- 
sèrent avec dignité, malgré la prière de leur président, de 
signer un recours en grâce auprès du Roi. 

Enfin, le secrétaire général de l'Association, auxiliaire 
zélé et convaincu, l'ouvrier Yablteich, se permit de résis- 
ter au despotisme de son chef. Et Lassalle, revenant aux 
douteuses pratiques de sa jeunesse, le fit destituer par le 
comité, sans lui permettre de se faire entendre et sans 
même le prévenir de l'acte d'accusation qu'il avait dressé 
contre lui et envoyé à tous ses collègues. 

Nous en avons assez dit pour montrer que, malgré 
l'erreur de l'opinion publique abusée, malgré la satisfac- 
tion qu'il affectait, le triomphateur de Ronsdorf quittait 
l'Allemagne, en juillet J8G4, sous de sombres auspices. 
11 semblait pressentir son sort lorsqu'il s'écriait, en termi- 
nant son discours : « Exoriare aliauis noslris ex ossibus 
ulior (Puisse un vengeur naitre un jour de notre pous- 
sière). " 

Pour achever notre revue des œuvres politiques de Las- 
salle, nous dirons un mot de son œuvre théorique la plus 
importante : M. Basliai-Schulze-Delilzsch, ou Capital et 






196 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






Travail, dont la préface est datée du 16 janvier 1864. 
C'est un pamphlet écrit sur le ton le plus violent. Lassalle 
citait lui-même, à Ronsdorf, l'article d'un journal de 
Stettin qui s'exprimait ainsi au sujet de ce livre : « Nous 
voudrions voir l'homme bien élevé qui ne se détourne- 
rait pas avec répugnance de la nouvelle œuvre de Las- 
salle. » 

Malgré les personnalités et les injures grossières dont il 
est rempli, cet ouvrage, qui porte la marque d'une compo- 
sitionhâtive, témoigne cependantde la facilité avec laquelle 
son auteur savait s'assimiler ses lectures et vulgariser les 
théories les plus ardues. La pensée n'est jamais d'une très 
grande originalité chez Lassalle. Becker a cherché à dé- 
montrer qu'il a beaucoup emprunté à Saint-Simon. Nous 
croyons, avec les critiques qui l'ont le mieux approfondi, 
qu'il doit plus encore à Louis Blanc et à un ouvrage qui 
eut une grande action sur lui, comme sur tous les socia- 
listes allemands : Le socialisme et le communisme dans la 
France contemporaine , par Lorenz de Stein. 

Enfin sa terminologie et ses idées fondamentales sur les 
relations du capital et du travail sont empruntées à Marx, 
dont il cite textuellement, avec les expressions les plus 
flatteuses, la Critique de l'Économie politique, parue en 
1857. Marx se plaint pourtant, d'un ton aigre et mépri- 
sant, dans la préface du Capital, que Lassalle n'ait pas 
assez souligné ses emprunts ; car il sait que ses premiers 
ouvrages ont été largement mis à contribution par l'auteur 
de Basliat-Schulze . 

Résumons en quelques mots les idées de Lassalle sur 
les relations du capital et du travail : « Après que la 
Révolution française, dit Lassalle, eut supprimé entière- 
ment le servage, ce reste de l'esclavage, l'ouvrier se trouva 
libre en droit. L'était-il devenu de même au point de vue 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 



197 



économique? Non, continue-t-il, vous l'avouez textuelle- 
ment vous-même, monsieur Schulze, avant qu'on puisse 
entreprendre un travail quelconque, il faut posséder du 
travail antérieur accumulé, du capital, a£n de se procurer 
les matières premières, les machines, les premiers salaires. 
Les serfs, les apprentis devenus libres en droit, après 
1789, avaient exécuté, eux et leurs ancêtres, pendant des 
milliers d'années, ce travail antérieur pour les privilégiés 
de tout ordre ; ils se trouvaient donc, en droit, libres, et, 
en fait, sans ressource, en face de ces capitaux entassés 
entre les mains de ceux qui possédaient (1). Il ne leur res- 
tait qu'à vendre leur existence pour sustenter cette exis- 
tence, à accepter l'esclavage du salaire, à se soumettre à 
la loi d'airain. » 

Sans doute, si le travail était encore accompli sous sa 
forme originelle, naturelle, comme chez les Indiens des 
forêts d'Amérique, où le travail de la journée, la chasse, 
procure la subsistance de la journée; sans doute alors, la 
liberté juridique, proclamée en 1789, eût changé les 
ouvriers en citoyens effectivement libres, et chacun, 
chassant pour son propre compte, eût obtenu le produit 
de son propre travail, le résultat de sa propre chasse, ni 
plus ni moins (2). 

Mais les progrès de la division du travail ont donné une 
tout autre tournure à la production. On ne produit plus 
de valeurs d'usage, mais des valeurs d'échange, souvent 
des objets inachevés, entièrement inutiles à leurs auteurs; 
ainsi, certains ouvriers font uniquement des têtes d'épin- 
gles toute leur vie. 

Pour entreprendre le travail sous cette forme, il faut, 
comme nous l'avons vu, du capital. Et le « travail anté- 

(11 Bastut-Schulze, p. 108. 
(2) Ici., p. 109. 



■M^M 



198 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



rieur » , le travail « mort » , le capital, en un mot, écrase 
le travail « vivant » , dans une société qui produit sous le 
régime de la division du travail, de la libre concurrence 
et du « self help » . « Les propres produits de son travail 
égorgent l'ouvrier; son travail d'hier se dresse contre lui, 
le terrasse et lui arrache le résultat de son travail d'au- 
jourd'hui (1). » 

Nous n'entrerons pas dans une analyse plus détaillée de 
M. Bastiat-Schulze-Dclitzsch. Composée à la hâte, au cours 
de la lutte politique qui absorbait son auteur, cette œuvre 
décousue ne présente plus aujourd'hui d'intérêt que pour 
l'histoire des doctrines socialistes. 

Schulze ne répondit aux attaques passionnées de son 
adversaire que deux ans après la mort de ce dernier, en 
186G, en publiant : Un nouveau chapitre du catéchisme des 
ouvriers allemands. Il démontra sans peine à quel point le 
plan de Lassalle, au sujet des sociétés coopératives de 
production, était chimérique. 

En terminant, nous donnerons une courte appréciation 
de Marx sur l'œuvre de Lassalle. Elle est renfermée dans 
une lettre publiée tout récemment. L'auteur du Capital 
l'adressa, en 1868, à J.-B. de Schweitzer, le successeur 
de Lassalle à la présidence de l'Association générale des 
ouvriers allemands. 

« D'abord, en ce qui concerne l'Association de Las- 
salle, elle fut fondée pendant une période de réaction. 
Après un sommeil de quinze ans, Lassalle réveilla le mou- 
vement ouvrier en Allemagne, et cela demeurera éternel- 
lement sa gloire. Mais il commit de grandes fautes. Il se 
laissa trop guider par l'intérêt du moment présent. De son 
point de départ, — son différend avec un nain tel que 



(1) Bastiat-Schclze, p. 110. 



CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE. 109 

Schulze-Delitzsch, — il fit le point central de son agita- 
tion. « Assistance de l'État contre Assistance par soi- 
même » : il ne fit donc que reprendre le mot d'ordre que 
le créateur du socialisme catholique en France, avait pro- 
noncé contre le véritable mouvement ouvrier depuis 1843. 
Beaucoup trop intelligent pour considérer ce mot d'ordre 
comme autre chose qu'un pis aller transitoire, il ne put 
le justifier qu'en le prétendant immédiatement applicable 
dans la pratique. Pour cela, il fallait en montrer la réalisa- 
tion possible dans l'avenir le plus prochain. Son « État » 
se transforma donc en » État prussien » . Il fut contraint à 
des concessions vis-à-vis de la monarchie prussienne, de 
la réaction prussienne (parti féodal), et même vis-à-vis 

des cléricaux. 

« A l'assistance de l'État pour les associations, em- 
pruntée à Bûchez, il joignit le cri de guerre des chartistes, 
le suffrage universel. Il oubliait que les conditions en 
étaient différentes en Allemagne et en Angleterre. Il 
oubliait les leçons du « Bas-Empire » (1) sur le suffrage uni- 
versel. De plus, il donna dès le début à son agitation le 
caractère d'une secte religieuse, comme tout homme qui 
prétend avoir en poche une panacée pour les souffrances 
de la masse. Précisément en qualité de fondateur de 
secte, il nia par la suite toute liaison naturelle avec le 
mouvement antérieur. Il tomba dans la même faute que 
Proudhon ; il ne chercha pas une base solide pour son agi- 
tation dans les véritables éléments d'un mouvement de 
classe, mais voulut prescrire son cours à ce dernier d'après 
une certaine théorie doctrinaire. 

« Ce que je dis ici après les événements, je l'ai dit aupa- 
ravant à Lassalle pour la plus grande part, lorsqu'il vint à 



(1) L'empire de Napoléon III. 






200 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Londres, en 1862, et me demanda de me placer avec lui 
à la tête du nouveau mouvement. » 

On voit que le théoricien principal du parti socialiste 
n'est pas indulgent pour son ancien ami. Cependant Lassalle 
conserve aux yeux des collectivistes allemands le mérite 
d'avoir créé leur puissance politique. En effet, le mouve- 
ment provoqué par son agitation n'a jamais cessé de 
s'étendre, et l'on sait que plusieurs millions d'électeurs 
obéissent aujourd'hui à la voix de ses successeurs. Nous 
avons assez montré cependant que le président de l'Asso- 
ciation générale des ouvriers allemands la dirigeait dans 
des voies dangereuses. Son ambition pouvait le perdre, 
mais il mourut à temps pour ne rien gâter de son œuvre. 

Presque rien n'est resté debout de ses théories. La loi 
d'airain, les coopératives de production, fondées sur le 
crédit de l'État, ne sont plus défendues par personne, du 
moins dans la forme qu'il donnait à ces propositions. 
Mais, nous l'avons dit, certains de ses ouvrages, les plus 
courts et les plus généraux, sont encore appréciés par les 
Marxistes les plus intransigeants. C'est que ses œuvres 
sont restées plus accessibles à l'intelligence de l'ouvrier 
que celle de Marx. Le fait a été démontré par une enquête 
récente sur les lectures favorites des abonnés des biblio- 
thèques populaires socialistes. 

Enfin, l'une au moins de ses revendications a été satis- 
faite. Les ouvriers allemands, plus favorisés que d'autres 
en Europe, possèdent depuis de longues années cette 
arme du suffrage universel, dont ils attendent le triomphe 
de leur parti sur le terrain politique. Car leurs chefs cher- 
chent aujourd'hui à s'emparer du pouvoir, avant de s'en- 
gager dans la voie des réformes économiques, que Lassalle 
eut le tort de leur montrer trop faciles. 



LA MORT DE LAS SALLE 



m 



LA RENCONTRE. 






Les circonstances tragiques qui accompagnèrent la 
mort de Ferdinand Lassallc ne sont pas entièrement 
inconnues en France. H y a vingt ans, lors de la publi- 
cation des Méritoires d'Hélène de Rakowilza, M. Valbert, 
toujours si bien informé des eboses d'Allemagne, rendit 
compte de cette œuvre dans un spirituel article de la 
Revue des Deux Mondes. Mais ces Mémoires sont écrits 
par l'un des acteurs du drame, et plusieurs documents, 
publiés auparavant et depuis lors, nous apportent le témoi- 
gnage plus digne de foi de spectateurs désintéressés. 

La source principale où nous avons puisé, c'est l'ou- 
vrage intitulé : Révélations sur la mort tragique de F. Las- 
salle, par Bernard Becker, dont une édition nouvelle a 
paru en 1892. Becker présida l'Association générale des 
ouvriers allemands, après Lassalle, fut assez lié avec lui 
dans les derniers temps de sa vie, et eut un instant tous 
ses papiers entre les mains, après sa mort. Il put en 
prendre copie, avant que la comtesse de Hatzfeldt, à 
qui ils appartenaient, les lui eût réclamés, croyant pré- 
server la mémoire de Lassalle contre toute indiscrétion. 
Becker se tua en 1881, dans un petit village près de 
Lutzen; il était miné par le délire des persécutions, et 
ses amis n'apprirent sa mort que dix ans plus tard. Son 



204 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



■ 



I 



ouvrage, terminé un mois seulement avant sa fin, trahit 
l'état d'esprit troublé d'un maniaque; les visions et les 
commérages y alternent avec les faits intéressants. 

Becker, en racontant ce drame, juge fort mal la plu- 
part des acteurs dont il était devenu l'ennemi personnel, 
et son esprit affaibli lui montre partout des intentions 
perverses. Mais l'authenticité des lettres et des dépêches 
qu'il publia n'a pas été sérieusement contestée. Pour ne 
pas se rendre coupable de la même injustice, il suffit 
donc d'apprécier les faits à la lumière des documents 
eux-mêmes, sans tenir compte des rancunes maladives de 
leur commentateur. 

Le livre intitulé : Souffrances de Lassalle, sans nom 
d'auteur , nous a fourni d'autres lettres importantes , 
adressées par Hélène de Dœnniges et par Lassalle à 
l'avocat Holthoff, leur ami commun. 

La brochure de Kutschbach, Appendice aux Mémoires 
d'Hélène de Rahowitza, suit pas à pas Becker, et n'y ajoute 
que quelques menus détails qui ont cependant leur prix. 

A la fin de la Correspondance de Lassalle avec le poète 
Herwegh, récemment publiée, on trouve de curieuses 
lettres de la comtesse de Hatzfeldt. 

Quelques opuscules enfin, tels que Les vraies causes de 
la mort de F. Lassalle, ont moins d'intérêt. • 

Après le procès de Dusseldorf, dont Lindau nous a 
retracé la physionomie, après la condamnation qui en fut 
la suite, le découragement et la fatigue nerveuse étaient à 
leur comble chez Lassalle. Sans doute, pendant les huit 
jours enivrants qu'il va passer en Suisse près de sa fiancée, 
la confiance en son étoile reprendra chez lui le dessus. Il 
s'efforcera d'espérer contre toute vraisemblance. Il pourra 
croire à un miracle, car il ne fallait guère moins à ce 



LA RENCONTRE. 



205 



moment pour lui assurer le succès rêvé. Mais, en quittant 
l'Allemagne, ses prévisions étaient tout autres, et, le 
4 juillet, il confiait à Becker que son dernier espoir était 
dans l'éventualité d'une guerre européenne. 

Le 6 juillet 1864, il quitta Francfort pour faire un 
petit voyage dans le Palatinat. Il était accompagné de la 
comtesse de Hatzfeldt, du baron de Hofstetten (l), de sa 
femme et de sa fille et du baron de Schweitzer. 

L'amitié de Lassalle pour ce dernier personnage montre 
combien il apportait peu de scrupule dans le choix de ses 
collaborateurs. 

D'une bonne famille de Francfort, Schweitzer joua d'a- 
bord dans cette ville un certain rôle politique, mais il fut 
poursuivi et condamné pour une regrettable affaire de 
moeurs. Lassalle l'appréciait pourtant, puisqu'il l'imposa 
à ses partisans de Francfort qui voulaient l'exclure de 
l'Association générale des ouvriers allemands. Il accepta 
de lui la dédicace d'un roman socialiste, Lucinde, ou 
Capital et Travail. C'était d'ailleurs un homme politique 
d'une certaine valeur. Dans une lettre qu'il écrivit à l'un 
de ses collaborateurs au sujet de Schweitzer, Lassalle traite 
même de préjugés les scrupules de l'opinion publique, et, 
sans approuver les écarts de son protégé, il fait appel à ses 
souvenirs classiques pour les excuser. 

Entourage singulier pour le chef du parti démocratique, 
que tous ces membres déclassés de l'aristocratie! 

L'éditeur des Révélations de Becker s'exprime ainsi à ce 
sujet : « La société dans laquelle le placèrent ses rapports 
avec la comtesse de Hatzfeldt, société particulière, très 
mêlée, renfermant une notable proportion de demi-monde 

(1) Jean-Baptiste de Hofstetten, de Munich, était, dit Becker, un homme 
d'un commerce agréable et doué d'une grande énergie. Mars sa vie avait ete 
assez agitée. C'était un ami du baron de Schweitzer. 



206 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



* 



en femmes comme en hommes, lui formait une véritable 
cour, qui professait pour Lassalle, ce héros, un culte by- 
zantin. Atmosphère malsaine, surchauffée de flatteries et 
d'adorations, préparée parla comtesse pour maintenir son 
influence ; on y respirait le parfum délicat d'un cercle 
aristocratique mêlé au relent d'un club jacobin, a 

Ces considérations sont précieuses pour bien compren- 
dre le récit que nous commençons. Remarquons aussi les 
pressants conseils de mariage que Lassalle prodigua à Bec- 
ker avant ce départ. 11 l'engagea vivement à «s'individua- 
liser dans une femme » , et aussi à ne pas. la choisir sans 
fortune. 

Le 16 juillet, Lassalle quittait ses compagnons de voyage 
à Karlsruhe pour se rendre aux eaux deRighi-Kaltbad. La 
comtesse Hatzfeldt partait, de son côté, pour faire une 
cure de lait à Wildbad. 

L'agitateur était épuisé. Chacune de ses lettres, à ce mo- 
ment, est un cri d'angoisse. — « Je suis mort de lassitude, 
écrit-il, d'Ems, le 9 juin, au secrétaire général de l'Asso- 
ciation. Pendant cette cure fatigante, il me faut écrire 
jour et nuit. Je suis comme brisé. Je ne le supporterai pas 
longtemps. » 

« Je suis mort de fatigue, écrit-il encore, et si forte que 
soit mon organisation, elle chancelle jusqu'à la moelle. 
Mon excitation est si grande que je ne puis fermer l'œil de 
la nuit. Je me retournejusqu'à cinq heures sur ma couche; 
je me lève la tête brisée, et profondément épuisé. Je suis 
surmené de travail, de préoccupations, de fatigue, à un de- 
gré effrayant. La tension d'esprit délirante qu'il m'a fallu 
soutenir pour terminer Bastiai-Schulze en quatre mois, in- 
dépendamment de tous mes autres travaux, le douloureux 
et profond désappointement, le dépit intérieur dévorant 
que m'inspire l'indifférence et l'apathie des ouvriers pris en 



LA «ENCONTRE. 207 

masse, c'en était trop à la fois, même pour moi. Je fais un 
« métier de dupe » (en français), et je me ronge intérieure- 
ment jusqu'à la mort, d'autant plus que je ne puis donner 
cours à ce dépit, qu'il me faut le ravaler, et soutenir le 
contraire de mes sentiments. — Pourtant, je ne laisserai 
pas tomber le drapeau, tant qu'une petite lueur d'espoir 
demeurera à l'horizon politique. » 

Le 20 juillet, Lassalle arriva à Righi-Kaltbad et com- 
mença sa cure. Il ne devait pas la continuer longtemps, 
comme on le verra, et le 25 juillet marqua une date déci- 
sive dans son existence, celle de sa rencontre avec Melle 
Hélène de Dœnniges, qu'il avait connue à Berlin. 

Ses relations avec cette jeune personne forment à elles 
seules toute son histoire pendant le mois qui lui reste à 
vivre. Sous allons donc faire connaître de notre mieux 
Melle de Dœnniges. Mais ses propres confidences peuvent 
seules nous guider dans cette tâche, jusqu'à cette journée 
du 25 juillet, où elle entre en quelque sorte dans l'histoire. 
Son autobiographie, intitulée Mesrelations avec Ferdinand 
Lassalle, est écrite avec un réel talent, beaucoup d'imagi- 
nation, un style clair et animé. On n'y sent pas une émo- 
tion bien sincère, quoiqu'elle s'efforce d'en prendre le 
ton. Cette nature, douée pour le théâtre, qui devintsa car- 
rière, aime à occuper le devant de la scène. Quelques se- 
maines de son existence ont droit à l'attention publique; 
elle en a profité pour consacrer près de la moitié de ses 
Mémoires à retracer complaisamment l'histoire de sa jeu- 
nesse. — Ne nous en plaignons pas trop, car elle se peint 
dans son œuvre. On peut suspecter les détails de son ré- 
cit, mais quand on ferme le livre, on en connaît bien 
l'auteur. 

Hélène était la fille d'un diplomate bavarois, le baron 
de Dœnniges, qui n'était pas une figure banale et avait su 



208 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



m 



faire lui-même sa situation. Il avait débuté comme « pri- 
vat-docent » à l'université de Berlin. Grâce à la protection 
de Humboldt, il fut remarqué là par le prince royal de 
Bavière, qui le ramena à Munich, à titre d'ami et de pré- 
cepteur, pour compléter avec lui ses études. Devenu roi, 
Maximilien II continua de se guider par les conseils de 
Dœnniges, surtout dans les questions d'art et de science. 
L'université et les académies artistiques de Munich furent 
remplies par des hommes de son choix. Ce choix fut sou- 
vent heureux, et la reconnaissance amena dans le salon de 
M. de Dœnniges les esprits les plus cultivés de l'Allemagne. 

II avait beaucoup d'enfants, et s'en occupait peu, car 
Hélène croit n'avoir pas échangé mille mots avec son père 
jusqu'à l'âge de seize ans. Pour Mme de Dœnniges, il en 
est très peu parlé dans la première partie des Mémoires 
de sa fille, et son influence sur sa famille dut être faible. 

Si l'éducation morale de la jeune Hélène fut presque 
nulle, son éducation intellectuelle fut brillante, mais super- 
ficielle, car elle se fit tout entière dans le salon de son 
père, où elle débuta à douze ans. Les voyages incessants, 
les relations cosmopolites qui furent la conséquence de la 
carrière diplomatique du baron de Dœnniges, achevèrent 
d'émanciper de bonne heure Mlle de Dœnniges, qui n'était 
pas une jeune fille insignifiante et banale. 

En 1864, elle avait environ vingt et un ans. Fiancée dès 
l'âge de douze ans à un officier sarde plus âgé qu'elle de 
trente ans, son imagination s'éveilla de bonne heure aux 
lettres enflammées de l'ardent Italien qu'elle lisait ensuite 
à ses jeunes amies. — Elle devint coquette et fière de sa 
beauté. — Ce projet de mariage fut bientôt abandonné 
d'ailleurs. II était l'œuvre de sa mère, encore jeune et 
belle, « qui trouvait amusant de jouer à la belle-mère avec 
un homme qui lui plaisait » . 



ms 



LA RENCONTRE. 



209 



« Il me faut renoncer pour le moment à mille anec- 
dotes intéressantes et amusantes de cette époque » , dit avec 
importance l'héroïne de ce roman prématuré. 

Ce fut peu de temps après, à Berlin, chez sa grand'mère, 
qu'elle fit la connaissance de son futur mari, alors étudiant 
en droit, le jeune Valaque Janko de Rakowitza. Hélène 
lui donne le titre de prince. Il était plus jeune qu'elle, et 
elle le considéra en conséquence comme un petit garçon, 
surtout après sa récente aventure amoureuse, qui lui don- 
nait de l'importance. Elle l'appelait son jeune Othello, ou 
son page maure, à cause de son teint très brun. Ils furent 
dès lors fiancés. Elle assure l'avoir toujours aimé d'une 
affection sincère, même au moment de la passion presque 
involontaire que lui inspira Lassalle, par une sorte de ma- 
gnétisme. 

Janko montra de son côté une constance à toute épreuve 
et un dévouement sans bornes, puisqu'il supporta sans 
murmure les caprices de sa volage fiancée. « Le cœur 
surpassait chez lui l'intelligence » , dit Hélène. 

Après cette rencontre, elle raconte des années de plai- 
sir passées à Nice, au milieu d'un cercle qui réunissait 
des illustrations de tout ordre, Meyerbeer, la grande-du- 
chesse Hélène de Russie, le roi Max de Bavière, lord Bul- 
wer Lytton. Hélène mérita d'être surnommée la « reine 
de toutes les folies », — « Ces années, écrit-elle avec sin- 
cérité, ont agi de la façon la plus déplorable sur toute ma 
vie. Je n'ai plus jamais retrouvé la juste mesure pour ap- 
précier, à la mode allemande, le bien et le mal, ce quiest 
moral et ce qui ne l'est pas. » 

Elle retourna à Berlin pendant l'hiver de 1861. Elle 
fréquenta les cours de l'Université, mais surtout les 
théâtres. « C'était alors, écrit Wurzbach, une personna- 
« hté très intéressante, avantageusement connue des 

14 



.1 



i 



210 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



« amateurs de théâtre à Berlin par le jeu coquet de sa 
« lorgnette et par une profusion éblouissante de cheveux 
11 roux. Plus piquante que belle, maîtresse dans l'art de 
« la toilette, spirituelle et un peu excentrique, portée aux 
» aventures, elle possédait ce degré de coquetterie natu- 
« relie qui attire sans choquer. » Son portrait, par Len- 
bach, qu'une bonne photogravure reproduit en tête de 
l'ouvrage intitulé : Souffrances de Lassalle, donne réelle- 
ment l'impression d'une beauté fière et spirituelle. 

Au mois de janvier 1862, Hélène se rendit à un bal 
donné par la présidente Bonséri. On lui présenta le baron 
Korff, gendre de Meyerbeer, capitaine de cavalerie, et 
célèbre par ses folies ; d'ailleurs très distingué et d'une 
conversation originale, dit Hélène. Soudain, comme elle 
se sentait en confiance avec cet homme d'esprit, il lui 
échappa quelque parole qu'une jeune fille ne pouvait se 
permettre dans un salon de Berlin. Son interlocuteur, 
étonné, se pencha vers elle et lui dit comme mystérieu- 
sement : « Vous connaissez Lassalle? — Non, répondit- 
elle. Qui est-ce? » Après un quart d'heure de conversa- 
tion, Korff reprit encore : « Vous le connaissez sûrement. 
« Une femme ne peut parler ainsi que si elle connaît 
« Lassalle et partage ses opinions. « Hélène ayant renou- 
velé ses dénégations, il ajouta : « Alors, je regrette pour 
« vous et pour lui chaque heure que vous passerez 
« encore sans vous connaître, car vous avez été créés 
» l'un pour l'autre. » 

Quelques semaines plus tard, Hélène fut placée dans 
un dîner près d'un spirituel voisin, le docteur Karl 
Oldenberg, l'un des meilleurs amis de Lassalle. Il s'écria 
soudain : « Vous êtes vraiment une étonnante et admi- 
rable personne, la première femme que je pourrais me 
figurer mariée à Lassalle. » Puis, continue Hélène, il 



^H 



ci 



LA RENCONTRE. 



211 



parla de l'esprit de son ami, de son profond savoir, de ses 
dons éminents pour amuser, intéresser et retenir un 
cercle d'invités, de sorte qu'on préférait ses soirées à toutes 
autres quand on avait une fois goûté ce plaisir, et cela 
malgré la comtesse. 

Le docteur traça alors de cette dame un portrait que 
Mlle de Dœnniges, devenue son ennemie personnelle, a 
sans doute exagéré encore : « Oh ! une vieille amie de 
Lassalle. Elle a soixante ans. Fardée au delà du possible, 
de faux sourcils, un cou de parchemin jaune et ridé ; elle 
fume tout le jour des cigares de la Havane de deux pieds 
de long entre ses fausses dents ; mais, au point de vue 
intellectuel, une femme étonnamment remarquable, pos- 
sédant l'économie politique et le droit romain comme un 
savant. » 

Là-dessus, la jeune fille se figura Lassalle sur le modèle 
de son amie. Sa grand'mère lui apprit de plus que c'était 
un affreux démagogue , impliqué autrefois dans une 
affaire de vol. Sa curiosité n'en fut que plus piquée. Elle 
sut bientôt qu'il venait souvent chez un ami commun, 
l'avocat Hirsemenzel, et elle s'y rendit un mardi soir pour 
le rencontrer. 

Dès son entrée, son hôtesse lui murmura : « Il est là! » 
Il faut citer le récit probablement idéalisé de cette pre- 
mière entrevue. 

Grâce à la fausse image qu'elle s'est faite de Lassalle, 
Hélène ne croit pas, tout d'abord, pouvoir le reconnaitre 
dans la personne d'un grand, mince et bel homme, à la 
tête de César romain et aux yeux étincelants qu'elle voit 
sortir d'un salon voisin. Cependant, ce beau César s'as- 
soit sur un sopha et commence à parler. 

« En peu de secondes, j'avais oublié tout le reste. Je 
ne savais plus que l'écouter. Je ne me demandais plus si 



1 






212 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

celui-là ou un autre était Lassalle. J'écoutais, j'écoutais 
par toutes les fibres de mou être. Mais, j'étais cependant 
trop vive pour rester longtemps muette dans mon coin. 
L'orateur avait émis une opinion contraire à mes idées, 

je ne me souviens plus de laquelle, — aussitôt, roulant 

en avant mon tabouret dissimulé jusque-là, je fus soudain 
près de lui et m'écriai, en l'interrompant, d'une voix 
énergique : « Non, ce n'est pas mon sentiment. » Alors, 
nous nous levâmes et nous nous regardâmes pour la pre- 
mière fois, les yeux dans les yeux, et ce moment fut déci- 
sif. Si jamais quelqu'un a éprouvé ce que les Français 
nomment le coup de foudre de l'amour, nous en fûmes 
atteints. Un instant, nous nous regardâmes tous deux 
sans paroles, puis il se rassit en souriant, m'obligea à 
faire de même d'un regard, et dit : « Non ! c'est donc un 
« démenti, la première parole que j'entends de vous. 
« Ainsi, voilà donc votre aspect. C'est bien vous. Oui, 
« oui, c'est bien l'image que je m'étais faite. D'ailleurs, 
« c'est fort bien ainsi. » 

u Je voulais, à demi étonnée, chercher aide près de 
notre hôtesse, et la prier de nous présenter l'un à l'autre. 
Mais il plaça doucement sa main sur mon bras, et dit 
tranquillement : « Pourquoi faire? Nous nous connais- 
« sons. Vous savez qui je suis, et vous, vous êtes Brune- 
« hilde, Adrienne Cardoville, les cheveux alezan doré(l), 
» dont Korff m'a parlé, en un mot, Hélène. » 

« Je me mis à rire, et un torrent de lumière dorée 
pénétra dans mon cœur : C'est lui, pensai-je. Comme c'est 

(1) Il faut expliquer ces expressions énigmatiques. Hélène était souvent 
comparée, pour sa tournure physique, à l'héroïne des légendes germaniques, 
Brunehilde, la Walkyrie; pour sa tournure d'esprit, à un personnage du 
Juif errant d'Eugène Siie, Adrienne Cardoville : enfin, le capitaine Korff 
comparait un peu cavalièrement sa chevelure d'or rouge à la robe d'un 
alezan doré, et Lassalle adopte sans hésitation ce surnom très familier. 



^r 



LA RENCONTRE. 



213 



bon, comme c'est exquis qu'il ait cet aspect, qu'il ne 
ressemble en rien à l'image que mon esprit s'était créée! 
Et, dès lors, j'étais heureuse, je me sentais libre et 
légère... 

» Jusqu'à ces derniers temps, il m'est arrivé de faire 
la connaissance de gens que je croyais n'avoir jamais vus, 
et qui me disaient : « J'étais présent à cette étonnante 
« soirée chez les Hirsemenzel, où vous vous vîtes pour la 
« première fois, Lassalle et vous. Je n'ai jamais oublié 
« l'impression que vous faisiez, tous deux réunis. » Et, 
Lassalle me l'a dit plus tard, il lui sembla que tout allait 
bien pour la première fois dans sa vie, qu'il lui avait 
manqué jusque-là quelque chose, un petit rien indéter- 
miné, pour achever son plein développement, et qu'il 
avait trouvé, ce soir-là, cet atome indispensable... Nous 
avions oublié tous deux le monde extérieur qui nous 
entourait ; nous nous occupions uniquement l'un de 
l'autre, avec le même enthousiasme... 

« Au souper, il se réjouit encore comme un enfant, et 
montra un véritable transport, au goût sur avec lequel 
j'appréciai certain bon vin : « Ah ! bravo ! parfait! s'écria- 
« t-il , j'ai toujours désiré rencontrer une femme qui 
» aimât, d'un goût exercé, les vins délicats. Nous profite- 
» rons largement de ma cave. » 

« Il est probable qu'on nous regardait avec assez 
d'étonnement. Je n'en sais rien. Gela m'était indifférent, 
d'ailleurs. » 

A quatre heures du malin, les jeunes gens se déci- 
dèrent au départ : « Viens, viens vite » , dit Lassalle en 
lui mettant son manteau. 

« Je ne m'étonnai pas de ce que cet étranger me 
tutoyât soudain ; je ne m'étonnai pas lorsque, arrivé sur 
le palier, il me prit dans ses bras comme un enfant et me 



214 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



fit descendre sans embarras aucun les trois étages de la 
maison. Je ne m'étonnai même pas d'un fait bien plus 
remarquable, c'est que ceux qui m'accompagnaient, ces 
cousins sévères, aux idées quelque peu arriérées, ne 
s'étonnèrent pas eux-mêmes. » 

Il y a certes quelque chose d'extraordinaire dans toutes 
ces circonstances. Même en supposant dans ce récit quel- 
que exagération due à l'enthousiasme ou aux défaillances 
de la mémoire d'Hélène, il reste une scène assez frap- 
pante pour avoir laissé à Lassalleune impression durable. 
Pour Hélène, qu'il ramena jusque chez elle, elle décrit 
en ces termes la sensation qu'elle eut près de lui ce soir-là 
et qu'elle retrouva depuis lors à chacune de leurs ren- 
contres : « Une angoisse pleine d'aspirations, un resser- 
rement du cœur, une paralysie de la volonté et la crainte 
vague d'être obligée d'obéir à ses ordres sans le vouloir, 
un sentiment tel que la somnambule doit l'éprouver sous 
l'influence de celui qui l'endort, en un mot, un tourment 
délicieux. » 

Janko fut mis, dès le lendemain, au courant de ces 
événements, par sa très sincère amie. Il répondit, les yeux 
pleins de larmes : « Si c'est pour ton bonheur, soit. » 

La famille d'Hélène finit cependant par être troublée 
dans sa quiétude, et des mois se passèrent sans qu'une 
nouvelle entrevue fût possible. Une dame dit un jour 
devant la jeune fille : « Lassalle est le plus bel homme 
que j'aie jamais vu. » Le professeur Bœckh ajouta : « Le 
plus beau, je ne puis en juger, mais c'est le plus spirituel 
et le plus instruit que j'aie rencontré. » Bœckh était un 
philologue célèbre, mais il préférait aux relations univer- 
sitaires l'amitié des artistes et des personnalités excentri- 
ques. Lassalle eut recours, pendant la crise qui termina 
sa vie, au témoignage de cet illustre ami pour attester son 



LA RENCONTRE. 



215 



honorabilité et sa situation dans le monde de la science. 
Janko continua d'être le confident des infidélités de sa 
fiancée : «Je n'étais pas habituée, dit-elle, à tenir en 
bride mes passions et mes sentiments pour faire plaisir 
aux autres. C'était précisément ce côté sauvage et effréné 
de mon caractère qui plaisait à tous. Ils l'appelaient le 
charme irrésistible de ma personne. Il était juste qu'ils en 
supportassent aussi les côtés désagréables. » 

La seconde fois qu'Hélène et Lassalle se retrouvèrent 
en présence l'un de l'autre, ce fut pendant un concert; 
ils ne se virent que de loin. Mais ils purent se parler de 
nouveau pendant une soirée qui les réunit chez l'avocat 
Holthoff, cet ami qui devait devenir leur confident dans 
leur aventure d'amour. 

Ce fut ce soir-là que Janko se trouva pour la première 
fois en face de ce rival qu'il était destiné à tuer un jour. 
« Ainsi, dit Lassalle à la jeune fille, il faut que j'écarte 
de mon chemin ce jeune prince maure. Il est un des dra- 
gons qui gardent mon trésor. » Il s'informa aussi en 
riant de la façon dont on pouvait séduire Mme de Dœn- 
niges, et Hélène lui conseilla de faire la cour à sa mère : 
« Pour le père, continua Lassalle, nous en viendrons à 
bout. On s'entend toujours avec les hommes, surtout 
quand ils sont intelligents et savants. » Il se trompait 
étrangement, comme on le verra. 

11 raconta aussi ce soir-là un apologue connu, qu'il 
faut citer, malgré le peu d'intérêt qu'il présente en lui- 
même. Lassalle le donne, en effet, comme la source où 
il puisa toute son énergie. Hélène voulut le quitter un 
moment, en lui disant : « Que va-t-on penser, si je ne danse 
pas du tout et que je cause tout le temps avec vous? — 
Cela ne peut aller ainsi, répondit-il; qui veut marcher 
avec Ferdinand Lassalle ne doit pas porter l'àne. — 



I 

m 



m 

M 



1 



■ 



■M 






216 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Qu'est-ce que cela signifie? reprit Hélène étonnée. — 
C'est une histoire tirée de ma vie, l'histoire ou plutôt l'ori- 
gine de mon énergie de géant, de ma volonté irrésistible. 
Au temps où mon père voulait faire de moi un marchand, 
contre mon gré, l'un de nos amis lui donnait raison, un 
autre m'approuvait; et tous ces gens firent naître la dis- 
corde et l'aigreur entre mon père, ma mère et moi. 
A cette époque, précisément, tomba entre mes mains un 
vieux livre de fables, et j'y lus l'histoire d'un vieux grand- 
père et de son petit-fils qui conduisaient un âne au mar- 
ché. Ils rencontrent un homme qui s'écrie : « Êtes-vous 
« bètes ? Vous avez là un âne et vous êtes tous deux à 
« pied. » Aussitôt, le vieux prend l'enfant et le place sur 
l'animal, qu'il fait trotter. Un autre passant crie au petit 
garçon : "Fi! n'as-tu pas honte avec tes jambes agiles de 
•a faire courir ce vieillard à côté de toi? » Le petit des- 
cend, le grand-père monte. Un paysan dit en passant : 
a Père dénaturé, qui laisse courir son enfant par cette 
« chaleur! » Le grand-père prend le petit-fils en croupe. 
Près de la ville, un monsieur à lunettes d'or et à l'air 
important leur crie : « Fi ! quelle barbarie ! Deux per- 
« sonnes sur le malheureux grison par cette tempéra- 
is ture ! » C'en était trop pour ces braves gens. Ils des- 
cendirent tristement, se consultèrent un moment, et 
enfin, pour satisfaire tout le monde, ils portèrent l'âne 
sur leurs épaules jusqu'au marché... Je me jurai solen- 
nellement que je ne porterais jamais l'âne. » 

Peu après, M. de Dœnniges fut mis au courant, par sa 
belle-mère, de la conduite de sa fille, et il déclara nette- 
ment qu'il ne permettrait jamais ce mariage. 

Lassalle n'oublia pourtant pas entièrement cette aven- 
ture, car il fit demander peu de temps après la photogra- 
graphie d'Hélène. H avait alors le projet de bâtir une 






LA RENCONTRE. 



217 



maison ornée de fresques, et il voulait s'inspirer de cette 
image pour y faire peindre une Brunehilde. 

Plus tard, au mois de mars 1863, Hélène reçut, pour 
l'anniversaire de sa naissance, une immense corbeille de 
violettes et de boutons de roses blanches, accompagnée 
d'un poème anonyme. Mais la feuille de papier à lettres 
sur laquelle étaient tracés les vers portait le chiffre F. L. 
Le lendemain, la sœur de Lassalle, Mme de Friedland, 
que nous avons vue figurer dans son Journal d'enfance, 
et qui était alors de passage à Berlin, désira faire la con- 
naissance d'Hélène. Elle se montra extrêmement favo- 
rable à leur projet de mariage. » Je me suis toujours 
représenté ainsi la femme de Ferdinand, disait-elle. Vous 
vous convenez merveilleusement. J'aime cette jeune fille 
presque autant que mon frère l'aime a , ajoutait-elle. 

Les deux jeunes gens se virent une dernière fois ce 
jour-là et passèrent l'après-midi ensemble dans le cabinet 
de Holthoff. 

Lassalle semblait considérer leurs fiançailles comme 
une chose accomplie. Mais la vie publique allait commen- 
cer pour lui, et l'on sait quelle activité dévorante remplit 
la dernière année de son existence. D'autre part, Hélène 
perdit vers cette époque la grand'mère qui l'hébergeait à 
Berlin et retourna près de son père. 

Celui-ci, alors chargé d'affaires de Bavière à Berne, 
habitait surtout Genève, dont le climat était plus favorable 
à sa femme. 

La jeune fille n'entendit plus parler de Lassalle que par 
les journaux qui combattaient ses idées. De plus, le jeune 
Janko deBakowitza vint passer l'hiver de 1864 près d'Hé- 
lène. Ses talents de danseur et de musicien, son origine 
princière lui valurent les plus grands succès mondains, et 
M. de Dœnniges ressentit bientôt pour lui une affection 



é 






218 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



toute paternelle. Dans l'esprit du diplomate, Janko était 
déjà son gendre. C'est assez dire combien les prétentions 
de Lassalle devaient être mal accueillies. Aux objections 
que soulevait sa personne allait se joindre, pour les pa- 
rents d'Hélène, le regret des heureuses combinaisons qu'il 
dérangeait. 

Au commencement de mai 1864, Hélène fut assez 
souffrante. La convalescence lui laissa une faiblesse ner- 
veuse et une dépression générale presque inquiétantes. 
Les médecins lui ordonnèrent l'air des hauteurs. Elle 
trouva bientôt l'occasion de suivre ce conseil. Une jeune 
dame américaine, Mme Arson, amie des Dœnniges, se 
rendait avec ses enfants dans l'Oberland bernois. Elle 
accepta d'emmener Hélène. On était au milieu dejuillet, 
et Lassalle venait d'arriver à Righi-Kaltbad. 

A partir de ce moment, les mémoires écrits de longues 
années plus tard par Hélène de Rakowitza ne sont plus 
notre seul guide. Les correspondances publiées par Bec- 
ker et par l'auteur des Souffi-ances de Lassalle nous appor- 
tent les impressions toutes fraîches des acteurs du drame. 

Ce fut Hélène qui provoqua leur rencontre en Suisse ; 
elle s'efforce de prouver que ce fut involontairement. 
Holthoff lui avait appris, dans une de ses lettres, que 
Lassalle devait faire une cure au Righi. Mme Arson eut 
précisément l'idée de faire une excursion dans cette direc- 
tion, et il est vraisemblable que sa jeune amie fut loin de 
l'en détourner. 

Voici le récit d'Hélène dans ses Mémoires. On pourra le 
comparer avec la relation écrite par elle à Holthoff, le 
28 juillet 1864, et que nous traduirons plus loin. Le 
mauvais temps força les voyageurs à s'arrêter à Righi- 
Kaltbad. Ils se mirent à l'abri sous un hangar pour laisser 
passer l'averse. • - 



LA RENCONTRE. 



219 



« Soudain, dit Hélène, une sorte d'inspiration me 
passa par la tête, et, sans réfléchir, je demandai à notre 
guide : « Y a-t-il sur le Righi un établissement pour les 
« cures de lait? — Sans doute, répondit-il, il y en a même 
a deux, un à KIosterli, et un ici, à Kaltbad. m 

« Il y avait près de moi un petit gamin d'environ huit 
ans. Je me penchai vers lui et lui demandai : « Dis-moi, 
« petit, sais-tu s'il y a dans l'établissement des baigneurs 
u un docteur Lassalle. » Le gamin conserva son expres- 
sion stupide et répondit : « Oh ! oui. » J'éclatai de rire. 
J'étais si sûre que ce Suisse aux yeux de ruminant ne 
m'avait pas comprise, que je poursuivis cette sotte plai- 
santerie en disant : « Bon! Eh bien, va me le chercher. » 
L'enfant s'éloigna, et, curieuse de la fin de cette aven- 
ture, je me tournai vers mes compagnons, qui ne com- 
prenaient pas l'allemand, pour leur expliquer cette « sotte 
plaisanterie « . Tous furent curieux de savoir ce que le 
garçon pourrait bien rapporter, — peut-être un verre 
d'eau, — peut-être... 

« Par tous les dieux de la Grèce, c'est elle » , dit à ce 
moment une voix de tonnerre, et, d'une façon si inatten- 
due que j'en perdis le souffle, Lassalle se dressa devant 
moi. » 

La reconnaissance fut des plus chaudes. Les amis 
d'Hélène furent conquis par Lassalle dès le premier mo- 
ment, et tous ensemble se disposèrent à monter sur le 
sommet pour assister au lever du soleil. 

Hélène rapporte ici une coïncidence extraordinaire. 
« Sais-tu, lui dit Lassalle, ce que je faisais, lorsque ce 
garçon m'a crié qu'une magnifique dame voulait me voir? 
J'écrivais au vieux Bœckh et à Holthoff pour leur demander 
des lettres d'introduction près de ton père. Ce jeu a assez 
duré. Il faut une bonne et prompte conclusion. » 



220 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Ce fait parait bien improbable, puisque rien n'avait 
encore reporté sur ce sujet la pensée de Lassalle, alors si 
préoccupé de toutes façons. 

« Avant-hier, écrit-il le 27 à la comtesse de Hatzfeldt, 
j'écrivais dans ma chambre, — ici, il me faut malheureu- 
sement écrire de nouveau, sans interruption tout le jour, 
du matin au soir, — lorsqu'un jeune garçon, etc. » 

Il semble bien qu'il parle ici de la fastidieuse corres- 
pondance de l'Association générale, et non pas de lettres 
dont la rédaction l'eut vivement intéressé. Mais la sincé- 
rité d'Hélène ne fait pas de doute en cet endroit, car elle 
fait le même récit à Holthoff, dans sa lettre du 28 juillet. 
C'est Lassalle qui se permit vis-à-vis de la jeune fille ce 
léger mensonge, qui devait lui plaire. 

Becker a peut-être trop suspecté la véracité des Mé- 
moires d'Hélène, du moins pendant cette première période 
de ses rapports avec Lassalle. Elle n'a pas encore à excuser 
par tous les moyens une conduite qui fut bien légère par 
la suite. Les lettres à Holthoff, publiées après l'ouvrage 
de Mlle de Dœnniges et dont elle n'a pu tenir compte 
pour ne pas se mettre en contradiction avec elle-même 
(comme elle l'a fait évidemment pour celles imprimées 
par Becker), nous montrent le récit des Mémoires assez 
fidèle. 

Hélène signale encore entre elle et Lassalle un rappro- 
chement inattendu. C'est la ressemblance frappante des 
traits de leurs visages. L'examen de leurs portraits ne con- 
firme pas cette circonstance extraordinaire, nous devons 
l'avouer. Cependant, les compagnons d'Hélène, restés 
seuls un instant avec elle, tandis que Lassalle préparait sa 
valise, s'accordèrent à le trouver charmant, et ajoutèrent : 
« Êtes -vous donc parents? Il vous ressemble étonnam- 
* ment. » 






LA RENCONTRE. 



221 



Lassalle, qui revenait à ce moment, lui dit aussi : 

« Sais-tu qu'on me l'a déjà dit souvent? Le peintre à 

qui j'ai donné ta photographie pour s'en inspirer, s'aperçut 

en dessinant que nos deux visages ont exactement la 

même structure anatomique. » 

« Plus tard, continue Hélène, en 1874, j'étais de pas- 
sage à Breslau pour y donner des représentations. (Breslau 
est la patrie de Lassalle, et il faut ajouter ici qu'Hélène 
se voua plus tard au théâtre et se distingua dans les rôles 
de travesti, comme on va le voir.) Je jouais dans une 
petite comédie burlesque de Moser, où une scène de dégui- 
sement m'amenait à paraître en habits d'homme, et sous 
la perruque blonde et frisée d'un jeune garçon. Lorsque 
j'entrai en scène, j'entendis un murmure dans la salle, et 
on me raconta, après la pièce, que plusieurs amis et quel- 
ques parents de Lassalle étaient dans l'auditoire . Ils avaient 
été presque effrayés de la ressemblance qu'ils avaient 
trouvée entre moi et Ferdinand, à quatorze ou quinze ans, 
tel qu'il vivait dans leur souvenir. Si cette ressemblance 
de traits était réelle, je l'ignore, et n'ai jamais trouvé moi- 
même qu'elle existât. Mais Lassalle y croyait, et s'en ré- 
jouissait. « 

Dans cette soirée, Lassalle insista pour emmener Hélène 
en France et l'y épouser sans retard. Elle refusa d'em- 
ployer dès lors ce moyen extrême, décidée, tant qu'il 
resterait une lueur d'espoir, à faire accepter son choix 
par sa famille. Pour les fiançailles avec Janko, Lassalle 
s'écria qu'il s'en souciait comme d'une « chiquenaude » . 
« Je te le déclare ici décidément et solennellement, conti- 
« nua-t-il, n'essaye pas d'appartenir à un autre. Je ne le souf- 
« frirai pas. Je te réclame comme ma propriété. Je te l'ai 
« déjà dit une fois et je te le répète, nous sommes l'un à 
.« l'autre notre destinée. Nous pouvons lutter contre elle ; 



I 



222 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



K 



& elle nous ramène l'un vers l'autre. Cette journée en 
« est une nouvelle preuve. » 

Pendant cette première soirée de leur réunion, Hélène 
montrait encore quelque hésitation. « Sans doute, dit-elle, 
j'aimais et estimais cet homme. Mais il était le premier et 
le seul à qui je ne me sentisse pas supérieure. 11 me sem- 
blait que ma volonté s'évanouissait dans la sienne..: Il 
prenait possession de moi tout entière, sans réserve, et 
j'étais habituée jusque-là à ne livrer de moi que ce qui me 
plaisait. » 

Le lendemain, le lever du soleil fut entièrement caché 
par le brouillard, au grand désespoir de Lassalle. II 
remarqua à ce moment la pâleur et la toux fréquente 
d'Hélène, car son court séjour à Berne ne l'avait pas réta- 
blie, et les émotions de la veille l'avaient fatiguée. 11 s'en 
montra très ému. « Je suspendrai à un clou, dit-il, la 
« politique et toute cette friperie. Nous irons vivre en 
« Egypte ou dans l'Inde. Je serai tout à mes livres et à la 
« science, et je soignerai cette pauvre enfant jusqu'à ce 
« qu'elle soit tout à fait Brunehilde. » 

Dans une longue conversation qu'ils eurent entre eux 
après le déjeuner du matin, il la pressa davantage encore 
de lui donner une réponse décisive. Hélène assure qu'elle 
refusa de le faire en sa présence. Elle sentait sa volonté 
trop dominée par celle de cet amant impérieux ; elle 
n'était pas libre. « Car, ajoutait-elle, demandez-moi toute 
a chose, mais non pas la force de volonté, l'énergie. 
« Songez que je suis la femme la plus femme de l'univers (1), 
« c'est-à-dire irresponsable, et capricieuse et fille! » 

Ils abordèrent aussi le sujet brûlant des sentiments de 
la comtesse Hatzfeldt au sujet de leur mariage. C'est un 

(1) Nous imprimerons en italique les mots qui sont écrits en français, 
dans le texte des lettres et des passages dont nous donnerons la traduction. 



LA RENCONTRE. 



223 



des points les plus difficiles à éclaircir dans cette triste 
histoire. Les deux écrivains qui nous fournissent les 
témoignages les plus importants, Hélène de Rakowitza et 
Bernard Becker, sont devenus tous deux, pour des raisons 
diverses, les ennemis personnels de la comtesse. La pre- 
mière, parce qu'elle sentit bientôt combien la vieille amie 
de Lassalle jugeait d'un œil clairvoyant leur projet dérai- 
sonnable. (Elle se trompa pourtant, à notre avis, sur les 
motifs qui déterminèrent la condamnation prononcée par 
la comtesse.) Le second, parce qu'il se heurta à la volonté 
de la comtesse, qui protégeait la mémoire de son ami 
contre des révélations trop sincères. Nous avons vu 
qu'elle ne réussit pas à empêcher la publication des pa- 
piers qu'elle avait confiés un instant à Becker, et dont il 
avait pris copie pendant ce temps. Cet abus de confiance 
fit naitre des démêlés qui valurent à la comtesse la haine 
de son confident indélicat. Aussi Hélène et Becker s'effor- 
cent-ils à l'envi de mettre en évidence la jalousie sénile 
de cette femme égoïste, les obstacles qu'elle apporta au 
bonheur de son ami. 

Nous croyons, et tous ceux qui, de sang-froid, exami- 
neront les pièces de ce procès, penseront comme nous, 
qu'en effet la comtesse fut opposée, au fond de l'àme, au 
projet inattendu de son ami et à sa soudaine détermina- 
tion. Lassalle semble en avoir éprouvé le pressentiment. 
En lui écrivant, le 27 juillet, il lui parle de la visite 
d'Hélène comme d'un incident sans importance. S'il va se 
rendre près de la jeune fille à Genève, « c'est, dit-il; 
qu'une politesse en vaut une autre » . 

A Hélène il disait, le 26 : « La comtesse se sentira, 
ii tout d'abord, opposée à mon mariage avec une jeune 
« fille distinguée et placée sur le même niveau intellec- 
« tuel que nous. Cela est humain, féminin, naturel même. 



I 



■ 



224 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

« Mais, quand elle te connaîtra, elle t'adorera et tu là 
« payeras de la même affection, parce qu'elle est ma 
« seconde mère... Tu ne la connais pas. La bonne com- 
« tesse ne désire pas d'autre bonheur que de me voir 
« heureux. » 

Nous pensons qu'Hélène, probablement sincère en cet 
endroit, nous donne la véritable expression de la pensée 
de Lassalle, et aussi des sentiments réels de la comtesse. 
La jalousie, si elle avait jamais existé, était remplacée 
par une affection quasi maternelle, dans le cœur de cette 
femme de soixante ans. Seulement, malgré la situation 
fausse où l'avaient placée les aventures de sa jeunesse, 
malgré le contact de la société assez mêlée dans laquelle 
elle vivait depuis lors, son expérience du monde, sa 
grande intelligence, les différents milieux qu'elle avait 
traversés et étudiés, enfin et surtout le sang-froid qu'elle 
seule pouvait apporter dans son appréciation, lui don- 
naient une grande supériorité de jugement sur Lassalle, 
dans cette circonstance. Elle ne croyait pas que cette 
union pût apporter le bonheur à son ami. Elle avait jugé 
l'entourage cosmopolite et malsain dans lequel avait 
grandi Mlle de Dœnniges, le décousu, la licence même de 
son éducation négligée, la légèreté et la coquetterie de 
son caractère d'enfant gâtée. Elle connaissait assez Las- 
salle pour savoir qu'il était peu fait pour le mariage, qu'à 
ce moment sa situation politique presque désespérée 
réclamait tout son temps et toutes ses forces. Il faut 
admirer, à notre avis, la modération que cette femme de 
tête mit dans ses avertissements et le soin qu'elle prit de 
ne pas heurter de front son:impétueux ami. Elle espérait 
que le temps et les événements lui montreraient assez à 
quel point il faisait fausse route. Les événements répon- 
dirent à son attente, mais le temps manqua pour la gué- 









LA RENCONTRE. 225 

rison de Lassalle. Son état d'excitation nerveuse, et sur- 
tout le hasard fatal du coup de pistolet de Janko, mirent 
à néant la diplomatie de cette femme, qui d'ailleurs ne se 
montra pas habile jusqu'au bout. 

Lassalle aborda encore, dans cette conversation mati- 
nale, la question de religion, qui le séparait d'Hélène. 
Exigerait-elle une conversion? Elle le rassura bien vite. 
h Pour rien au monde, répondit-elle; je crois trop peu 
moi-même pour me préoccuper d'une question de reli- 
gion... Mes amis me nomment la Grecque, parce que je 
crois volontiers à beaucoup de dieux, très difficilement à 
un seul. » 

« En est-il de même en amour? » demanda Lassalle en 
riant. La question m'amusa, dit-elle, bien qu'elle touchât 
un point sensible, et je répondis sincèrement : « Oui ! 
Jusqu'ici, du moins, un seul homme ne m'a jamais suffi. 
À un seul, j'avais toujours trop à redire; et, depuis mon 
premier amour, qui alla à un officier de l'armée russe, 
toujours j'aurais volontiers façonné un seul homme avec 
deux ou trois autres. Comme c'était impossible, j'ai le 
plus souvent partagé ma provision d'amour. — Gela ne fait 
rien, dit Lassalle riant aux éclats, moi-même je n'ai pas 
vécu comme un saint, et je ne demande pas plus à ma 
femme que je n'apporte de mon côté. Seulement, je dois 
réclamer qu'il en soit autrement à partir d'aujourd'hui. » 

Il empêcha même Hélène de confesser ce qu'elle nomme 
« ses crimes contre la très sainte morale allemande » . 

Sans tenir compte des instances de Lassalle, MmeArson 
insista pour repartir avec Hélène, malgré le temps plu- 
vieux et froid. Arrivés à Kaltbad, les jeunes gens se sépa- 
rèrent. Lassalle prit les mains d'Hélène et les embrassa 
avec passion, en disant : « Maintenant, adieu pour un 
ii temps bien court, mon bonheur adoré. Sois prudente 

15 



226 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



■ 



« et forte. Tu es bonne comme un enfant, mais aussi 

« sans volonté comme un enfant. Oh! si je pouvais 

« verser dans ces veines bleues une goutte seulement de 

h ma volonté de géant, de mon énergie de titan! Serre 

« mes mains. Peut-être cela réussira-t-il par magnétisme. 

« Je veux. Il faut que tu veuilles. Gomme je te l'ai dit, ta 

« tâche sera facile. Dis-moi seulement un « oui » raison- 

« nable et indépendant, etye me charge du reste. » 



II 



LES FIANÇAILLES. 



Tandis qu'elle descendait seule la pente de Righi, 
Hélène raconte que le souvenir de Janko lui revint et lui 
causa une douleur poignante. « Je savais que ma décision 
serait un coup mortel pour lui... Je connaissais toute la 
profondeur de son amour. J'avais tant fait pour l'attacher 
à 'moi, que je ne pouvais le rejeter d'un cœur léger. » 

Quelles raisons firent taire la voix de sa conscience? 
Elle ne les donne pas au lecteur. Ce qui est certain, c'est 
qu'au bas de la côte, sa résolution était prise. « Ferdinand 
for ever » , s'écria-t-elle. Ce foi- eue?- allait durer une quin- 
zaine de jours. 

Pendant cette journée du 26, Lassalle dut se livrer 
entièrement à l'ivresse de son espoir d'amour. 11 accabla 
son amie de lettres et de télégrammes, qu'elle trouva à 
chaque étape de sa route. Elle vit encore deux dépêches 
sur sa table en rentrant chez elle. 

Elle assure qu'elle s'imposa courageusement, dès ce 
premier moment, la tâche la plus pénible ; elle se décida 
à mettre son fiancé Janko au courant des événements qui 
venaient de se passer. Elle lui cita ces vers de Geibel. 

Lorsque la foudre l'allume en le frappant, 
Maudiras-tu le bûcher parce qu'il s'enflamme? 
J'éprouvai le même choc tout-puissant, 
Lorsque Sieyfried s'approcha. 






r 



■■■ 



228 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Plus elle écrivait, plus elle sentait qu'elle avait dans ce 
jeune cœur son seul ami véritable. Elle termina en lui 
déclarant qu'elle prévoyait l'opposition de ses parents, et 
que, en ce cas, malgré la terrible douleur qu'elle allait lui 
causer, elle comptait sur son aide, s'il le fallait, pour 
accomplir son projet. 

« Après avoir achevé, dit-elle, cet écrit, mélange d'un 
égoïsme merveilleux et d'une sincère pitié, j'écrivis la 
lettre décisive à Ferdinand, mon aigle royal, comme je le 
nommais, à cause de ses yeux si particuliers, tout sem- 
blables à ceux de l'aigle. » 

Voici une partie de cette lettre, qui a été publiée en 
entier par Becker. 

« Wabern, mardi soir, 26 juillet. 

» Dois-je commencer par vous remercier pour les chères 
lignes que j'ai reçues au moment où je mettais le pied sur 
le pont du bateau? Dois-je vous dire combien le chemin 
m'a paru long et pénible de Kaltbad à Waeggis?Non, vous 
le savez, vous savez que je me suis réjouie de votre court 
message, que mon cœur a battu plus fort en lisant l'ex- 
pression de vos tendres soucis pour ma santé. Vous savez 
encore que j'avais été gâtée sur ce chemin parcouru d'une 
façon si charmante, hier soir et ce matin, si gâtée que ma 
solitude me pesait. 

» Je n'ai pu céder à votre vœu, parce que je suis comme 
vous le dites, mon ami, sans volonté comme un enfant. 
Mais cette fois, ami Satan (1), l'enfant vous montrera 
qu'elle se ressent de sa liaison diabolique, que votre puis- 



(1) Hélène donnait ce nom à Lassalle, et se glorifiait d'être surnommée 
elle-même « l'enfant du diable » . Si ces gentillesses nous paraissent aujour- 
d'hui d'un goût douteux, il faut se souvenir que le satanisme a été une mode 
en littérature, au temps de Baudelaire et de Barbey d'Aurevilly. 



■i 



o 



LES FIANÇAILLES. 



229 



sance démoniaque a enfin agi sur elle, que sa nature se 
réveille de son sommeil, qu'une goutte de votre sang 
satanique a passé dans ses veines, y portant la force et le 
désir de vivre. 

« Lorsque je vous quittai, et que vos lèvres touchèrent 
ma main pour la dernière fois, je me dis que, avant 
d'avoir quitté Wrcggis, ma résolution devait être prise 
pour la vie. Eh bien, c'est fait. 

h Vous savez donc maintenant avec votre belle et magni- 
fique intelligence, avec votre vanité grandiose, mais qui 
me plait, les termes de ma résolution. Je veux être votre 
femme, et je le serai. 

ii Vous m'avez dit, hier soir : « Prononcez seulement 
« un oui raisonnable et indépendant, et je me charge du 
» reste. » Eh, voici mon oui. Chargez-vous donc du reste. 

ii Pourtant, j'y mets quelques conditions, et les voilà. 
Je veux, — songez-y, l'enfant dit : Je veux, — je veux 
donc que nous essayions tout, tout ce que peuvent nos 
forces, — et vos forces sont si immenses, mon bel et sata- 
nique ami, — pour atteindre notre but d'une manière 
convenable et raisonnable. Vous viendrez nous voir; nous 
essayerons de vous gagner mes parents et d'obtenir ainsi 
leur consentement. S'ils sont et demeurent inexorables, 
après que nous aurons fait tout ce qui est en notre pou- 
voir, eh bien, alors, tant pis ! l'Egypte nous reste. Voilà ma 
première condition. Voici la seconde. Je veux et désire 
que toute l'affaire aille le plus vite possible. Car je puis 
bien supporter, sans être très malade, le brouillard et 1 a 
pluie de ce matin ; mais beaucoup de journées aussi émou- 
vantes, beaucoup de situations d'esprit aussi indécises et 
aussi pénibles que celles que j'ai déjà traversées à cause 
de nos projets, cela, mon ami, mes nerfs ne le supporte- 
ront pas. 






a 



■ 



230 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

a J'ai encore une autre raison pour désirer quelque 
hâte. Je ne veux pas que chacun parle de nous et donne 
son opinion sur une situation qui ne regarde que nous. 
Ce serait m'exposer à une série de scènes qu'il vaut 
beaucoup mieux éviter. Une fois la chose terminée , à 
notre satisfaction, on peut ouvrir la bouche et les yeux 
aussi grands qu'on voudra, car je vous aurai, Ferdinand, 
pour appui et soutien, et je ne me moque pas mal du reste 
du monde. 

« Les obstacles que nous aurons à surmonter sont très 
grands, gigantesques, je le sais. Mais notre but aussi est 
grand ; et vous avez un esprit de géant qui, avec l'aide de 
Dieu, réduira les rochers en sable et en poussière, de 
sorte que mon souffle, si faible, suffira à les écarter du 
chemin. 

« Il me reste à traiter le point le plus difficile. Il me 
faut tuer froidement un cœur fidèle, qui s'est donné à 
moi d'un amour véritable. Il me faut anéantir, avec un 
égoïsme impitoyable, un beau rêve de jeunesse qui, réa- 
lisé, devait faire le bonheur, le bonheur pour la vie, d'un 
noble caractère. Croyez-moi, cela m'est effroyablement 
difficile. Mais, je le veux maintenant, et, pour vous, je 
veux, je veux aller jusqu'à devenir cruelle. 

« Écrivez-moi tout de suite, aussitôt que possible. Car, 
lorsque je saurai exactement vos plans et votre ferme 
résolution, lorsque j'aurai reçu les ordres et les vœux de 
mon seigneur et maître, alors, seulement, je pourrai com- 
mencer à exécuter mes propres plans. » 

Après quelques détails insignifiants, Hélène ajoute : 

« Car, vous le savez, l'ami Holthoff, il faut l'avoir 
pour nous , avec nous , et , si c'est possible , près de 
nous. » 

Nous allons traduire les deux lettres très intéressantes 



O 



LES FIANÇAILLES. 



231 



qu'Hélène adressa de Wabern, le 28 et le 29 juillet, à 
cet ami dont elle souhaite si ardemment l'assistance : 



« Wabern, le 28 juillet 1864. 

ii Où commencer, où finir avec tout ce que j'ai à vous 
dire aujourd'hui? Mon cher petit papa(l) aimé, lorsque, il 
y a une heure, vous étiez assis pour écrire dans votre 
chambre ou ailleurs, tranquille et de bonne humeur, 
vous ne pensiez pas que vous tiendriez bientôt entre vos 
belles mains une lettre qui vous donnera du souci et du 
tourment. Oui , le moment est venu où votre enfant a 
besoin de vous. Oh! mon ami, aidez-moi, conseillez-moi, 
ingéniez-vous, aidez votre pauvre enfant. Mais, par où 
commencer pour vous dire tout ce que j'ai sur le cœur, 
tout ce que je dois vous dire? Car, il n'y a que vous qui 
puissiez prendre notre parti et nous être de quelque 
secours. Oh! Dieu, je devrais écrire et raconter tran- 
quillement, raisonnablement, et je suis si agitée et si 
anxieuse! Oh! si vous étiez ici, si je pouvais saisir vos 
deux mains et vous regarder de mes yeux suppliants, vous 
prier de ma voix la plus douce : « Papa, à l'aide, s'il vous 
» plait! à l'aide, s'il vous plaît! La pauvre petite fille a si 
» besoin de l'aide, du conseil et de l'appui de son père 
« chéri! » Alors, vous consentiriez à m'assister, car vous 
verriez qu'il n'y a plus autre chose de possible que d'aller 
en avant. Nous ne pouvons plus reculer. 

« Je viens donc aujourd'hui vers vous, comme vers 
mon papa qui aime sa petite fille avec indulgence, comme 
vers mon ami qui m'a promis jadis de tout faire pour sa 
petite amie, comme aussi vers M. l'avocat, qui secondera 
sa cliente de ses conseils et de ses actes. 



'JM 

■' : - : m 



(1) Hélène donnait ce nom d'amitié à Holthoff. 






232 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



u Pressentez-vous maintenant, papa, de qui, de quoi 
il est question? Ah! oui, vous avez raison. Il nous a 
déjà donné bien du tracas dans notre vie , à vous et 
à moi ; mais, croyez-le, à moi, à moi tellement davan- 
tage! 

u Cette fois, c'est sérieux, et c'est pourquoi je veux 
vous raconter tout, raisonnablement et avec ordre, pour 
que vous ne croyiez pas que votre petite fille est devenue 
cette fois tout à fait folle. 

« Donc, premièrement : le grand roman de ma vie est 
arrivé à sa conclusion, et votre enfant veut être et sera le 
plus tôt possible Mme Lassalle. C'est une terrible résolu- 
tion. Car je ne sais que trop bien ce qu'elle renferme et 
ce qu'elle entraîne. Mais, à présent, cela doit être, je le 
veux, je sens que Dieu le veut. Cela est écrit d'avance, et 
l'homme n'échappe pas à son destin. 

« Il me reste à surmonter des obstacles nombreux, 
gigantesques. J'y parviendrai. Mais une seule chose est 
effroyable, une seule chose me brise le cœur. Pour l'ac- 
complir, le courage me manque presque. C'est de briser 
le cœur de mon pauvre ami Janko, c'est de détruire un 
rêve de jeunesse qui forme son unique et souverain bon- 
heur. Mais, maintenant, maintenant que je sens l'aiguil- 
lon de la nécessité, que je vois mon avenir et mon destin 
dans le seul Lassalle , et dans nul autre , maintenant 
Dieu (1) me donnera la force de vaincre mon propre cœur 
et d'être coupable envers Janko. Ah ! combien immensé- 
ment coupable et cruelle ! 

« Je ne sais si je puis vous prier de m'aider à soutenir 
Janko dans ce moment difficile. Il n'a personne que moi 



(1) On remarquera, ici et plus loin, combien Hélène invoque fréquem- 
ment ce Dieu qu'elle prétend, dans ses Mémoires, avoir renié l'avant-veille, 
pendant sa conversation avec Lassalle. 



H 



LES FIANÇAILLES. 



233 



pour l'aimer et le protéger, et je suis contrainte de l'aban- 
donner. 

« Oh ! comme il me méprisera ; et, à son point de vue, 
je dois, en effet, lui sembler méprisable. Car il ne sait 
pas et ne saurait comprendre quel pouvoir étrange, quelle 
puissance démoniaque Ferdinand Lassalle exerce sur ma 
volonté. Vous le savez, vous. Vous me comprendrez et 
vous me donnerez raison si je vous dis : J'estime et 
j'aime trop Janko pour l'épouser avec le sentiment que 
j'ai dans le cœur pour Lassalle. Car, tôt ou tard, j'aban- 
donnerais le premier pour le second. Mieux vaut trop tôt 
que trop tard. Ainsi, du moins , Janko ne sera pas rendu 
ridicule aux yeux du monde. Ainsi, il sera malheureux, 
mais non pas déshonoré. Lassalle m'a juré ceci (et vous 
savez qu'il est homme à accomplir ses volontés) : « Vous 
« devez m'appartenir, ou aujourd'hui comme un ange, 
« ou, un jour, comme un démon. » Je sens qu'd a rai- 
son. Je sais que Dieu nous a destinés l'un à l'autre, et 
j'ai pris cette pénible résolution. 

« 11 a appris ce matin ma volonté. Depuis hier soir, 
j'ai reçu de mon satanique ami et seigneur quatre dépê- 
ches télégraphiques, et je l'attends demain soir, ici, dans 
ce petit village où je suis avec une amie fidèle et chère. 
Comme lui, et comme moi, elle a constaté que je ne puis 
faire autre chose que de m'incliner devant mon destin et 
d'accepter de la main de Dieu, comme par une prédesti- 
nation, cet avenir contre lequel j'ai tant lutté depuis un 
an et demi. Vous êtes témoin que, pendant tout ce 
temps, j'ai combattu contre mon propre cœur, et plus 
encore contre mon esprit. Vous savez que j'aurais agi 
volontiers d'après le désir de mes parents. Mais vous 
savez aussi que toujours et toujours mon intérêt pour lui 
a tout emporté. 






234 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



» Apprenez donc maintenant comment les choses se 
sont passées. Vous savez que je suis ici pour ma santé. Le 
hasard, ou plutôt la Providence a voulu que mon amie 
dût aller dans ce petit village près de Berne, pour un de 
ses enfants malades. Nous sommes ici avec quelques 
autres familles américaines agréables. Mais, au bout de 
quelques jours , nous commençâmes pourtant à nous 
ennuyer un peu. Comme je revenais d'une promenade, 
on m'annonça que nous partirions le lendemain matin — 
c'était le lundi 25 — pour Lucerne, et, de là, pour le 
Righi. Si vous vous en souvenez, cher papa, vous m'avez 
écrit, il y a quelques semaines, que Lassalle ferait sans 
doute une cure de lait quelque part sur le Righi. Notre 
Murray — car je n'ai autour de moi que des Anglais — 
m'a appris que l'on ne fait de cure de lait que sur le 
Righi-Scheideck. Je racontai alors à ces dames que j'avais 
là un ami que j'aimerais à voir. Je fus loyale, comme 
toujours, et je confiai à mon amie toute l'histoire. 

« A Wseggis, on nous dit que nous ne pouvions arriver 
à Scheideck. C'est trop loin : la route est trop mauvaise. 
Si j'étais triste? Je n'ai pas besoin de vous le dire. J'ar- 
rivai donc assez mélancolique à Kaltbad. Vous savez qu'il 
y est, donc que je l'y trouvai. 

« Faut-il vous décrire sa joie ou plutôt notre joie et 
notre étonnement? Non. Moi-même, je n'en puis parler; 
mais mes compagnons prétendent qu'ils n'ont jamais rien 
vu de plus remarquable. 

« Nous montâmes à Righi-Kulm, et je n'ai pas besoin 
de vous dire qu'il vint avec nous. Mme Arson assure que- 
ses pieds touchaient à peine la terre, et que c'est étonnant 
qu'il reste une goutte de moi, car il me buvait des yeux. 
Je n'ai pas besoin de vous apprendre ce que nous avons, 
dit. 11 m'annonça que sa résolution était toujours la. 



LES FIANÇAILLES. 



235 



même. Il me conjura de lui répondre un petit oui. Mais je 
fus forte tant que je fus près de lui. Enfin, il ne put se 
contenir, et ajouta, parmi beaucoup d'autres choses, en 
me pressant la main : « Oh ! si je pouvais verser dans ces 

« veines une goutte de mon sang pour vous donner vie et 

„ volonté ! Car vous êtes bonne comme un enfant, mais 

c aussi sans volonté, comme un enfant. » 

« Alors, il m'a semblé que son vœu était réalisé, que, 
de sa volonté de géant, quelque chose passait dans mon 
âme, et je me suis dit : « Avant de quitter Wa-ggis, ma 

« résolution sera prise. » 

b A Kaltbad, nous nous quittâmes avec un : « Au 

a revoir, bientôt. » 

,. Je n'oublierai jamais ma descente jusqu'à Wteggis. 
J'ai péniblement lutté, beaucoup souffert, mais Dieu m'a 
aidée. Lorsque je descendis de cheval à Wteggis et que, 
un instant après, je reçus une lettre de lui, dans laquelle 
il me conjurait de ne pas traverser le lac, parce qu'il crai- 
gnait pour ma santé par cet affreux temps, je sus alors 
dans quelle voie je devais chercher ma destinée. Si vous 
l'aviez vu, si vous aviez vu avec quelle sollicitude et quelle 
douceur touchante il s'est préoccupé de moi et de ma 
santé durant ces deux jours, vous eussiez à peine reconnu 
votre égoïste ami. » 



H 



« Vendredi 29 juillet. 

.. Hier, je fus interrompue par une lettre de mon impé- 
tueux ami. Elle me donna trop à penser pour que je pusse 
retrouver ensuite le calme nécessaire pour parler raison- 
nablement. Dieu sait comment tout cela finira. Je ne 
vous enverrai cette lettre que quand il sera ici. Car je 
l'attends ce soir, au plus tard demain, et alors j'aurai 




236 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



peut-être beaucoup à ajouter. Maintenant, je reprends où 
j'en étais restée hier. 

a Lorsque je rentrai, mardi soir, à Wabern, je lui 
écrivis ma résolution et mes conditions. Écoutez si vous 
trouvez celles-ci raisonnables. Je demande d'abord que 
tous deux, mais surtout Lassalle, nous tentions l'impossi- 
ble pour fléchir mes parents, pour obtenir leur consente- 
ment, afin que toute cette histoire se termine raisonnable- 
ment et convenablement (ce sont mes propres expressions). 
Après que nous aurons d'abord essayé tout ce qui est en 
notre pouvoir pour les fléchir, et que nous aurons échoué, 
eh bien, alors, tant pis pou?- eux ! 

« Il nous restera toujours l'Egypte. Son rêve est, en 
effet, de m'emmener en Egypte, et il prétend que vous 
êtes d'accord avec lui là-dessus. 

« Voici maintenant ma seconde condition. C'est que, 
une fois commencée, toute l'affaire marche aussi vite que 
possible, et cela pour deux raisons. D'abord, à cause de 
Janko, mais Lassalle ignore ce motif. Ensuite, pour le 
motif que je lui ai donné ; parce que je ne veux pas que 
tout le monde parle de notre affaire, qui ne regarde que 
nous, et qu'on ne peut voir que du mauvais côté. Cela 
nous attirerait une foule de scènes désagréables que nous 
pouvons aussi bien éviter, et que ma santé, déjà très 
ébranlée sans cela, que mes nerfs très affaiblis par ces 
dernières journées ne pourraient pas supporter. 

a Acceptera-t-il cette condition ? Dieu le sait. 

« J'avais reçu trois dépêches de lui avant qu'il eût 
ma lettre; la quatrième contient sa réponse. Elle est 
courte : 

« Lettre reçue. Bravissimo ! Je serai près de vous le 29 
« au soir, le 30 au plus tard. » 

« Il me dit encore qu'il compte m'accompagner à 






LES FIANÇAILLES. 



237 



Genève, mais, cela, je ne le veux à aucun prix. Il sera 
difficile de contenir le démon (I) de sa volonté. Mais il le 
faut, et peut-être aurai-je assez de pouvoir sur lui pour 
briser jusqu'à cette volonté de fer. 

« La comtesse est à Wildbad, mais il veut que je fasse 
sa connaissance, et je crois qu'il la fera venir d'un jour à 
U autre. 

« mon cher papa, si vous étiez ici! Je suis si immen- 
sément seule! J'ai tout contre moi, et je dois pourtant 
marcher à mon but. Les miens, cependant, ne savent rien 
de tout cela. Ils ignorent même que j'aie vu Lassalle au 
Righi. Le mieux, je crois, c'est que nous les prenions par 
surprise, pour ainsi dire. Le tout doit être une sorte de 
coup d'État. 

r Oh ! si vous saviez combien il m'est pénible de 
m'élever contre toute ma famille, contre tout ce que 
j'aime et respecte! Mais, vous le voyez, c'est impossible 
autrement. Tout m'indique qu'il doit en être ainsi. 
Repassez le cours des événements. Je ne parle pas de ce 
qui s'est passé, il y a un an, mais seulement d'à présent. 
Pourquoi ai-je été assez souffrante pour que le médecin 
m'ordonne un changement d'air? Pourquoi fut-ce préci- 
sément avec une amie, parce que mes parents ne pou- 
vaient m'accompagner ? Pourquoi cette amie eut-elle la 
pensée d'une excursion au Righi, et non pas dans l'Ober- 
land bernois ? Pourquoi Lassalle était-il à Kaltbad plutôt 
qu'à Scheideck? Pourquoi avons-nous pris pour monter 
le chemin le plus rude, au lieu de passer par Kussnacht 
etGersau? Pourquoi était-il là, lui qui n'est jamais chez 
lui, à ce qu'il dit? Pourquoi voulait-il précisément, à cet 
instant, vous écrire au sujet de la fameuse lettre d'intro- 

(1) Le mot allemand « Dœmon » a plutôt le sens grec de divinité ou de 
génie familier. 



238 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



duction (1) ? Enfin, vous le voyez comme moi, petit papa. 
Cela devait être, et cela sera. 

« Pour ce qui résultera en fait de sa visite chez nous, 
Dieu le sait, comme aussi ce que nous ferons, lui et moi, 
pour arriver au but. Oh ! si vous étiez là ! Si vous étiez à 
mes côtés pour me conseiller avec votre belle amitié, qui 
ne connaît ni veille ni lendemain ! Mais je suis seule, tout 
entière en sa puissance démoniaque ! Cela me fait tant de 
peine d'affliger mes parents! Mais il n'est plus question 
de regarder en arrière. Il faut marcher en avant, quand 
même la route passerait sur des cœurs déchirés et san- 
glants. 

« Si vous étiez ici ou au moins dans le voisinage, vous 
pourriez me dire si vous ne comptez rien faire pour votre 
pauvre enfant, et aussi ce qu'on peut faire contre nous, 
jusqu'où je puis m'avancer, et enfin ce que nous pouvons 
pour nous-mêmes. 

« J'ai vingt et un ans. Je me crois donc majeure 
d'après la loi bavaroise ; mais je ne sais rien de plus. 

« Si les choses vont au point qu'il ne nous reste d'autre 
ressource qu'un enlèvement, que peut-on contre nous ? 
et qui sera de notre parti, excepté la comtesse? Je vou- 
drais savoir tout cela et tant d'autres choses. Mais il me 
faut vous dire adieu, pour aujourd'hui. Je dois écrire, 
avant son arrivée, la terrible lettre à mon pauvre cher 
Janko (2). Dieu sait, Dieu m'est témoin que j'aimerais 
bien mieux recevoir une semblable lettre que d'être con- 
trainte de faire naître la souffrance qu'elle apporte avec 
elle. Adieu pour aujourd'hui, mon ami. Donnez-moi vite 

(1) Lassalle voulait obtenir par l'entremise d'HoIthoff une lettre d'intro- 
duction du célèbre philologue Bœckh auprès de M. de Dœnniges. 

(2) On voit que la lettre à Janko n'était pas encore écrite le 29 à midi. 
— Hélène dit dans ses Mémoires qu'elle l'écrivit le 26, aussitôt après sa 
rentrée à Wabern, avant sa lettre décisive à Lassalle. 









LES FIANÇAILLES. 



239 



une réponse. Dites-moi que vous aimez aussi votre enfant 
qui vous aime tant. J'ai si besoin de votre amitié ! Dites- 
moi si vous pourrez venir, et croyez, en tout cas, à l'af- 
fection et à la gratitude constante et sans bornes de votre 

« Petite fille. 

« A une heure et demie, encore une dépèche du tour- 
billon. Il sera ici, ce soir, à six heures. » 

Cette seconde partie de la lettre encore touchante par 
sa sincérité est plus confuse que la première. Hélène se 
répète davantage. Cette organisation nerveuse, surexcitée, 
passait sans transition de l'hésitation à la fermeté, et de 
l'anxiété à la confiance. Disposition dangereuse dont son 
fiancé ne tint pas assez de compte, malgré les avertisse- 
ments de la jeune fille. Chez Lassalle, la fatigue des nerfs 
n'affaiblissait pas la volonté, mais plutôt la clairvoyance et 
la vision nette des obstacles. Le résultat inverse se produi- 
sait chez Hélène ; c'était la volonté qui faiblissait. "Vous 
jugez trop les autres d'après vous-même » , disait avec 
raison la comtesse à son ami. 

Nous avons porté un jugement sévère sur le caractère 
de Mlle de Dœnniges. Mais il est certain que ces trois 
lettres, écrites au moment le plus décisif de sa vie, lui 
font honneur. On sent qu'à ce moment une passion véri- 
table l'anime; et son amour indue aussi heureusement sur 
ses sentiments que sur leur expression, dont l'émotion est 
communicative. Elle apparaît autre et meilleure au fond 
qu'elle ne se peint dans ses confessions, écrites beaucoup 
plus tard, après une vie accidentée. Ces ligues permettent 
de s'expliquer une pbrase de Lassalle, qui surprendrait 
après la seule lecture des Mémoires : «Tues bonne comme 
un enfant. » 






240 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



C'est aussi l'occasion de dire quelques mots du rôle de 
Holthoff, ce confident des deux jeunes gens. Il est certain 
qu'il se montra fort réservé, à ce moment, en présence 
d'un projet qu'il avait paru encourager auparavant. On 
est allé jusqu'à l'accuser de trahison envers Lassalle. — 
Mais il faut songer que la situation morale de celui-ci 
avait singulièrement changé depuis une année, depuis le 
moment où Holthoff semblait appuyer ses intentions de 
mariage. 

Devenu le chef d'un parti aux idées presque subversi- 
ves, sous le coup de plusieurs condamnations, il apportait 
dès lors à une femme la perspective d'un avenir peu en- 
gageant. Holthoff, comme la comtesse, se rappela sans 
doute que ce mariage avait été repoussé parles parents de 
la jeune fille pendant cette période paisible où Lassalle 
brillait dans les salons de Berlin. Comment un homme en 
place, une créature des faveurs royales tel que M. de 
Dœnniges eût-il accepté pour gendre cet ennemi de la 
bourgeoisie, ce révolutionnaire militant qu'il avait re- 
poussé alors qu'on voyait surtout en lui un savant et un 
homme d'esprit? Ceux-là mêmes qui aidèrent Lassalle jus- 
qu'au bout ont pu être accusés de tiédeur. C'est qu'il fal- 
lait être aveugle comme deux amoureux pour fermer les 
yeux aux raisons évidentes qui rendaient impossible entre 
eux une union régulière et acceptée de tous. Hélène fut dé- 
trompée la première. Au contraire, la «vanité grandiose» 
de Lassalle l'empêcha jusqu'à la fin de l'être, ou du moins 
de convenir qu'il l'était. 

Pourtant, comme s'il avait dès lors le sentiment de la 
légèreté de sa conduite, ce fut en termes assez vagues 
qu'il rendit compte à la comtesse, le 27 juillet, des événe- 
ments accomplis pendant les deux journées précédentes. 
Dans cette lettre, il expose qu'il a des moyens pour retar- 



LES FIANÇAILLES. 241 

der, en tout cas, son emprisonnement jusqu'au mois de 
décembre, et peut-être plus longtemps. Il donne rendez- 
vous à la comtesse sur le lac de Genève, sans lui en dire 
la raison. — On sait qu'il avait le projet de faire la con- 
quête des parents Dœnniges. — Après avoir raconté briè- 
vement la visite d'Hélène, il annonce l'intention de faire 
un petit voyage avec elle et ses amis pour se désennuyer, 
ou, en tout cas, d'aller la rejoindre quelques jours à 
Berne. 

Dès le lendemain 28 juillet, ayant reçu la lettre déci- 
sive d'Hélène, Lassalle croit pouvoiraller plus loin dans ses 
confidences, vis-à-vis de sa vieille amie. Après de longs 
détails juridiques au sujet de son procès de Dusseldorf, il 
continue en ces termes, qui se ressentent de la nouvelle et 
joyeuse disposition de son humeur : 

« Donc, hier soir, à sept heures moins le quart, je vous 
» écrivais avec ardeur, lorsque je tournai par hasard mes 
« regards vers la fenêtre, et voyez ! J'aperçois le brouil- 
« lard et les nuages qui tombent. Les montagnes s'en dé- 
a gagent, puissantes et éclatantes. — Il n'était plus pos- 
« sible d'atteindre le sommet, mais je fermai ma lettreen 
o toute hâte, et courus au Kœnzli, à quinze minutes d'ici. 
« De là, l'on a, sinon la même vue qu'au sommet, du 
« moins un extraordinaire et magnifique horizon, toute la 
« chaîne depuis Toedi jusqu'au Gespaltenhorn, par con- 
o séquent, Uri-Rothstock, Weisstock, toutes les monta- 
« gnes de Berne. 

« Rarement j'ai vu les montagnes si belles, rarement 
« j'ai contemplé un si beau coucher de soleil. L'Eiger 
« semblait brûler d'un feu léger. Longtemps encore après 
« la disparition du soleil, je ne pouvais m'arracher à ce 
« spectacle. Et, ce matin, le même beau temps. Toutes 
« mes souffrances sont presque effacées. Combienl'homme 

16 



Ï42 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



oublie vite ce qui l'accablait! Je suis joyeux, plein 
de vie et de force, comme si je n'avais pas passé dix 
jours dans la pluiela plus épaisse et dans un froid brouil- 
lard impénétrable. J'en ai fini également avec ma terri- 
rible correspondance, pour l'Association, — j'ai envoyé 
bier et aujourd'hui à Berlin, en lettres et en instruc- 
tions, soixante-seize pages finement écrites, et je res- 
pire plus librement. 

« Gomme vous me comprenez mal, lorsque vous écri- 
vez : « Ne pouvez-vous vous contenter quelque temps 
de la science, de l'amitié, et de la belle nature. » 

« Ah ! combien vous êtes peu au fait avec moi ! Je ne 
désire rien plus ardemment qu'être débarrassé de toute 
cette politique, et me retirer au sein de la science, de 
l'amitié et de la nature. Je suis fatigué et rassasié de la 
politique. Certes, je m'enflammerais pour elle aussi 
passionnément que tout autre, si des événements sérieux 
se présentaient, ou bien si j'avais le pouvoir, ou si j'aper- 
cevais, du moins, quelque moyen de le conquérir, — 
un moyen qui fût digne de moi, — car, sans le souve- 
rain pouvoir, on ne peut rien faire. — Pour des jeux 
d'enfants, je suis trop vieux et trop grand. 

« C'est pourquoi j'ai accepté très à contre-cœur cette 
présidence. Je n'ai cédé qu'à vos instances. Si j'en étais 
délivré, ce serait le moment de me résoudre à aller à 
Naples avec vous. Mais comment en être délivré? Car 
les événements, je le crains, se dérouleront lentement, 
très lentement, et mon âme brûlante ne se plait pas à 
ces maladies d'enfants, à ces lents progrès. — La poli- 
tique, c'est l'action actuelle, instantanée. — Pour le 
reste, on peut y travailler tout autant parla science. 

« J'essayerai d'exercer à Hambourg une pression sur 
les événements. Mais, jusqu'à quel point cela réussira- 



HP 






LES FIANÇAILLES. 



243 



t-il? Je ne puis le prédire, et je ne m'en promets pas 
beaucoup moi-même. Ah! si je pouvais me retirer... 
J'en étais là de ma lettre, quand j'en reçus une d'Hé- 
lène, une lettre extrêmement grave. La chose devient 
sérieuse, très sérieuse, et l'importance de cet événement 
vient replacer un poids sur ma poitrine. Pourtant.... 
d'une part, je ne puis reculer, et de l'autre, je ne sais 
vraiment pas pourquoi je reculerais. 
ii C'est une belle personne. Son individualité en fait la 
seule femme qui me plaise et me convienne, la seule 
que vous-même trouveriez convenable. Donc, en avant, 
passons le Rubicon. C'est le chemin du bonheur; pour 
vous aussi, bonne comtesse, au moins autant que pour 
moi. 

« Voilà donc, en outre, dans une situation déjà si com- 
pliquée, une immense complication. Je suis vraiment 
curieux de savoir comment je me tirerai de tout cela. 
De même, lorsque je dirigeais vos procès, j'avais souvent 
cette curiosité objective, impersonnelle (comme à la 
lecture d'un roman), de voir comment je pourrais [bien 
nous tirer de ce pas, vous et moi. 

« Allons! La force d'autrefois est encore là, et aussi le 
bonheur d'autrefois. Je conduirai tout brillament au 
succès. — Mais, ne pas vous avoir près de moi pour 
causer et délibérer avec vous dans cette complication 
grave, cela, je dois l'avouer, me trouble fort. 
« Cependant, terminez bien tranquillement votre cure. 
Mon projet le plus prochain est de partir, probablement 
demain matin, pour Berne, ou pour Wabern, où Hélène 
est avec son amie. Je vous télégraphirai dans ce cas. — 
Adressez vos lettres poste restante à Berne. Si j'ai abso- 
lument besoin de vous, alors je compte sur votre amitié 
et je vous télégraphierai de venir à Genève. Mais j'es- 



■ 



244 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« père pouvoir remettre, en tout cas, cet appel au 15 août. 
« Allons, adieu, cœur fidèle. L'incendie s'empare de 
« moi. Est-ce pour mon salut? Serai-je entraîné vers les 
u hauteurs, comme le plongeur de Schiller? Faut voir. 
« Votre fidèle, 

« F. Lassalle. » 

Suit un posi-scriptum insignifiant, mais qui recommande 
pourtant une discrétion absolue. 

Lassalle partit, en effet, le 29 juillet pour Berne. Avant 
d'aborder le récit de ce séjour qu'Hélène a peint de bril- 
lantes couleurs, et qui forme comme le second acte de ce 
drame, nous donnerons encore deux lettres échangées en- 
tre Lassalle et la comtesse, qui se rapportent au premier 
acte, malgré leur date. 

« Berne, Bernerhof, 30 juillet. 

« Bonne comtesse, 

« J'ai encore attrapé heureusement votre lettre hier 
matin à VWggis. Si vous m'écrivez d'aussi bonnes lettres 
que celle-là, je ne peux pas dire que je vous serai attaché 
plus que personne au monde, car cela, je le suis du fond 
du cœur, même sans vos bonnes lettres ; mais je serai si 
touché que, contre son habitude, ce cœur profond s'im- 
posera une entière expansion. 

« Me voilà donc à Berne. Je suis resté hier soir jusqu'à 
minuit à la villa de l'amie d'Hélène, et je suis revenu en 
voiture. Cette distance entre nous est très gênante. Je 
ne sais pas encore le moins du monde ce que je vais 
faire, du moins pendant quinze jours. Mais, à partir du 
15 août, je me tiens prêt à aller vous chercher à l'endroit 
que vous me fixerez, Berne ou Lucerne, ou plus loin 
encore, si vous voulez. 



LES FIANÇAILLES. 



245 



« 11 faut que je vous fasse remarquer combien Hélène 
a de sympathie pour vous. Ce fut là une des plus essen- 
tielles conditions pour qu'elle me plût. Elle est sur ce 
point toute différente des autres femmes. Pas un atome 
d'envie ou de jalousie envers vous. Par exemple, elle a 
trouvé affreux et inexplicable, — jusqu'à ce que je lui eusse 
dit que vous êtes vous-même souffrante et obligée à une 
cure, — inexplicable donc, que vous ne m'ayez pas accom- 
pagné à Righi-Kaltbad, pour y rester près de moi. 

» Elle se réjouit beaucoup de vous connaître. Elle ne 
dompte pas en elle-même une résistance intérieure quand 
j'amène la conversation sur votre compte, comme je l'ai 
remarqué chez beaucoup de femmes, car je suis très bon 
observateur sans le faire voir. Au contraire, elle m'amène 
volontiers à parler de vous avec beaucoup d'intérêt à votre 
égard. En un mot, cette enfant du diable, comme on l'ap- 
pelle universellement à Genève, a une véritable et pro- 
fonde sympathie pour vous. C'est la conséquence de ce 
qu'elle est véritablement une "nature » ausens de Gœthe, 
malgré l'éducation sociale raffinée qu'elle s'est assimilée, 
mais qui n'a jamais pu prendre le dessus sur le caractère 
intérieur. 

« Son unique mais gigantesque défaut est celui-ci : elle 
n'a pas de volonté. En soi cela est certainement un grand 
défaut. Si nous devenions mari et femme, ce n'en serait 
peut-être pas un; car j'ai certes assez de volonté pour deux, 
et elle serait comme la flûte entre les mains de l'artiste. 

« Mais notre union sera rendue très difficile par cela 
même. Aujourd'hui, il est vrai, elle est fermement réso- 
lue. Mais combien de temps cette disposition résistera- 
t-elle à des secousses chez un être sans volonté ? Je lui 
exposerai la chose très sérieusement avant de m'engager 
ostensiblement dans cette entreprise. 






246 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

« Vous aurez été très étonnée d'avoir à m'adresser vos 
dépêches à Berne. Mes dernières lettres de Kaltbad vous 
auront éclairée. J'espère que vous les avez maintenant. 

« Votre 

« F. Lassalle. » 



Comme on le voit par cette lettre, Lassalle craignait 
bien un peu la jalousie de la comtesse ; peut-être aussi re- 
doutait-il son appréciation sur Hélène, qu'elle connaissait 
sans doute, au moins de réputation. Il cherche donc à la 
disposer favorablement pour la jeune fille. 

La réponse suivante, de la comtesse, nous paraît témoi- 
gner d'une véritable affection pour Lassalle, mais aussi 
d'un scepticisme mal dissimulé sur la réussite, l'opportu- 
nité et l'avenir heureux de son mariage. 

« Wildbad, 1 er août. 

« Cher enfant, 

«• J'ai reçu hier votre lettre de Berne et je ne puis que 
vous le répéter, non seulement vous précipitez beaucoup 
trop cette affaire malheureuse, mais encore vous nuisez à 
son succès par votre hâte. 

« Les parents se méfient de vous. Une telle pression, 
exercée sur leur volonté, est-elle de nature a vous conci- 
lier des Philistins (1), ce que ces parents sont certaine- 
ment? Certes non. En tout cas, ils considèrent le mariage 
comme une affaire de raison, qu'il faut peser mûrement. 
Vous devriez, au contraire, procéder avec beaucoup de 
tranquillité et de prudence, et vous efforcer, avant tout, 
que l'on s'accoutume peu à peu à cette idée. 

(1) On sait que le mot « philistin » , en allemand, est appliqué par les 
artistes, les étudiants et les esprits indépendants, aux bourgeois, qu'ils con- 
sidèrent comme suspects de préjugés, de sottise et d'hypocrisie. 



LES FIANÇAILLES. 



247 



« Comme vous le dites, décider Hélène au mariage, 
contre la volonté expresse de ses parents, est d'abord très 
problématique et même, si vous y réussissez, peu dési- 
rable. Avec son caractère faible, elle pourrait se sentir 
plus tard malheureuse de voir toutes ses affections de 
famille déracinées. En tout cas, cela vaudrait la peine d'es- 
sayer d'agir autrement. Vous jugez trop les autres d'après 
vous-même. 

» Hélène est-elle majeure ? Est-ce bien le moment 
favorable pour pousser si vite la chose vers une solution, 
lorsque tant de menaces de prison pèsent sur vous? Ne 
serait-il pas dix fois plus prudent de ne vous accorder 
actuellement qu'avec elle, de vous contenter d'essayer peu 
à peu un rapprochement avec les parents, et, pour la ten- 
tative directe , d'attendre une solution de vos procès , 
quelle qu'elle soit. S'il fallait vous décider à abandonner 
pour un temps l'Allemagne, ce serait justement une con- 
joncture favorable à la réussite de vos plans. 

ii Je vous souhaite le succès, d'après ce que vous me 
dites, bien que, dans cette circonstance, je ne veuille 
m'en fier entièrement qu'à mes propres yeux. Mais je 
crains que vous ne gâtiez tout par votre marche à l'assaut: 
Vous n'avez vraiment, dans les questions féminines, ni 
raison ni jugement. " 

Après avoir exposé quelques projets de déplacement, la 
comtesse termine ainsi : 

« Je regrette beaucoup que vous ayez si complètement 
abandonné votre cure de lait. Vous en aviez pourtant 
besoin. Ne pouvez-vous vous décider, maintenant qu'il 
fait si beau, à y retourner pour dix ou douze jours? Ce 
serait bon. Maintenant, adieu, cher enfant. Les souhaits 
les plus cordiaux. — S. H. » 

On voit qu'au début de cette aventure, la comtesse 



1 






m 



.m 



M. ■..:■■ 






1 



fc 



! 



248 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

montrait à Lassalle, avec une grande clairvoyance, la voie 
de la raison. Tout à l'heure, Hélène lui traçait, avec tout 
autant de netteté, la voie du succès. Sa lettre décisive de 
Wabern indiquait bien le programme qu'elle remplit pour 
sa part et dont le terme était un enlèvement, en cas de 
refus des parents. 

Pour son malheur, Lassalle ne suivit jusqu'au bout ni 
la voie de la raison, ni la voie du succès. Hélène le conju- 
rait de se hâter; la comtesse le retenait. Il obéit à sa 
fiancée jusqu'à être tout près de réussir; puis, au moment 
décisif, il changea brusquement de route et sembla suivre 
un instant l'impulsion de sa vieille amie. Il était trop tard. 
Il dut revenir sur ses pas, trouva désormais les deux voies 
également fermées et se brisa contre des obstacles insur- 
montables dès lors. Dans cette triste affaire, tout le monde 
vit plus juste que lui. 

Il lui restait pourtant à vivre quelques jours heureux. 
Hélène de Rakowitza a décrit avec beaucoup de vivacité 
et de bonheur ce séjour aux environs de Berne, qui ne 
dura guère plus de quatre journées pleines, bien qu'elle 
parle de huit jours. C'est une des parties les mieux venues 
dans son romanesque récit. On ne peut contrôler, il est 
vrai, l'exactitude parfaite de sa relation, mais elle est 
vraisemblable et ne contredit ni les faits établis ni le ca- 
ractère des acteurs. 

Hélène résume ainsi l'impression qu'elle a conservée de 
ces courts instants de félicité. Après avoir rappelé les 
peines qui les suivirent : « Cette unique semaine, ajoute- 
t-elle, valut vraiment d'être achetée si cher. Qu'on se 
figure Lassalle, non pas sous l'aspect de l'homme célèbre, 
du politique, du savant, mais simplement de l'homme si 
favorisé de Dieu et si hautement doué qu'il était vérita- 
blement. Il rejetait loin de lui ses soucis politiques et 



■ 



LES FIANÇAILLES. 



249 



sociaux, et, dans ce beau paysage grandiose, sans nulle 

entrave, car nul autour de nous ne parlait allemand, il 

redevenait enfant près de la femme de son choix, avec 

d'aimables taquineries d'amoureux. Qu'on songe que, 

alors âgée de moins de vingt ans (1), j'étais vraiment une 

enfant près de cet homme de trente-neuf ans. Aussi faisais- 

je un large usage de ce privilège. Je jouais et folâtrais 

avec lui comme avec un gros chien. Il le disait lui-même 

et il se réjouit royalement lorsqu'un jour, lui lisant un 

poème qu'il interrompait fréquemment, je lui criai : 

« Couche-là... » Il revenait sans cesse là-dessus et disait : 

« C'est la première fois que quelqu'un a trouvé le moyen 

« de m'imposer la tranquillité sans me blesser ou me 

« fâcher. Avec ce « Couche-là « , tu pourras me défendre 

h désormais tout ce qui viendrait à te déplaire. » 

Leur conversation revenait souvent sur la comtesse 
Hatzfeldt. La jeune fille ne pouvait peut-être se défendre 
en secret d'une jalousie rétrospective, qui se changea 
plus tard en haine déclarée. Lassalle sentait pourtant le 
besoin de rapprocher ces deux femmes entre lesquelles 
il désirait sincèrement partager sa vie. Sur son désir, 
Hélène écrivit à la comtesse cette lettre très affectueuse : 



u Wabern, 1" août. 

.1 Ayant demandé à mon maitre et seigneur, chère et 

fl) Avec une puérile coquetterie, Hélène, devenue une femme déjà 
mûre, cherche sans cesse, dans ses Mémoires, à dissimuler l'âge qu'elle 
avait en 1864. Elle raconte qu'elle disait à Lassalle : « Au moment de 
votre histoire de la Cassette (1847), je n'étais pas même au monde. « — 
Mais Becker prétend à tort qu'elle en agissait de même à l'époque de ses 
fiançailles. — II va jusqu'à insinuer que ce fut la crainte des conséquences 
de l'enlèvement d'une mineure qui fit reculer Lassalle à l'instant décisif, et 
causa sa mort. Or, Hélène avoue vingt et un ans à Holthoff, le 29 juillet, 
comme nous l'avons vu ; et elle ne dissimula pas davantage cette circonstance 
à Lassalle, car celui-ci écrit le 3 août à la comtesse : « Hélène est majeure. » 



250 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 





honorée comtesse, la permission de me présenter à vous 
dès aujourd'hui (mais malheureusement par écrit seule- 
ment), je viens à vous la main et le cœur ouverts, et je 
vous prie de vouloir bien reporter sur moi, sa femme qui 
l'adore, un peu de cette amitié si riche et si large que 
vous avez pour lui. 

« Oh! combien je maudis ce Wildbad, ou plutôt votre 
maladie, madame la comtesse, qui vous a forcée à vous y 
rendre, et m'a ravi le bonheur d'aller à vous dès à pré- 
sent, ou du moins bientôt, avec mon corps et mon âme, 
mon cœur et mon esprit! J'aurais voulu vous prier de 
m'accorder votre aide et vos conseils pour le rendre heu- 
reux, lui, mon bel aigle magnifique. 

« Sans doute, je me sentirai d'abord bien timide vis- 
à-vis de vous, car je ne suis rien qu'une petite créature 
insignifiante, qui ne peut que l'aimer, l'adorer, chercher 
à le rendre heureux. Comme un enfant, par mes agace- 
ries et mes folies, je voudrais chasser les nuages de son 
front et le faire sourire. J'ai la meilleure volonté de con- 
naître et de comprendre sa grande âme magnifique, son 
esprit de géant. Dans le bonheur et dans le malheur, je 
resterai fidèle et ferme à son côté. 

« Et, voyez, chère comtesse, pour cela et pour bien 
d'autres choses encore, j'ai besoin de votre aide, de votre 
conseil, et j'y compte, car vous êtes bonne comme un 
ange et ferme comme un rocher. Vous l'aimez avec votre 
belle et constante amitié, pour laquelle je vous remercie 
de toute mon âme en vous baisant les mains. 

« Pourtant, il me faut encore attendre quinze jours 
avant de vous voir et de vous aimer, et cela jette une 
ombre, légère comme un souffle, sur mon grand, sur 
mon immense bonheur. Cela me fait souhaiter que ces 
jours, si merveilleux pourtant, que je vis avec lui et par 



LES FIANÇAILLES. 



251 



lui, puissent emprunter des ailes, poursuivre plus vite et 
plus loin leur course antique, éternelle, et m'apporter 
en retour les heures où je pourrai jouir de mon bonheur 
en votre présence et le partager avec vous. 

« Ne m'en veuillez pas, madame la comtesse, d'avoir 
été la cause qui a éloigné Ferdinand du Righi et de sa 
cure. Moi-même je n'y puis rien. Il devait en être ainsi; 
c'était notre destinée inévitable, et Dieu fera que cette 
interruption de sa cure ne nuira pas à mon seigneur. 

« Quand vous serez près de nous, nous le soignerons et 
choierons en deux (1), pour qu'il ne nous joue pas le mau- 
vais tour de tomber malade. 

« Je rentre, ou plutôt nous rentrons demain à Genève; 
et là, je l'espère, tout se décidera vite et bien, de sorte 
que je pourrai vous attendre, vous désirer avec bonheur 
et tranquillité, ainsi que je le fais avec affection et respect. 

« Je vous demande encore une fois une petite place 
dans votre beau et noble cœur, et je vous baise les mains. 
« Tout à vous. 

il HÉLÈNE. » 



Lassalle, en envoyant le lendemain cette lettre à la 
comtesse, lui écrivait : 

« Berne, 2 août. 

« Bonne comtesse, 

« J'ai reçu votre lettre (2) à Berne. Tout conseil vien- 
drait maintenant trop tard. Tout est irrévocablement 
accompli. Même s'il était encore temps de conseiller, 
vous ne me donneriez pas d'autre conseil que d'agir 
■comme je le fais. J'en suis sûr. 

(1) C'est une faute de français ; Hélène veut dire « à deux » . 

(2) C'est la lettre du 1" août, traduite plus haut. 



252 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



n 



■ 



« Vous me dites dans votre lettre de me souvenir que 
j'ai déjà été mortellement amoureux d'une autre (1). Je 
réponds premièrement que mortellement amoureux n'est 
pas une expression qui s'applique à moi ; deuxièmement, 
que, aujourd'hui encore, au point de vue des sens, M... a 
pour moi un plus grand attrait qu'Hélène, ce qui vous 
fournit la meilleure preuve que je n'obéis pas uniquement 
à un attrait sensuel. Au contraire, la personnalité d'Hé- 
lène me convient si absolument, que je n'aurais jamais 
cru en trouver une semblable. Entre nous, parmi les pré- 
sages de bonheur qui me reviennent, çà et là, c'eat le 
plus net qui se présente dans cette occasion. Ce n'est 
vraiment pas un mince bonheur que de trouver à trente- 
neuf ans et demi une femme si belle, d'une personnalité 
si indépendante et si séduisante à mon gré, qui m'aime 
autant par surcroit, et, enfin (ce qui était pour moi une 
condition absolue), qui s'abandonne entièrement à ma 
volonté. 

« Vous trouverez ci-joint, d'abord la lettre qu'Hélène 
m'a écrite au Righi, après laquelle je vous disais : k Gela 
« devient sérieux. » Vous y verrez la recommandation de 
ne pas vous envoyer la lettre, mais elle m'a expliqué plus 
tard ce passage. Elle avait écrit la lettre dans la nuit 
même qui suivit son retour du Righi ; elle était donc très 
fatiguée, et craignait par conséquent que cet écrit ne fût 
pas tourné d'une façon présentable, et put vous inspirer 
une très médiocre opinion sur son compte. Je l'ai tran- 
quillisée là-dessus, assurant que vous n'aviez pas l'habitude 
de tirer de pareilles conclusions, et elle a désiré elle-même 
cet envoi, « pour que vous voyiez comment tout s'est 
« passé » . 

(1) Lassalle avait aimé à Berlin une jeune fille de son intimité et de sa 
religion. 



LES FIANÇAILLES. 



253 



b De plus, elle m'a demandé, avant-hier, la permission 
de vous écrire. Naturellement, je ne m'y suis pas opposé, 
et je me suis beaucoup réjoui en moi-même que la pensée 
lui en soit venue spontanément. En conséquence, elle 
m'a donné hier seulement pour vous la lettre ci-jointe, 
qui vous peindra bien son noble caractère. Il faut naturel- 
lement que vous lui répondiez, et que vous m'envoyiez la 
lettre poste restante à Genève, où nous nous rendons tous 
deux demain. 

a Je vous en prie, chère comtesse, — c'est la seule 
chose que je veux confier à votre cœur, — entretenez-moi 
Hélène toute sa vie dans ces sentiments de soumission 
qu'elle a maintenant, et dont dépendent tout mon bon- 
heur et peut-être une partie du vôtre. Vous seule pour- 
riez la gâter dans ce sens, et cela, grâce au piédestal sur 
lequel je vous ai placée à ses yeux. Ce serait donc sept 
fois injuste et fort imprudent. Vous ne le ferez pas, et 
vous chercherez plutôt à la maintenir dans cette dispo- 
sition que j'appelle normale, bien loin que vous l'en 
écartiez, même d'une façon indirecte. 

« Quant à ce que diront les parents à Genève, Dieu le 
sait. Mais il est certain que je suis, comme elle, décidé à 
marcher de l'avant, coûte que coûte. 

« J'espère vous avoir, à coup sûr, le 15 août à Genève, 

où nous parlerons de tout cela en détail et à tète reposée. 

J'ai terriblement de choses à examiner avec vous. 

» Tout à vous, 

o F. Lassaixe. » 

» P. S. — Il faut que vous me rendiez la lettre d'Hé- 
lène qui m'est adressée. » 






Les questions, si délicates pour Lassalle, de ses rap- 
ports avec la comtesse, de son procès de la Cassette et de 







254 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






l'origine de sa fortune jetèrent, sans doute, une ombre 
légère sur ces journées radieuses. On en retrouve l'im- 
pression dans les Mémoires d'Hélène. La jeune fille s'y 
arrête assez longuement, comme pour se justifier d'avoir 
passé outre. Mais Lassalle était assez maître de ce cœur 
et de cet esprit pour lui faire oublier facilement quelques 
scrupules. 

Il employait, d'ailleurs, d'autres mobiles que celui de 
la passion pour assurer sa domination. 11 faisait entendre 
que l'ambition et la vanité de sa femme future, si elle 
nourrissait de tels sentiments, seraient pleinement satis- 
faites. Il est étrange de voir combien le bonheur lui avait 
rendu d'illusions sur sa situation politique, presque déses- 
pérée à ce moment. « Par Dieu, s'écriait-il, tu n'as pas 
mal choisi ton sort... La femme de Ferdinand Lassalle 
sera un jour la première de toutes. Parlons raisonnable- 
ment là-dessus. T'es-tu fait une idée de mes plans et de 
mon but? Non? Eh bien, regarde-moi! » Il se redressait, 
dit Hélène , et ouvrait tout grands ses yeux si particu- 
liers, semblables à ceux du roi des oiseaux, de l'aigle. 
« Ai-je l'air de vouloir me contenter du second rôle dans 
l'État? Crois-tu que je donne le sommeil de mes nuits, la 
moelle de mes os, la force de mes poumons pour tirer, 
enfin, les marrons du feu à quelque autre? Ai-je l'air d'un 
martyr politique? Non. Je veux agir et combattre, mais 
aussi jouir du prix de la lutte, et te placer sur le front... 
disons d'abord le diadème de la victoire. Crois-moi, être 
le président élu par le peuple d'une république, s'appuyer 
sûrement et solidement sur la faveur de son peuple, c'est 
une impression aussi fière que de s'asseoir, comme roi 
par la grâce de Dieu, sur un trône vermoulu et rongé par 
les vers. Viens ici à mon côté, devant la glace. N'est-ce 
pas là un fier, un royal couple ? La nature n'a-t-elle pas 



LES FIANÇAILLES.' 255 

formé ces deux créatures dans un jour de fête et d'ivresse? 
Ne crois-tu pas que la puissance, le pouvoir souverain 
nous siéra bien?... Vive la république, et sa présidente 
aux boucles d'or ! » 

Il dit encore : « Tu crois comme moi à notre étoile, 
n'est-il pas vrai? Depuis que je t'ai rencontrée, mon che- 
min vers les hauteurs m'est apparu plus clairement en- 
core. Uni à toi, j'atteindrai le but, et, alors, gloire à 
nous et à nos amis ! Nous avons tous deux des ennemis 
sans nombre, comme les grains de sable de la mer ; pour 
moi, c'est naturel, pour toi, cela se comprend aussi. Mais 
laissons-les s'épuiser à nous nuire, laissons-les souiller de 
leur bave impure le bord de nos vêtements. Us ploie- 
ront tous le genou quand nous ferons notre entrée solen- 
nelle. N'est-ce pas que tu comprends aussi une telle ambi- 
tion, et que « Ferdinand, l'Élu du peuple » est un nom 
imposant? Ils m'appelleront ainsi, si je réussis. » 

Ce dernier rêve lui était cher, car il avait dit ailleurs : 
« Es-tu ambitieuse ? Que dirait ma blonde enfant, si je 
" l'amenais un jour à Berlin, traînée par six chevaux 
» blancs, devenue la première femme de l'Allemagne? » 

En lisant ces lignes, on se rappelle involontairement 
l'ironie de Bismarck : a Lassalle, dit-il un jour au Reich- 
« stag, désirait un empire allemand, et il hésitait seule- 
« ment pour décider si cet empire serait gouverné par 
« une dynastie Hohenzollern ou par une dynastie Las- 
« salle. » 

Le futur chancelier de l'Empire fournit, d'ailleurs, le 
sujet de la plus intéressante des conversations rapportées 
par Hélène. 

C'était après un charmant diner, arrangé par le consul 
d'Amérique en l'honneur des fiancés. La jeune fille se 
retira le soir dans sa chambre, située au rez-de-chaussée. 



a 



.*** 




256 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« La fenêtre ouverte laissait voir les glaciers éternels 
qui, à ce moment, sous les rayons de la pleine lune, 
étincelaient comme de l'argent. . . Je voulus encore aspirer 
par tous mes sens cette nuit merveilleuse. Tout à coup, 
je me sentis entourée par deux bras, et Lassalle se dressa 
devant la fenêtre basse, où il avait attendu mon appari- 
tion. « Sois tranquille, dit-il, je resterai ici, tout à fait 
« sage et tranquille, jusqu'à ce que tu sois fatiguée, et 
« que tu me dises : « Couche-là » . Alors je m'en irai. » 

La conversation ayant amené le nom d'un ami de 
Bismarck, Hélène interrogea : « Est-il vrai? As-tu toutes 
sortes de secrets avec Bismarck ? » Il me considéra un 
instant en silence, continue-t-elle, puis il rit doucement, 
regardant devant lui d'une façon étrange. Alors, saisis- 
sant ma main, il dit à demi-voix : « Cette enfant! C'est 
inouï ! Avec ses petits doigts, — car tu sais qu'il est ridi- 
cule d'avoir les doigts si petits, — avec ces pattes de fée, 
elle plonge hardiment dans mes plus précieux secrets, 
ceux que je conserve comme des joyaux dans la cassette 
de mon cœur. Elle joue avec eux, traite ces bijoux pré- 
cieux comme sa propriété indiscutable, les disperse 
comme la paille et réclame pour elle les plus coûteux... 
Oui, j'ai visité Bismarck. Le grand homme de fer a voulu 
me captiver, et le fer est un précieux métal... — T'a-t-il 
plu? demandai-je; l'as-tu trouvé spirituel? — Spirituel, 
reprit Lassalle, qu'est-ce que cela veut dire au juste? Si 
toi et moi nous sommes spirituels, Bismarck ne l'est pas. 
Il est tranchant, il est de fer. Quand on affine le fer, il 
devient de l'acier, et l'on peut en faire de jolies armes, 
bien piquantes, mais on ne peut en faire que des armes. 
J'aime mieux l'or. L'or, comme ma blonde en porte sur 
sa tête, et comme il m'a été donné, avec le pouvoir 
secret de conquérir les hommes et de me les attacher. Tu 



JÉfei 



LES FIANÇAILLES. 



257 



verras bien, mon cœur, que notre or peut tout con- 
quérir. » 

Après une petite pause , je demandai : « Mais , toi- 
« même, tu parles toujours d'armes, de sang, de com- 
a bats ; et les révolutions ne se forgent pas, en somme, 
a sans armes et sans fer. — Enfant, enfant, répondit-il, 
« pourquoi veux-tu tout apprendre dans cette belle nuit 
» claire? Les conquêtes de milliers d'années, les résul- 
« tats d'études profondes, tu me les demandes en jouant, 
« et ton pauvre ami doit jeter tout cela dans ton sein 
« comme des jouets d'enfant. Parler de combats, appeler 
« aux armes, ce n'est pas du tout la même chose que de 
« sabrer son prochain, son frère, le cœur glacé et la main 
« tachée de sang. Et sais-tu bien, petite rusée, de quelles 
« armes je parle? Sais-tu que, par ces armes, j'entends 
« les armes d'or de l'esprit, l'art de la parole, l'amour de 
« l'humanité, l'effort pour relever à la dignité d'homme 
« les pauvres, les malheureux, les travailleurs? Avant 
« tout, j'entends la volonté. 

» Ces nobles armes, ces armes réellement en or, je les 
« place plus haut et je les tiens plus utiles que les épées 
u rouillées du moyen âge. » 

Ces paroles sont intéressantes , et le fond en vient, 
sans doute, de Lassalle , si la rhétorique d'Hélène y a 
ajouté quelques traits. Car on s'étonne un peu d'entendre 
nommer Bismarck « le grand homme de fer » en 1864. 

Nous accorderons une confiance plus entière à son récit 
d'une excursion sur le Niessen , qui faillit se terminer 
d'une façon tragique. La petite société des amis d'Hélène 
revenait à travers champs et s'égayait aux anecdotes de 
Lassalle. 

« Soudain, pendant ce bavardage innocent, fond sur 
nous une armée de gnomes diaboliques, une bande de 

17 



« 



$ 
A 



258 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

dix ou douze apparitions terrribles, effrayantes, spec- 
trales, avec des hurlements sauvages et incompréhen- 
sibles, et un tumulte infernal. Ils nous attaquent avant 
que nous puissions nous reconnaître, et frappent au 
hasard avec de courts et solides bâtons. Notre effroi fut 
sans bornes. Parmi les hommes de notre société, Lassalle 
était le seul sur les forces duquel on put compter. Le 
consul américain, tout petit et chétif, un Français âgé, un 
Italien qu'on pouvait à peine appeler un homme, et, 
contre nous, dix ou douze furieux de la plus terrible 
espèce, dix ou douze crétins. 

u 11 faut les avoir vues, ces affreuses créatures bes- 
tiales, avec leurs énormes têtes gonflées d'eau, leur goitre 
horrible pendant comme un sac et leur tout petit corps. 
Il faut avoir entendu le grognement repoussant qui est 
leur langage et qui retentissait, menaçant contre nous, à 
cette heure nocturne, loin de toute assistance. Il faut se 
représenter tout cela pour avoir une idée de notre situa- 
tion. 

« Lassalle frappait autour de lui en désespéré. Il avait 
pris la canne de Robespierre, — qui porte au pommeau 
la Bastille en or repoussé, et que l'historien Fœrster lui 
avait donnée, — et il s'escrimait si bien contre ces 
affreuses créatures que, le lendemain, on constata qu'une 
des tours de la Bastille était toute faussée. 

« Il n'y avait rien à faire par le raisonnement avec ces 
hommes incomplets, et ils ne cessèrent leur absurde 
agression que lorsqu'ils virent ou sentirent qu'ils auraient 
le dessous, malgré leur nombre. Ils commencèrent alors 
à hurler et à pleurer sur le ton le plus lamentable, et 
nous apprîmes enfin ce qu'ils voulaient. 

« Nous avions abîmé leur foin en marchant dans leurs 
champs, et nous devions payer le dommage. Il fut difficile 






LES FIANÇAILLES. 



259 



de les comprendre. Quand nous eûmes appris ce qui les 
émouvait tant et que nous leur eûmes donné de l'argent, 
ils se retirèrent en grondant et en agitant encore leurs 
gourdins. 

a Alors nous nous regardâmes les uns les autres. Nous 
faisions pitié, tous, car, malgré la recommandation for- 
melle de Lassalle qui m'avait priée de me tenir à l'écart 
et en repos, je ne l'avais pas quitté un instant, et les 
autres dames aussi avaient bravement frappé, s'armant 
de leurs parapluies et des courroies de leurs plaids. Las- 
salle était le plus maltraité. 11 avait reçu deux terribles 
coups dans la figure, l'un sur le nez, l'autre sur le front, 
qui, tous deux, étaient rouges, bleus et enflés. Ses habits 
pendaient en lambeaux ; mais, en cela, il ne faisait pas 
exception. Nous étions tous absolument en loques. » 

Cet incident retarda de deux jours le départ des jeunes 
gens pour Genève. Lassalle, très vain de sa beauté, ne 
voulait pas paraître défiguré devant les parents de sa 
fiancée. 

Les amoureux lurent ensemble Franz- de Sickingen, 
Bastiat-Schulze , et aussi la Physiologie du mariage, de 
Balzac, qu'ils discutèrent vivement. Ils se promirent de 
traiter de nouveau ce sujet plus tard, avec une expérience 
plus mûre. 

Le 3 août, Lassalle écrivait à la comtesse, en réponse 
à ses sages conseils du 1 er août : 

d Bonne comtesse, 

(■ Votre lettre, que je reçois et à laquelle j'ai encore le 
temps de répondre (je pars dans une heure pour Genève), 
me montre une fois de plus combien les explications par 
écrit sont insuffisantes. Vous n'avez pas bien compris mes 
lettres. Étaient-elles vraiment si insignifiantes? Vous vous 






*î 



s 



260 ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE, 

êtes fait une fausse image de la situation, et votre plume 
est, cette fois, tout à fait mal inspirée. 

h Voici vos paroles : « Déterminer Hélène au mariage 
« contre la volonté de ses parents, cela est d'abord très 
« problématique, comme vous le dites vous-même. « 
Mon Dieu ! où ai-je parlé de cela? 

« Tout au contraire! Hélène y est entièrement résolue, 
s'y est résolue d'elle-même, y était fermement résolue 
avant moi. 

« Ce fut précisément à la suite de cette lettre, m'an- 
nonçant sa résolution, — à Righi-Kaltbad, le soir même 
du jour où nous nous étions séparés le matin, — que je 
me décidai, et vous écrivis : « La chose devient sérieuse, 
«, très sérieuse. » Vous connaissez assez mon caractère 
pour penser que je veux au moins autant être épousé 
qu'épouser moi-même, c'est-à-dire être assuré de la 
pleine et libre initiative de la jeune fille. Voir Marie et 
Ulrich de Hutten. 

ii 1° Donc, Hélène est décidée à s'enfuir demain de 
chez ses parents, si je le veux, et même, si je le désire, à 
errer sur les routes avec moi comme une bohémienne. 

« 2° Hélène est majeure. Au pis aller, avec trois actes 
respectueux, nous aurons accompli notre devoir envers 
les parents. 

« 3° Vous savez tout cela déjà, en gros, par ma lettre 
d'hier, dans laquelle je vous ai envoyé celle qu'Hélène 
m'a adressée à Righi-Kaltbad et celle qu'elle vous a 
écrite d'ici. 

» 4° Quelle influence déterminante mes condamnations 
et mes procès pourraient-ils avoir sur mon mariage ? Mon 
mariage peut déterminer ma résolution au sujet de ces 
condamnations, mais non pas inversement. 

« 5° Tout le plan d'opérations philistin et extraordinai- 






LES FIANÇAILLES. 



261 



rement ennuyeux que vous me conseillez n'est pas même 
à examiner. Cela n'a pas de sens. 

« Ce soir, à six heures, je serai à Genève, où Hélène 
sera arrivée à deux heures. Demain, à deux heures, je fais 
une visite aux parents. Au plus tard après trois visites, 
c'est-à-dire dans trois jours, peut-être même plus tôt, je 
fais ma demande au père et à la mère. Si tout réussit, 
c'est bien. Si nous rencontrons un refus, deux jours après, 
ils recevront le premier acte respectueux d'Hélène. 

« J'espère beaucoup, et je crois fermement que les 
parents céderont tout de suite, ou après quelques assauts 
d'éloquence entraînante que je me charge de leur livrer (1). 
Sinon, par Dieu, je suis prêt à tout plutôt qu'à me laisser 
détourner de ma voie le moins du monde. Hélène est 
encore plus disposée que moi à hâter les choses. Elle est 
plus impatiente encore. 

« 6° Il est tout à fait faux que vous soyez obligée 
d'aller à Zurich pour vos amis. En tout cas, mon aventure 
vous fournit le meilleur prétexte pour vous excuser vis-à- 
vis d'eux. Je ne connais personne qui puisse vous en vou- 
loir de ne pas vous rendre à Zurich, si vous écrivez : 
« Lassalle est dans l'embarras et il a besoin de moi. » 

» 7" Je dis seulement que vous n'êtes pas obligée 
d'aller à Zurich, mais je ne dis pas que vous ne pouvez 
absolument pas y aller, si cela vous fait un grand plaisir. 

« 8° Je ne puis faire encore de projets déterminés dans 
les circonstances actuelles. Ma place est d'abord à Genève, 



(1) Par malheur pour les projets de Lassalle, M. de Dœnniges avait tou- 
jours été l'ennemi des idées révolutionnaire». « Hier, écrit Varhagen von 
Ense dans son journal, le 23 février 1845, M. le professeur Dœnniges, 
un élève de Schelling, parla à l'Académie de chant sur le communisme, 
plaisamment, spirituellement, avec un haussement d'épaules à l'adresse de 
ces pauvres gens et de leurs imaginations... Le monde a, selon lui, tout ce 
qu'il faut depuis longtemps, tout est hien réglé, etc. » 






262 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



où il faut que vous veniez, en tout cas, pour quelques 
jours, même si vous vouliez vous loger sur le lac (à Vevey). 

« Si les parents refusent, Hélène commencera par 
l'acte respectueux. Si on la tourmente beaucoup à ce 
sujet, je lui ai dit tout bonnement de quitter sa maison et 
de se placer jusqu'au mariage sous votre protection. Je le 
lui ai proposé hier soir seulement, et elle a accepté aus- 
sitôt. 

« 9° Si les parents consentent tout de suite, je ferai 
encore avec Hélène et Mme Arson un petit voyage en 
Suisse, pour lequel vous pourrez très bien vous joindre à 
nous. Vous y trouveriez grand plaisir, et aucun inconvé- 
nient ne serait à craindre pour votre santé, car il vous 
serait facile de nous accompagner dans les vallées sans 
aller sur les montagnes. 

« 10" Tout cela est accessoire. Le principal, c'est que 
je vous aie à Genève quatre ou cinq jours, aussitôt qu'il 
vous sera possible de terminer votre cure (la cure avant 
tout), afin de discuter avec vous beaucoup, beaucoup de 
choses. Car les moyens seuls, et non plus le but, restent 
maintenant à décider. C'est cela que je voudrais passion- 
nément discuter avec vous. Il n'y a que vous qui puissiez 
me conseiller là-dessus, et, cette fois, véritablement, il me 
faut un conseil. Mais je ne puis le recevoir que de vive 
voix. 

« Hélène désire, avant tout, rentrer avec moi à Berlin 
dès le mois d'octobre, après être devenue ma femme au- 
paravant. Et je le désire aussi. Peut-être, cependant, 
d'autres résolutions seraient-elles maintenant préférables. 

« En un mot, venez aussitôt après votre dernier bain, 
sans aller à Zurich, afin que nous puissions nous consulter 
ensemble. Votre cure avant tout. Mais, si vous faisiez 
passer tout autre projet ou toute autre considération que 



H 



LES FIANÇAILLES. 



263 



celle de votre santé avant la nécessité pressante, brûlante 
même, que j'éprouve aujourd'hui de causer le plus tôt 
possible avec vous, je le prendrais, cette fois, extrême- 
ment mal, sérieusement parlé, et avec rancune. A vous. 

u F. Lassalle. » 

Il faut vraiment l'aveuglement de la passion à laquelle 
Hecker s'abandonnait, pour voir percer dans cette lettre 
le désir de tenir la comtesse éloignée, tout en paraissant 
l'appeler. Nous croyons qu'il ne faut pas chercher à lire 
entre les lignes. D'une sincérité presque exagérée à l'or- 
dinaire dans l'expression de ses sentiments, Lassalle était 
par surcroit trop épris, à ce moment, pour s'attarder à 
des précautions diplomatiques. Le ton de ses exigences 
est plutôt rude et sans ménagements. 

On voit, par cette lettre, que, le 3 août, les deux jeunes 
gens partirent successivement pour Genève, à quelques 
heures de distance l'un de l'autre. Le second acte de la 
tragédie est terminé. 

Nous entrons dans le cœur du drame. Car le troisième 
acte, qui se joua ce jour-là même, forme véritablement 
le nœud de l'action et l'événement décisif. 






III 



LA CRISE. 



■ 



Suivons d'abord Hélène à Genève à l'aide de son 
propre récit. 

Arrivée à deux heures , elle fut reçue à la gare par 
toute sa famille avec les plus grandes démonstrations de 
joie. Une de ses sœurs venait de se fiancer, le matin 
même, au comte Kayserling. 

Circonstance fatale, et qui contribua, sans nul doute, à 
l'écroulement si rapide de toutes les espérances de Las- 
salle. 

Combien la tâche d'Hélène en devenait plus difficile ! 
C'était à cette famille de parvenus, heureuse et fière d'une 
alliance aristocratique , qu'il lui fallait offrir un autre 
gendre dont la réputation, la religion, la situation poli- 
tique formaient un si entier contraste avec celles de son 
futur beau-frère. 

Pour Hélène elle-même, c'était une épreuve inattendue 
que d'avoir sous les yeux, à ce moment décisif de son 
existence, le spectacle d'une union de convenance ana- 
logue à celle que son éducation, sa situation sociale et son 
entourage semblaient préparer pour elle-même. Sa per- 
sonnalité indisciplinée, qui venait de faire un puissant 
effort pour échapper à l'influence de son milieu, allait se 



i» 



LA CUISE. 265 

trouver soumise de nouveau à cette influence dans les 
circonstances les plus dangereuses pour sa faible volonté. 
Aussi, après un nouvel effort très méritoire pour demeu- 
rer fidèle à Lassalle, elle fut définitivement vaincue, et 
son fiancé d'un jour se trouva en présence dune femme 
toute différente de celle qu'il avait connue libre et indé- 
pendante à Berlin et à Berne. 

Il avait été convenu entre Hélène et Lassalle qu'elle ne 
parlerait pas de leurs projets avant que l'apparition per- 
sonnelle de ce dernier eût exercé sur les Dœnniges cette 
séduction qu'il croyait irrésistible. Mais l'heureux événe- 
ment de famille qui signalait son arrivée modifia les in- 
tentions de la jeune fille. Elle trouva sa mère si affec- 
tueuse, d'une si rayonnante humeur, qu'elle crut l'occasion 
favorable pour risquer un aveu, et ne voulut pas la laisser 
échapper. 

Moins surexcitée par le bonheur des jours précédents, 
elle eût compris combien les dispositions desprit de sa 
mère étaient différentes des siennes à ce moment. Avec 
« sa sincérité presque exagérée » , elle lui raconta pour- 
tant toute son aventure. 

" L'effet, dit-elle naïvement, fut stupéfiant et, au- 
" jourd'hui encore, absolument incompréhensible pour 
« moi. Si j'avais confié à cette mère, qui venait de se 
« proclamer » prête à tous les sacrifices pour ses en- 
11 fants » , que j'étais en possession d'un poison terrible 
» et mortel, et qu'elle, avec tous les siens, venaient d'ab- 
« sorber cette substance meurtrière, elle n'eût pu se 
H montrer plus horriblement effrayée, plus désespérée, 
« plus remplie de dégoût. Pourquoi ? Cela, encore une 
« fois, m'est absolument incompréhensible, même au- 
« jourd'hui. » 
Craignant une impression plus vive encore sur son 






266 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

père, Hélène s'efforça du moins d'obtenir le secret, pour 
prix de sa confiance. Mais, pour toute réponse, Mme de 
Dœnniges se précipita hors de l'appartement pour aller 
chercher son mari. 

Celui-ci parut un quart d'heure après. Il marcha vers 
sa fille d'un air menaçant, et cria d'une voix tremblante 
de fureur : « Qu'est-ce que m'apprend ta mère? Qu'est-ce 
« que c'est que cette maudite histoire avec ce gredin, 
« avec ce Lassalle ? » 

« C'était, écrit Hélène, la catastrophe, sans transition, 
soudaine. Elle me trouvait sans appui, sans préparation, 
seule, et, qu'on ne l'oublie pas, sans volonté, comme un 
enfant. » 

Cette première scène avec son père fut terrible et la 
laissa dans le plus a farouche désespoir » . Nous retrace- 
rons tout à l'heure la seconde, qui se déroula peu après. 

Néanmoins, Hélène se prépara à la résistance, et, 
comme on la laissa seule une demi-heure, elle écrivit à 
Lassalle la lettre suivante, qu'elle fit aussitôt porter par 
sa femme de chambre à l'hôtel où il devait descendre à la 
fin de la journée : 

« Mon cher cœur, mon bel aigle magnifique, 

« Entrée depuis une heure à peine dans la maison pa- 
ternelle, je puis déjà t' apprendre des nouvelles, mais 
de tristes nouvelles. 

« J'arrivai ici, et je trouvai ma petite sœur Marguerite 
fiancée au comte Kayserling. Le bonheur et la joie ex- 
trême de tous les miens à ce sujet est indescriptible. Ah ! 
Ferdinand , cela me fait mal de penser combien mon 
bonheur les impressionnera différemment. Pourtant, 
cela m'est égal. Dans la joie et dans la peine, je suis ta 
femme fidèle et dévouée. 



M 

o 



LA CUISE. 



267 



« Je profitai de ce moment de joie et j'annonçai ta 
visite à maman. Mais la pauvre petite femme se repré- 
sente mon beau Ferdinand comme un épou vantail. Je me 
heurtai donc à une opposition absolue, et pour des motifs 
absurdes , qui sont trop mesquins pour t'émouvoir. Je 
crus devoir employer les grands moyens. Je lui dis : 
a Écoute, maman, j'ai à te parler très sérieusement. 
« Aujourd'hui, pour la première fois, je dis : Je veux. 
,. Et, aussi vrai que je suis là devant toi, j'accomplirai 
« ma volonté. » Alors, je lui racontai brièvement notre 
nouvelle rencontre, et je continuai : « Cela me fait infi- 
« niment de peine d'être obligée de vous chagriner, — 
u car je vois bien que tu es hors de toi, — mais je ne 
a puis faire autrement. Si vous êtes raisonnables et que 
« vous consentiez, vous apprendrez à le connaître et à 
« l'aimer, et tout ira facilement et tranquillement. Sinon, 
« — cela me fait certes aussi de la peine, et Dieu sait 
« combien j'en souffre, — mais je me défendrai à l'aide 
« des lois, pour obtenir mon droit et mon bonheur. » 

« Je terminai ce discours, pendant lequel elle m'avait 
écouté avec une bonté maternelle, sans m'interrompre, 
quoique ses yeux fussent noyés de larmes, je terminai, 
dis-je, avec quelques baisers et des assurances d'affection, 
et j'ajoutai encore une fois : « Mon bonheur est en lui 
» seul, et c'est là ma destinée. » 

a Elle pleura silencieusement et abandonna la cham- 
bre, tandis que moi, si enfant jusqu'ici, je devins vérita- 
blement ta Brunehilde. Je ne pleurai pas, je ne tremblai 
pas. Je voyais ton image, et je te priais tout bas : « Viens, 
« mon sublime, mon fier aigle impérial, donne-moi force 
u et courage par ton splendide regard d'aigle. » Je te 
priais ainsi, et ma foi en toi m'a soutenue. Merci, mon 
vaillant Siegfried. 






268 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






« Après un petit moment, ma pauvre mère reparut. 
Elle me dit qu'elle devait tout raconter à papa, sinon il 
y aurait un terrible scandale. Je l'en détournai, en décla- 
rant que c'était là mon seul désir, en retour de ma con- 
fidence. Je lui dis que tu ne désirais pas que papa fit ta 
connaissance avec des impressions pour ou contre ; en un 
mot, que tu voulais être reçu et apprécié sans préjugés. 

« Mais elle resta inexorable, et ajouta : « Papa ne 
« l'acceptera jamais, jamais. Il faut que j'aille lui dire ce 
« qui se passe. » 

« Alors, je lui demandai : « Qu'a-t-il donc contre Las- 
« salle ? Que peut-il dire contre lui ? Car, enfin, sa situa- 
it tion politique n'est pas un motif suffisant pour lui 
« fermer notre porte, s'il se présente chez nous. » Maman 
dit : « Ce n'est pas sa situation politique qui nous arrête, 
« mais sa situation sociale, l'histoire de la cassette, la 
« liaison avec la comtesse Hatzfeldt et bien d'autres 
« choses. » 

« Je répliquai que je ne leur demandais rien de 
plus que de te recevoir et de faire ta connaissance. 
Elle répondit : « Tu ne peux pas demander à ton père, 
« surtout au moment même où une de ses filles est fian- 
« cée au comte Kayserling, d'accepter dans sa famille un 
« homme dont tout le monde parle. — Vous ne 1 acceptez 
« pas dans votre famille, dis-je, mais vous consentez 
« seulement que je sorte de cette famille. Si vous l'exi- 
« gez, quelque mal que cela me fasse, et Dieu m'est 
« témoin que mon cœur se fend quand j'y songe, si vous 
« l'exigez, je vous ferai la promesse de ne plus jamais 
« franchir le seuil de votre porte. » 

« Elle ne répondit rien, pleura davantage, et, quand 
elle se fut un peu calmée, elle me fit un petit discours 
sévère, me reprochant de me laisser trop aller à l'impres- 






LA CRISE. 



269 



sion du moment, etc. Mais, quand elle vit que je restais 
ferme, elle sortit plus décidée encore à tout dire à papa. 

« 11 est maintenant sur le lac avec le docteur Arndt, 
mon cousin, et Dieu sait quand il reviendra. En tout cas, 
je reste ferme comme un roc. Viens demain à deux 
heures, peut-être même plus tôt, et avançons vite et 
promptement, car je sens que nos étoiles nous seront 
favorables et nous conduiront au bonheur. 

« Maman a bien vu d'ailleurs que la chose est irrévoca- 
ble, et cela finira peut-être vite et bien, sinon sans orages 
et sans violences. Quand mes parents verront qu'ils ne 
peuvent rien sur nous, je sais qu'ils préféreront dire «oui» 
aussitôt, pour éviter un éclat. 

» Si j'ai, dès ce soir, un entretien décisif, je t'écrirai 
encore demain matin. Voici les seules choses (1) de papa 
que je puis trouver. Tu aimeras mieux cela que les poésies. 
— Ah! mon cœur, combien j'ai soif de te voir. 

« Le premier avocat de la ville est Ambéruy. Tu dési- 
rais le savoir. 

« Il est maintenant six heures et demie, et toi, mon 
seigneur et mon dieu, tu es déjà arrivé. Oh! cette pensée 
me rend force et courage, car il me faut sentir le voisi- 
nage et la toute-puissance de mon seigneur et maître pour 
ne pas reculer, pour ne pas être avec les autres, comme je 
suis avec toi, l'enfant. Mais je te sens là avec ton amour, 
etje ne crains plus rien. Je suis maintenant et pour tou- 
jours ta femme, ton enfant, ta chose qui t'adore. 

« Oh! si la comtesse était ici ! 

« Dis-moi dans un petit billet que tu m'aimes, car, moi, 

Ferdinand, je t'aime tant... 

« La chose est faite. Ils ont parlé. Mon père a déclaré 

(1) Le mot « choses » a sans doute le sens d'écrits. Lassalle voulait pou- 
voir flatter la vanité d'auteur de M. de Dœnniges. 



■ 






270 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



que je n'étais plus sa fille. Qu'arrivera-t-il ? Dieu le sait. 
— Il ne veut pas que je quitte la maison avant d'être ta 
femme. Je peux « 

La lettre se termine ainsi. — On voit que la fin trahit 
le désarroi le plus complet. Hélène avait perdu la tête. 
Revenons au début, qui a été écrit avec plus de calme. 

Les deux récits de la scène avec sa mère, qu'Hélène a 
tracés à quelques années de distance et que nous avons 
rapprochés à dessein, sont assez différents, comme on 
peut le constater. 

Les accents émus et sincères de sa lettre à Lassalle, 
ceux qui concernent Mme de Dœnniges, par exemple, nous 
montrent, une fois de plus, une Hélène très différente de 
celle qui a écrit les Mémoires. L'affection de Lassalle 
pour la première est plus aisée à comprendre, car il paraît 
difficile de s'attacher à la femme spirituelle et originale 
sans doute, mais sceptique, aigrie et prétentieuse qui, de 
bonne foi peut-être, s'est peinte plus tard sous des traits 
qu'elle n'offrait pas encore dans sa jeunesse. 

On remarquera que, contrairement au récit des Mé- 
moires, presque toute cette lettre était écrite avant la pre- 
mière apparition de M. Dœnniges, qui dut se faire attendre 
beaucoup plus qu'un quart d'heure après le départ de sa 
femme. 

Quoiqu'il en soit, la femme de chambre d'Hélène partit 
pour porter à son adresse cette lettre inachevée, non pas 
à quatre heures, comme le disent les Mémoires, mais au 
plus tôt vers sept heures. Ainsi s'explique (et non pas par 
un retard de Lassalle) cette circonstance très importante 
qu'il n'eut pas le temps de lire la lettre d'Hélène avant de la 
voir apparaître elle-même, comme nous allons le raconter. 

Mlle de Dœnniges raconte dans ses Mémoires qu'après 



O 



LA CRISE. 271 

l'envoi de sa lettre à Lassalle, une seconde explication 
plus décisive encore se déroula entre elle et son père. Ce- 
lui-ci, ayant causé de Lassalle avec le docteur Arndt, revint 
avec de nouveaux griefs et une plus grande colère. Il 
avait la voix tremblante, le visage et les lèvres décolorées. 
L'entretien prit la même tournure qu'avec Mme de Dœn- 
niges. « Tu seras chassée de la société dans laquelle tu 
as l'habitude et le droit de vivre, dit le père. Aucune per- 
sonne comme il faut ne voudra te fréquenter. Ton entou- 
rage se composera de femmes commela comtesse Ilatzfeldt. 
— Plutôt être des siens que des vôtres, riposta Hélène 
avec dignité; vous repoussez et condamnez sans cause et 
sans raison un homme qui n'est pas, sans doute, un ca- 
ractère banal, mais que j'aime pourtant. C'est agir par 
vanité ou par d'autres motifs mesquins. Mais nous nous 
marierons, malgré vous, à tout prix. » 

Alors la fureur de M. de Damniges ne connut plus de 
bornes. 11 maudit Hélène, déclara qu'elle n'était plus sa 
fille, et sortit delà chambre. 

Il était sept heures environ. Hélène, comme nous l'avons 
vu, ajouta à sa lettre quelques phrases incohérentes, et 
l'envoya par sa femme de chambre. Puis, elle se sentit si 
abandonnée, si désespérée qu'elle prit une résolution su- 
prême. — La cloche du diner sonnait. Elle parvint, comme 
par miracle, à se glisser sans être vue hors de la maison 
et, la tête perdue, courut s'abandonner tout entière au 
pouvoir et à la protection de Lassalle. 

Pour retracer cette scène capitale du drame, nous n'a- 
vons, par malheur, que le témoignage d'Hélène. Elle n'a 
pu dissimuler dans ses Mémoires les faits principaux, mais 
elle n'est pas entièrement sincère, et elle a modifié quel- 
ques détails, comme dans son récit des scènes qui se pas- 
sèrent pendant l'après-midi. 






272 ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

Aussi a-t-on pu former les suppositions les plus auda- 
cieuses sur la conduite qu'elle tint en revoyant son ami. 
— Donnons-lui toutefois la parole, et nous chercherons 
ensuite les points qu'il est possible de rectifier dans ses 
confidences. 

En arrivant à la pension Bovet, où devait descendre 
Lassalle, elle l'aperçut lui-même. Il sortait, assure-t-elle, 
d'un fiacre couvertde paquets, car il avait manqué untrain 
et arrivait seulement à cette heure tardive. — Près de lui 
se tenait la femme de chambre qui attendait son arrivée 
pour lui remettre la lettre, qu'elle tenait encore à la 
main. 

« J'en fus mortellement effrayée, dit Hélène. Ainsi, il 
ne savait rien encore, j'avais tout à lui apprendre. La perte 
de temps, l'émotion, l'hésitation, je voyais tout cela à la 
fois et je le redoutais. » 

Ce fut sans doute un grand malheur que Lassalle n'eût 
pas le temps de lire alors la lettre de sa fiancée, ou du 
moins d'y réfléchir suffisamment. — Il pâlit à la vue de la 
jeune fille et s'écria : » Au nom de Dieu! qu'est-il ar- 
rivé? » — Alors elle lui montra simplement la lettre, et 
renvoya la femme de chambre à la maison. 

Il s'effraya à cet instant de la pâleur et des traits dé- 
composés d'Hélène. La prenant par le bras, il lui dit : 
« Enfant, qu'as-tu? Tu te soutiens à peine. Viens, ce n'est 
« pas ici le lieu d'une telle conversation. Entrons là." Et 
il ouvrit une chambre du rez-de-chaussée. « Nous étions 
entrés dans la maison tout en parlant, continue Hélène. 
Nous n'avons jamais su à qui était cette chambre, ajoute- 
t-elle à dessein. — Il me conduisit à un siège, mais je 
m'affaissai devant lui, presque à ses pieds, et lui dis seu- 
lement : « Lis, et fais ensuite de moi ce que tu voudras. 
Je suis maintenant ta femme et ta chose. » Mes forces 



O 






LA CRISE. 



273 



m'abandonnèrent. J'étais près de me trouver mal et je 
tremblais de tous mes membres. Ferdinand me releva, me 
porta sur le lit et dit avec bonté : « Calme-toi, mon petit 
« cœur, remets-toi, je vais lire cette maudite lettre. » Je 
fermai les yeux. — Après avoir lu, il s'approcha de moi. 
L'expression de son visage était dure, sévère, telle queje 
ne l'avais jamais vue. Il me dit d'un ton irrité, queje 
n'avais jamais entendu : 

a Pourquoi n'as-tu pas agi comme je l'avais décidé? 
« Ainsi, la désobéissance à ma volonté est la première 
« chose que tu me présentes à mon arrivée. Tu as tout 
« gâté. » 

« Ces mots me percèrent le cœur. J'arrivais à lui, l'âme 
brûlante, pleine d'espoir et d'abandon, prête à toutes les 
extrémités, à tous les sacrifices. J'espérais appui, conseil 
et avant tout un égal enthousiasme, une égale résolution. 
Et son premier salut, sa réponse à ma brûlante passion, c'é- 
taient de durs mots de reproche, une froide délibération. » 

En effet, Hélène voulut le décider à partir avec elle 
pour la France. Ce fut en vain. Elle lui représenta que ses 
parents n'avaient pas d'affection pour leur enfant, qu'ils 
ne songeaient qu'à leurs projets égoïstes. « Ne porte pas 
aujourd'hui l'âne » , ajouta-t-elle, faisant allusion à l'anec- 
dote que nous avons rapportée. 

Voici quelle fut la réponse de Lassalle : « Non, main- 
« tenant je ne veux pas d'enlèvement. Qui suis-je donc 
« pour me laisser éconduire comme un jeune niais? Ils 
« me donneront leur enfant volontairement, je les y for- 
« cerai. Je veux te recevoir des mains de tes parents, 
« avant de te conduire dans ma demeure. » 

«Réponse, dit Hélène, éternellement inexplicable pour 
ceux qui croyaient connaître Lassalle, cet homme d'un 
caractère volontaire et sans scrupules. « 

18 



I, 



274 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



L'explication nous parait facile, au contraire, pour ceux 
qui connaissent bien Lassalle. Ils savent qu'il y avait en 
lui deux hommes : le révolutionnaire violent, ambitieux 
et sans préjugés, mais aussi le dandy fier de ses succès 
de salon, de ses relations aristocratiques, de sa réputation 
d'homme du monde. Souvent il ne montrait qu'un des 
aspects de son caractère. Le personnage qui prenait le 
dessus dans son âme étouffait pour un moment les instincts 
de l'autre. 

A ce moment, ce fut l'homme du monde qui fit taire 
l'homme d'action. Quelques phrases avaient dû le frapper 
dans la lettre d'Hélène, et blesser sa vanité à l'endroit 
sensible. C'étaient les objections de Mme de Dœnniges, le 
souvenir du procès de la Cassette, le mépris exprimé au 
sujet de la comtesse, et enfin la violence de l'opposition 
de M. de Dœnniges. Son désir dominant fut dès lors de 
faire reconnaître en lui le parfait gentleman méconnu. 
Il dut se demander comment agirait, dans une semblable 
circonstance, tel de ses amis de Berlin, le baron Korff, par 
exemple. Et il se décida pour la grandeur d'âme intem- 
pestive, qu'il allait accentuer encore quelques heures plus 
tard en remettant Hélène à sa mère. 

Tout d'abord, il songea seulement à la mettre à l'abri 
des mauvais traitements de sa famille. 11 télégraphia aus- 
sitôt à sa propre mère, à sa sœur, Mme de Friedland, et 
à la comtesse d'accourir. Jusqu'à leur arrivée, Hélène 
crut pouvoir se réfugier près d'une amie, une Mme Ro- 
gnon, afin d'éviter la fâcheuse interprétation qu'un plus 
long séjour chez un jeune homme ne pouvait manquer de 
faire naitre au sujet de sa conduite. 

« Je ne veux pas que le monde puisse dire la moindre 
» chose sur nos relations » , avait dit Lassalle. 

Ils partirent ensemble pour se rendre chez Mme Ro- 



LA CRISE. 



275 



gnon. Lassalle avait refusé une dernière fois de prendre 
le premier train pour la France. 

Le rôle de l'amie d'Hélène fut fort effacé. Il suffira de 
dire qu'elle reçut les deux jeunes gens avec stupéfaction, 
mais avec obligeance. Elle mit à leur disposition une aile 
de sa maison, et promit de ne laisser entrer que la femme 
de chambre. Mais, au moment même où ces dispositions 
étaient prises, arrivèrent subitement Mme de Dœnniges 
et sa fille Marguerite. Hélène ne nous apprend pas com- 
ment sa mère pénétrait presque en même temps qu'elle 
dans la retraite qu'elle avait choisie. Ce silence laisse 
encore soupçonner que quelques détails de l'aventure 
sont restés dans l'ombre. 

Les Mémoires décrivent alors la scène qui se passa 
entre Lassalle et Mme de Dœnniges. Celle-ci était sous 
l'empire d'une fureur sans bornes, si nous en croyons le 
récit de sa fille, et elle montra une insolence sans égale. 
« Je ne puis souffrir cet homme en ma présence ! Qu'on 
« le chasse ! Mon mari vous fera expulser de Genève ! Il 
» vous fera jeter à la porte par ses valets ! « Telles sont 
les exclamations qui émaillent les phrases entrecoupées 
que lui prête Hélène. 

Lassalle, au contraire, resta parfaitement maître de 
lui, courtois et correct sous ce torrent d'injures. « Tous 
« ne pouvez me blesser, dit-il. En toutes circonstances, 
« je verrai en vous la mère d'Hélène. Je ne l'oublierai 
« pas un instant. » 

Enfin, par un trait de génie, Mme de Dœnniges ajouta : 
« Vous avez entraîné ma fille à un acte inouï. Elle a 
quitté la maison paternelle et refuse d'y rentrer. Vous 
êtes abominable ! Vous m'avez volé mon enfant ! » 

Lassalle atteignit alors au comble de ses sentiments 
chevaleresques qu'il croyait devoir affecter, et qu'il re- 



\< 



■ 



276 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

pretta si désespérément plus tard. « Vous croyez, dit-il 
« en souriant, que je vous ai volé votre enfant, chère 
« madame? Vous allez voir combien vous avez tort. 
« Hélène, tu es prête à tout pour moi? Aucun sacrifice 
« ne dépasse tes forces? Sur un signe de moi, tu me sui- 
« vrais et tu ferais ma volonté? — Sans doute, répondit 
« Hélène, toute ta volonté. Seulement, ne me demande 
» pas de retourner auprès des miens. J'en frémis. — Tu 
« le feras cependant pour moi, ajouta-t-il. Et maintenant, 
« madame, je vous rends votre enfant. » 

« Enfin, il me serra sur son cœur, écrit Hélène, en 
disant : « Adieu pour peu de jours. Je n'oublierai jamais 
a ce que tu fais pour moi aujourd'hui, en rentrant dans 
« la maison abhorrée de tes parents. Je ne pourrai jamais 
« t'en remercier assez. Je ne demande que cela à ta vo- 
a lonté, à ta constance. Je sais que c'est immense. Tout 
a le reste me regarde maintenant... Subis patiemment 
« leur volonté pour un temps. La mienne est la plus 
« forte. Nous vaincrons. Adieu pour peu de temps. » 

« Un baiser, une poignée de main. Il sortit, et je ne 
l'ai jamais revu. " 

Ce récit est exact dans ses grandes lignes, mais on peut 
s'efforcer d'en retoucher quelques traits. Par malheur, 
nous ne possédons pas la version de Lassalle, malgré les 
nombreuses lettres qu'il écrivit les jours suivants. En 
effet, il se crut tenu tout d'abord à la plus grande discré- 
tion, afin de ménager la réputation d'Hélène, qui s'était 
peut-être plus exposée à la médisance qu'elle ne veut 
bien le raconter. De plus, il vit personnellement ses prin- 
cipaux correspondants dans les jours qui suivirent, et leur 
retraça les événements de vive voix. 

A Holthoff seulement, qu'il ne revit jamais, il donne 



Ck 



LA CRISE. 



277 



quelques aperçus que nous allons traduire. Voici ces 
passages : 

« Le 4 août. — Hélène, arrivée quelques heures avant 
moi, avait tout avoué, et la fureur du père était sans bornes. 
Il ramena aussi à son sentiment la mère, qui cédait déjà. 

« Le 5 août. — Hélène a été emmenée hier matin à la 
hâte et secrètement. (On pense qu'elle est à Kulm, chez 
un beau-frère. Quel est son nom?) Du moins, elle m'a 
raconté avant-hier, pendant l'instant où je l'ai vue à mon 
arrivée, que c'était là le plan de son père. 

« Le 9 août. — La mère est au plus haut point contre 
moi. Lorsque Hélène entra dans ma chambre, à la pension 
Bovet, et me raconta que sa mère, acceptant l'inévitable, 
avait déjà circonvenu son père en ma faveur, je comptai 
que cela durerait et amènerait une solution amiable. Si 
elle ne m'avait assuré ce fait, je n'aurais jamais reconduit 
Hélène à sa mère. Je l'aurais gardée dans ma chambre et 
défendue contre son père. Gomme elle a plus de vingt 
et un ans, il ne pouvait la contraindre, car elle est ma- 
jeure ici et peut habiter où elle veut. 

" La crainte de toute précipitation, la confiance dans 
le cœur de la mère, le désir d'éviter à Hélène un grand 
scandale m'ont conduit à ma perte. Le scandale s'est pro- 
duit malgré tout. Tout Genève sait qu'elle est venue dans 
ma chambre, à la pension Bovet. Non par moi, naturelle- 
ment, mais toute la pension l'a vue entrer, puis ressortir 
à mon bras. » 

Voici les quelques conclusions que nous pouvons tirer 
de ces passages, certainement sincères : 

Hélène, influencée par la conduite ultérieure de sa 
mère à son égard, lui attribue, dans ses Mémoires, une 
dureté de cœur qu'elle ne montra certainement pas au 
premier moment. 11 est même probable qu'en toutes cir- 



F 




27 8 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 







constances Mme de Dœnniges recourut plutôt aux pleurs 
et aux supplications qu'à la violence et aux menaces. 
Hélène, qui se brouilla plus tard avec sa famille et dont 
le système de défense, dans ses Mémoires, consiste à invo- 
quer la contrainte morale et les mauvais traitements 
qu'elle subit, a grand intérêt à peindre ses parents la 
menace à la bouche, prêts à toutes les brutalités. On voit 
que, dans la réalité, elle assura tout au contraire à Las- 
salle que sa mère était disposée à plaider leur cause près 
de son mari. Croyant donc Mme de Dœnniges presque 
convertie au fond à leurs désirs, Lassalle pensa faire un 
coup de maître en lui rendant sa fille. 11 croyait achever 
de la gagner à sa cause, par l'admiration et la reconnais- 
sance, et obtenir ainsi ce consentement officiel dont il ne 
pouvait plus se résoudre à se passer. Peut-être même 
envoya-t-il chercher la mère d'Hélène, ce qui expliquerait 
son arrivée si prompte chez Mme Rognon. Il écrit en 
effet : « Je n'aurais pas reconduit Hélène à sa mère. » Si 
le récit de la jeune fille eût été sincère, il y aurait : « Je 
n'aurais pas remis ou rendu Hélène à sa mère. » 

Nous apprenons encore que la scène du fiacre à la porte 
de l'hôtel, l'entrée dans la chambre d'un inconnu, ont été 
imaginées après coup par Hélène pour excuser un peu sa 
conduite, qui dut être beaucoup plus compromettante 
qu'elle ne le raconte. Car Lassalle devait être installé 
depuis deux heures dans sa chambre, quand Hélène y 
entra, probablement presque en même temps que la femme 
de chambre envoyée par elle un instant auparavant. Cette 
démarche inconsidérée expliquerait le mécontentement 
de Lassalle à l'apparition de sa fiancée, sa résolution de 
réparer aussitôt le scandale, sa discrétion entière pendant 
les premiers jours et la façon brutale dont il parlera 
d'Hélène à plusieurs reprises, quand il aura perdu tout 



LA CRISE. 



279 



espoir de la reconquérir. Pour se voir traitée de la sorte, 
il fallait que Mlle de Dœnniges se fût laissée aller à quelque 
démarche que l'amour le plus violent ne suffit pas à justi- 
fier chez une jeune fille qui a le respect d'elle-même. 

Si ces considérations peuvent servir à nous expliquer 
jusqu'à un certain point la conduite de Lassalle, on con- 
çoit qu'elles furent loin de la justifier aux yeux d'Hélène. 
Son unique allié s'était tourné contre elle et lui avait 
donné tort, comme ses parents. « Je croyais encore à lui, 
« comme à Dieu, écrit-elle..., mais l'enthousiasme sacré 
« était arraché de mon âme. Le joyeux espoir d'un avenir 
« heureux était obscurci, s'il n'était pas détruit. « 

Elle montra encore des regrets pendant quelques jours, 
surtout vis-à-vis de Mme Arson, qui avait été témoin de ses 
serments. Mais elle allait dès lors retomber très rapide- 
ment sous l'influence de son milieu et de sa famille. Cela 
est sinon excusable, du moins facile à se représenter. La 
fin des Mémoires, qui a la prétention d'expliquer cette 
rapide volte-face, présente peu d'intérêt. Nous aurons bien 
moins à y recourir désormais. Dénuée de volonté, sou- 
mise à des traitements rigoureux qu'elle exagère peut- 
être, mais, en tout cas, à des obsessions, à des supplica- 
tions continuelles, Hélène céda. Bien plus, elle sembla 
bientôt avoir oublié entièrement l'épisode de sa vie que 
nous venons de raconter. Elle redevint la fille obéissante 
et soumise d'un ambassadeur bien vu à la cour de Bavière, 
et la fiancée d'un jeune seigneur valaque apprécié dans 
les salons de Genève (1). Cette nouvelle crise morale a 
moins d'intérêt que la première et n'a pas besoin d'être 
longuement commentée. 

(1) Ceux qu'intéresse la destinée d'Hélène trouveront quelques rensei- 
gnements à ce sujet dans Ein Munchencr Kind in de7- Fremde, par Willy 
Westes, Munich, 1882. — A ce moment, épouse d'un gentilhomme russe. 
elle faisait du journalisme à New-York. 



 



I 



1 



Ç'#'-i 



IV 



LA LUTTE. 




D'autant plus émouvant et pathétique par contraste va 
retentir à nos oreilles, dans la correspondance deLassalle, 
le cri de la passion ardente et de l'orgueil blessé. 

« Ses lettres à Holthoff, écrit l'auteur des Souffrances 
de Lassalle, sont des chants sublimes, bien que nés d'une 
sombre inspiration. Elles sont l'œuvre véritablement clas- 
sique d'une àme noble et grande et d'un cœur fidèle. » 

On ne peut, en effet, lire sans émotion cette correspon- 
dance fiévreuse qui remplit les derniers jours de Lassalle. 

Il passa sans fermer l'œil la nuit du 3 au 4 août. Il 
regrettait déjà amèrement l'effort surhumain qu'il avait 
imposé à la faible volonté d'Hélène. Ce sentiment domi- 
nait dès ce moment, dans son âme, la voix de la vanité 
blessée, qu'il avait écoutée la veille. 

11 reçut, dans la matinée du 4 août, la visite du comte 
Kayserling, futur gendre de M. de Dœnniges, accompagné 
du docteur Arndt, cousin de l'ambassadeur. Celui-ci prit 
la parole. Il somma Lassalle de renoncer à Hélène et de 
quitter Genève, où M. de Dœnniges, en sa qualité de 
chargé d'affaires, pourrait lui causer beaucoup de désa- 
grément. C'était une menace d'expulsion déguisée. Cette 
entrevue porta à son comble la fureur et le désespoir de 
Lassalle. Il ne voulait pas renoncer, pourtant, à séduire 



LA LUTTE. 



281 



le père d'Hélène. Mais deux lettres à M. de Dœnniges 
restèrent sans réponse. 

Alors il songea à appeler à l'aide autour de lui. Le 
premier ami auquel il s'adressa, sans doute parce qu'il le 
savait très près de lui, fut le colonel-brigadier Rustow, 
alors à Zurich. Celui-ci avait combattu sous les ordres de 
Garibaldi, que Lassalle connaissait personnellement, et 
leurs sentiments démocratiques avaient été l'origine de 
leur amitié. 

Voici la lettre de Lassalle : 

.< Rustow, 

« Si tu as jamais eu une étincelle d'amitié pour moi, 
prépare-toi à l'instant, sans même laisser partir le prochain 
train, et accours vers moi à Genève. 11 s'agit d'un service 
purement personnel, mais c'est une question de vie ou de 
mort. Pour la première fois de ma vie, j'ai besoin des 
autres, moi qui ai aidé tant de gens. Dieu veuille que le 
premier à qui je m'adresse ne me tourne pas le dos. 

« Et, dans le cas présent, le plus petit retard, c'est me 
tourner le dos. Préviens aussi Mme Emma (1) qu'elle se 
tienne prête à venir ici à l'instant où elle recevra une 
dépèche. Il est très possible que nous ayons besoin d'elle. 

« Dans la plus grande hâte. A toi. 

« F. Lassalle. » 

Rustow répondit en français : 

« Reçu dix heures, pars huit heures. Demain midi à 
Genève. » 

Il se mit au service de Lassalle avec un entier dévoue- 
ment pendant tout ce mois. 

Lassalle écrivit le même jour à la comtesse : 

(1) Mme Emma Herwegh, femme du poète révolutionnaire, ami de 
Lassalle. 






282 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



m 



a Je ne puis faire autrement, bien que je lutte? depuis 
vingt-quatre heures contre cette tentation, je viens san- 
gloter sur le sein de ma meilleure, de ma seule amie. Je 
suis si malheureux, que je pleure pour la première fois 
depuis quinze ans. Ce qui me met plus encore au supplice, 
c'est ma stupidité criminelle. 

« Gomment ai-je pu être assez borné pour ne pas céder 
au désir d'Hélène, pour la rendre à ses parents, afin de 
rechercher loyalement sa main? J'aurais dû profiter du 
moment où je la possédais, et m'enfuir aussitôt avec elle. 
Maintenant, le malheur est arrivé. Elle est complètement 
séquestrée et effroyablement maltraitée. Je ne sais encore 
comment je pourrai m'emparer d'elle, par ruse ou par 
violence. Tout me sera bon. Vous ne savez pas ce qu'elle 
souffre, la noble créature. Je me trouve si profondément 
malheureux, que je me sens autorisé à vous demander de 
venir à l'instant même, uniquement pour me consoler. 
N'êtes-vous pas la seule qui puissiez comprendre où j'en 
suis, puisque moi, l'homme de fer, je me tords en pleu- 
rant comme un ver? 

« Pourrez-vous m'aider? Je ne le sais. Mais, du moins, 
vous saurez me consoler, me tranquilliser un peu. A la 
vérité, je ne sais seulement pas si vous me trouverez 
encore ici, quand même vous partiriez au moment même 
où vous recevrez cette lettre. Car, chaque jour, la scène 
peut changer, c'est-à-dire que le père peut envoyer 
Hélène où il voudra. Mais ce n'est pourtant là qu'une 
possibilité très lointaine. Si elle se réalisait, je suivrais 
aussitôt Hélène, naturellement, mais alors je vous télé- 
graphierais à l'instant, non seulement à Wildbad, mais 
encore à Bâle et à Berne, et je déposerais de plus une 
lettre pour vous à Genève, poste restante, pour vous 
apprendre ce que je serai devenu. 



et 



LA LUTTE. 



283 



« Ne passez pas par Zurich. Vous n'y trouveriez pas 
Rustow, d'ailleurs. Car je lui ai écrit aujourd'hui une 
lettre qui l'amènera sûrement ici après-demain. 

« Où en suis-je arrivé? Moi, le conseiller universel, 
l'appui de tous, je suis sans conseils et sans secours. J'ai 
besoin des autres. Ma stupidité me tue, le remords me 
dévore. Mais, si je ne répare pas mon crime, coûte que 
coûte, à tout prix, je raserai ma tète et je me ferai moine. 
Ah ! comtesse, pourquoi n'ètes-vous pas ici? 

« F. Lassaixe. 

« Genève, 4 août. 

« P. S. — Ne venez pas encore. A chaque minute, le 
théâtre de l'action peut changer. Tenez-vous seulement 
prête à vous rendre, dès la première dépèche, à l'endroit 
que je vous indiquerai. 

« Si je n'arrange pas cette affaire, et j'en doute fort, 
je suis pour toujours brisé et dégoûté de tout. Plus encore 
peut-être que la perte de la jeune 611e, le sentiment de 
ma niaiserie me brise l'âme. Si je ne puis la racheter par 
la victoire, je me méprise pour toujours moi-même, au 
plus haut degré. » 

La comtesse ne reçut cette lettre que le 7 août, et 
télégraphia en français : 

« Tranquillité. Nous réussirons, j'en suis sûre. Dix ou 
« onze, je suis à Genève. — Sophie. » 

De plus, elle écrivit une lettre dont Becker ne donne 
qu'un fragment : 

a Je suis plus experte en ces choses-là que vous. Il 
m'est plus facile d'agir, de nouer des négociations. Hé- 
lène serait vraiment trop simple si elle ne donnait pas 
bientôt de ses nouvelles, quoique enfermée, surtout si je 
lui en fournis l'occasion du dehors. 



«r^ 



284 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



« Ainsi donc, je vous en prie instamment, pas d'éclat 
jusqu'à mon arrivée. » 

Le 8 août, Lassalle lui télégraphia : 

« Restez. Le treize, vous serez à Carlsruhe, où je suis 
« (serai) ou arriverai le quatorze. Absolument nécessaire. » 

C'est à Carlsruhe, en effet, qu'ils se retrouvèrent. 

Lassalle écrivit encore, le 4 août, à Holthoff : 

a Cher ami, 

« Pourquoi n'ai-je pas suivi votre conseil et enlevé 
Hélène avant qu'aucun soupçon de ma présence fût 
encore parvenu jusqu'aux parents! A Berne, cela aurait 
été un jeu d'enfant. Mais Hélène me pria d'essayer 
d'abord toutes les voies de l'affection et de la loyauté 
avant d'en venir aux moyens extrêmes. Cela flattait mon 
côté faible, la loyauté, et je cédai. J'en ai maintenant la 
récompense. 

« Arrivé hier soir, je trouvai déjà tout en émoi. Hélène, 
qui était ici quelques heures avant moi, avait tout ra- 
conté, et la fureur du père était sans bornes. Il ramena 
aussi à son sentiment la mère, qui cédait déjà. Je ne 
veux rien dire de leur indigne conduite vis-à-vis de moi. 
Je n'ai pas encore vu le père. II m'envoya seulement 
deux parents avec de ridicules menaces. J'ai parlé un 
instant à la mère chez une tierce personne. Mais leur 
conduite vis-à-vis d'Hélène est révoltante. Elle est enfer- 
mée. Personne, aucune amie ne peut pénétrer dans sa 
chambre. Elle est entièrement séquestrée et souffre infi- 
niment. Sa résolution est égale à la mienne. Je suis 
décidé à ne reculer devant rien. Advienne que pourra ! 
Les plus grands malheurs arriveront peut-être , car ma 
résolution ne connaît pas d'obstacles. 

« Vous êtes le seul qui puissiez détourner des consé- 



LA LUTTE. 



285 






quences sans nom, et peut-être tout terminer à l'amiable. 
Voulez-vous venir, pour moi, pour Hélène? — Réponse 
télégraphique, dans le cas où vous céderiez à notre vœu. 
« A moitié hors de moi. Votre 

« F. Lassalle. " 

Cette lettre ne montre encore aucun doute sur la fer- 
meté d'Hélène. Elle précéda certainement la seconde 
visite du comte Kayserling et du docteur Arndt, que 
Becker raconte, en la plaçant également dans la journée 
du 4 août. Cette fois, le docteur Arndt apportait un plein 
pouvoir d'Hélène, ainsi conçu : 

a Les instructions qu'a reçues mon cousin sont entiè- 
« rement conformes à la vérité. — Signé : L'enfant. » 

Le visiteur fit les déclarations suivantes. La jeune fille 
reprenait sa parole à Lassalle. Elle avait exprimé à son 
père son repentir pour le passé, et avait déjà quitté 
Genève. Cette dernière affirmation était certainement 
fausse, et Lassalle déclara que la signature du billet lui 
prouvait péremptoirement qu'Hélène agissait sous l'em- 
pire d'une contrainte extérieure. On conçoit, cependant, 
que cette visite dut ajouter grandement à son trouble. 

En réalité, Hélène n'avait pas quitté Genève. Elle 
regrettait encore Lassalle, mais elle avait renoncé à la 
lutte. C'est ce qui résulte de la lettre suivante, écrite en 
français : 

Mademoiselle de Dœnniges à madame Arson. 

« Samedi, 6 août 1864. 

« Ma bonne, ma bien-aimée, je pars, — on plutôt on me 
part (fait partir) dans quelques heures. — Hélas ! je n'ai 
plus la force de faire quoi que ce soit. Nous irons à Évian 
et puis à Baixou Bex, je ne sais pas comment cela s'écrit. 










286 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Oh! je souffre tellement! Je ne sais rien de mon aigle 
aimé! Je ne sais où il est... Oh! ma chère, c'est à en 
devenir folle. 

« Voilà votre note, — je garde donc les trente francs 
de plus, — et vous les retirerez de ces cinquante francs 
qui sont pour moi à la poste de Berne. 

« Envoyez-moi seulement les bottines ; on me les don- 
nera bien. Mais si vous m'écrivez, ne prononcez pas son 
nom, ne faites pas même une allusion à Lui ! Ne me con- 
solez non plus ; pour moi il n'y a plus de consolation, et 
je sais que vous m'aimez plus que mes parents. Oh ! et je 
prie que Dieu vous en récompense ! 

« Je ne sais pas ce qu'on fera de moi ; je suis enfermée 
depuis jeudi matin , et je suis si malheureuse ! Dites 
toutes mes amitiés à tous les bons amis là-bas, dites-leur 
de garder dans leurs nobles cœurs une bonne petite place 
à votre malheureuse et brisée, mais toute résignée 

« Hélène. 

« Marguerite est fiancée au comte Kayserling. » 

Nous n'avons pas laissé de côté les détails familiers que 
renferme cette lettre, car ils contribuent, à notre avis, à 
peindre l'état d'esprit de celle qui s'y arrêtait. Nous con- 
statons aussi qu'Hélène n'ignorait pas le nom de l'endroit 
où on allait l'emmener le jour même. Elle raconte, dans 
ses Mémoires, qu'elle fut embarquée mystérieusement 
pendant une nuit obscure pour une destination incon- 
nue. Cette fuite romantique sur les eaux du lac parait 
avoir été imaginée par la jeune fille. 

Elle écrivait à la même amie, dans une autre lettre du 
5 août que Becker ne donne pas en entier : 

« Il y avait des scènes affreuses. Mon père, mon 
pauvre père, ma mère, tous mes frères et sœurs en larmes 






LA LUTTE. 



287 



à genoux. Oh ! Gemma, que Dieu vous préserve, vous 
tous qui avez été bons pour nous, de comprendre seule- 
ment ces souffrances par lesquelles j'ai du passer! » 

La famille d'Hélène, tout en la tenant enfermée, 
semble donc avoir employé la prière bien plus que ces 
violences dont l'auteur des Mémoires se plaint si amè- 
rement. Elle y fait un tableau affreux de son supplice, 
des violences physiques de son père, qu'elle appelle mon 
« pauvre père » dans sa lettre. Sans fixer aucune date, 
elle laisse entendre qu'il s'écoula un temps très long de 
souffrances et de luttes avant que l'abattement de l'âme 
et du corps l'amenât à céder aux vœux de sa famille. 
Dans la réalité , vingt-quatre heures y suffirent vraisem- 
blablement, comme en témoigne le billet apporté à Las- 
salle par le docteur Arndt. a Brisée, mais toute résignée » , 
ce sont les paroles d'Hélène. On ne saurait mieux peindre 
ses sentiments. 






Cependant, revenant aux pratiques les plus équivo- 
ques de sa jeunesse, aux procédés du procès Hatzfeldt, 
Lassalle faisait espionner la maison des Dœnniges et cher- 
chait à corrompre leurs domestiques. L'ambassadeur, 
furieux, réclama la protection des autorités de Genève, 
la surveillance des agents de la police et même l'expulsion 
de Lassalle, comme fauteur de troubles, « agent provoca- 
teur » et » instrument de Bismarck » . On refusa l'expul- 
sion, mais Lassalle dut cesser son système de surveillance. 

Voici une de ses lettres à Holthoff qui peint son état 
desprit à la date du 5 août : 



u Cher et box ami, 

a Je reprends avec peine le sang-froid nécessaire pour 
vous donner un récit un peu plus clair que celui que ma 



^M 



■ 



288 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



m 

I 






lettre d'hier a dû vous porter. — Il est impossible de vous 
décrire mon état. — Pendant deux jours, j'ai passé dans 
les larmes chaque moment qui n'était pas occupé par quel- 
ques devoirs. Je n'ai pas honte de le dire, et pourtantc'est 
affreux! Ce qui porte ma douleur presque jusqu'au délire, 
c'est l'aiguillon du remords que je m'enfonce à chaque 
instant dans les flancs avec une cruauté satanique. — Je 
ne puis m'en lasser. 

a C'est moi qui suis coupable de tout, car j'ai tenu pen- 
dant huit jours l'oiseau entre mes mains. J'aurais pu l'em- 
mener en Italie, et elle serait ma femme dès aujourd'hui. 
Mais je vous montrerai les lettres qu'elle m'a écrites à 
Righi-Kaltbad ; elle m'avait prié d'une manière si tou- 
chante et si émouvante de commencer par les voies régu- 
lières, et de ne passer à d'autres moyens qu'après l'échec 
des premiers ! Elle m'en avait même fait une condition. 

« Lorsque j'arrivai à Berne, je lui fis bien quelques re- 
présentations; je lui rappelai votre conseil. Mais elle avait 
si bon espoir, elle se représentait la chose comme si fa- 
cile, elle était si sûre d'obtenir un consentement suivant 
l'usage ordinaire, au prix de quelques discussions seule- 
ment ! Je ne pus prendre sur moi de la convaincre en 
lui faisant violence. — Tudieu ! si je l'avais absolument 
exigé, — ici, de nouveau, tous les serpents de Laocoon me 
mordent aux entrailles, — elle m'aurait suivi à l'instant 
en Italie; cela ne fait pas le plus léger doute. 

a Mais, d'une part, elle était si fermement persuadée 
du succès des moyens de conciliation que je voulus du 
moins, si elle devenait ma femme par un enlèvement, lui 
épargner le remords de se dire plus tard : « Cela aurait 
« réussi aussi bien autrement. » 

a D'autre part, je ne savais trop comment lui répondre 
quand elle disait : « Commençons seulement de cette fa- 






LA LUTTE. 



289 



« çon. Nous no nous arrêterons pas là. Si la tentative 
« échoue, eh bien, nous emploierons d'autres moyens. -, 
« Enfin, pour tout avouer, je ne savais pas encore le 
moins du monde, avant notre séparation actuelle, à quel 
point j'aimais Hélène. Je ne le sais que depuis avant-hier 
soir. Jusque-là, je me réjouissais bien plutôt de ce bon- 
heur facilement conquis, je me laissais surtout marier avec 
complaisance et satisfaction ; je ne me doutais pas de la 
profondeur que cet amour avait atteint en moi-même La 
séparation seule me l'a fait apparaître comme par une ré- 
vélation, — et jamais lion ne s'est fouetté les flancs de sa 
propre queue aussi cruellement que je me flagelle moi- 
même, dans mon remords déchirant. 

« Oh! pourquoi n'ai-je pas prêté plus d'attention à vos 
paroles ! Hélène ne voulut pas attacher d'importance à ces 
conseils que je lui répétai, et jusqu'au bout elle persista 
a dire : « Après tout, l'autre voie nous restera toujours, et 
« j'y persisterai, s'il le faut, ferme comme un roc. -, 

» En un mot, voici la situation : je n'ai pas même pu 
parler au père, qu'Hélène avait instruit par sa confidence 
prématurée à sa mère, —je vous dira, le reste de vive voix. 
— Hélène est complètement séquestrée, si bien que j'étais 
sur le point de recourir au président du tribunal, quand 
J ai ete paralysé parla nouvelle qu'on l'avait emmenée d'ici 
dès hier malin, à la hâte et en secret. (On dit que c'est à 
Kulm, près d'un beau-frère. — Quel est son nom? — Du 
moins elle m'a raconté avant-hier, quand je l'ai vue au 
moment de mon arrivée, que c'était là le projet de son 
père.) 

« Hier soir, le père m'envoya deux parents pour me 
dire qu'Hélène était partie. Gela peut bien être pour me 
tromper. Mais divers indices que j'ai recueillis confirment 
cette nouvelle. -Quoique j'aie entouré toute la maison 

19 



:m 



: W 




fe 






290 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



despions, je n'ai pas encore de certitude et ne sais que 
croire. Aucune lettre de moi n'a pu pénétrer, aucune ve- 
nant d'elle n'a pu sortir, depuis la dernière que j'ai re- 
çue au moment même de mon arrivée. 

a Le père paraît gouverner ses gens avec une verge de 
fer. Il tourne contre moi la puissance que donne l'absence 
complète de tout ménagement, tandis que moi, imbécile, 
je jouais avec lui une comédie de grandeur d'âme et de 
convenance bourgeoise ! De là sa victoire complète et mon 
malheur mérité. 

« Voilà ma situation. Il peut se passer bien des jours 
avant que je sache sûrement si elle est ici ou si elle est 
partie. Où sera-t-elle emmenée dans ce cas?... Je ne puis 
l'apprendre que par elle. 

« Ainsi vont actuellement les choses. Ce que je crains, 
en plus de tout le reste, c'est qu'on arrive avec le temps 
à faire plier sa volonté. Elle est faible, énergique un in- 
stant, mais sans constance. — Sa dernière lettre après le 
grand éclat avec son père est encore ferme comme le roc 
et la plus touchante qu'on puisse voir. Vous la lirez à Ber- 
lin. Mais je crains que cela ne dure pas longtemps, si elle 
n'entend pas parler de moi. 

« Que faire? Je l'ignore. Je ne sais qu'une chose. Il 
me faut Hélène. — Association des ouvriers, politique, 
science, prison, tout cela a disparu pour moi devant la 
pensée de reconquérir Hélène. 

« Connaissez-vous un moyen? Pouvez-vous réparer ce 
qu'un imbécile a gâté ? Si vous pouviez quoi que ce soit pour 
moi, Holthoff, je vous remercierais à genoux. Songez-y, 
Dieu et la justice vous font une loi d'être de mon côté, 
entièrement et sans restriction. Je combats pour une 
femme qui m'aime passionnément et que j'aime plus pas- 
sionnément encore que je n'en suis aimé. Il me la fawt à 



LA LUTTE. 



291 



tout prix et n'importe comment, quelques sacrifices, quel- 
que temps que j'y doive consacrer. Je l'achèterais même 
par un crime. Tout disparaît pour moi devant elle. 

« Mon malheur est sans nom, cher Holthoff. Quand un 
cœur aussi fort que le mien n'est plus maître de lui, son 
malheur est trois fois sans nom. Je pleure tout le temps 
que j'écris ceci. — Sous le poids des affreux remords que 
me cause ma stupide loyauté, j'ai perdu toute croyance en 
moi, tout orgueil, et je m'affaisse comme une planche 
pourrie. 

« Je vous en prie, écrivez-moi à l'instant : 

« 1" Ce que vous voulez bien faire pour moi afin d'es- 
sayer encore d'obtenir le consentement du père ; 

« 2° L'appui que vous pouvez me prêter dans une au- 
tre voie ; 

« 3° Où elle est. 

« Si pourtant je l'avais encore une fois pour deux heu- 
res entre mes bras, en un clin d'œil je serais avec elle à 
Caprera, où le chapelain de Garibaldi m'unirait à elle sur 
l'heure, même sans aucun papier, et tout serait terminé. 
— Imbécile que je suis ! 

» Ecrivez-moi donc, — mais où? Je ne sais dans quelle 
direction un prochain renseignement m'enverra. Allons, 
écrivez-moi : Bàle, poste restante. Car j'irai, sans doute, 
pour le 15 août à Carlsruhe. — C'est un plan qui se rap- 
porte à Hélène, car je ne songe pas à autre chose. — Je 
prendrai votre lettre en passant ou je me la ferai envoyer 
de là. — Adieu, Holthoff, je suis très, très malheureux, ce 
que personne ne m'a jamais entendu dire. — Ayez pitié. 
« Votre 

« F. L. 

11 P. -S. — l'eut-èlre, si vous apprenez où elle est et 






m 



292 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



que vous lui écriviez, pourrez-vous y joindre cette lettre 
afin qu'elle connaisse l'état de mon âme.» 

Le même jour, à dix heures du soir, Lassalle reprit la 
plume pour écrire à son ami : 

« Cher ami, 

» Ma seule consolation est de vous écrire. Vous êtes le 
seul de qui j'attende encore assistance. 

« Je ne puis vous représenter le ravage qui s'est produit 
en moi. Si quelqu'un m'eût dit, il y a trois jours, que j'ai- 
mais Hélène autant que je le fais, autant que je le sens 
maintenant, je lui aurais ri au nez. Elle est mon unique, 
unique pensée. La pleurer est mon seul répit, mon seul 
allégement. 

» Quoique étranger ici, j'ai entouré sa maison, jour et 
nuit, d'une quintuple garde. Les rapports d'aujourd'hui 
disent unanimement qu'elle est encore là, qu'elle n'est 
pas encore partie. C'est une lueur d'espoir; mais seulement 
une lueur. 

« Pendant que M. de D... me menaçait d'expulsion, — 
menace risible, — j'ai, au contraire, réussi à mettre la po- 
lice en mouvement pour apprendre, à coup sûr, si Hélène 
est encore là. Un employé de l'État — le gouvernement ici 
est radical — m'a promis le renseignement pour demain. 

H Qui sait s'il sera satisfaisant? S'il l'est, je m'adresse- 
rai à un avocat et par lui au président du tribunal pour 
mettre fin à la séquestration. 

ii Quiconque entreprendrait de décrire mes souffrances 
ou seulement de se les représenter serait un sot. — Je ne 
me reconnais plus moi-même. Jamais la passion n'a si com- 
plètement vaincu ma raison. Parfois il me vient l'envie de 
tuer M. de D..., ou d'attaquer sa maison de campagne à 



LA LUTTE. 



293 



main armée. Ma raison domine jusqu'ici mon imagination 
surexcitée, mais un tel état est affreux. 

« Si seulement Hélène est encore là, tout est bien. Je 
pars aussitôt. Sa réclusion prendra fin quand on me saura 
parti. Je la ferai alors enlever par d'autres, et ils me l'a- 
mèneront. Mais est-elle encore là? 

« Ne pouvez-vous pas m'aider, ami, cher ami? Ne pou- 
vez-vous accourir? Dites à M. de D... qu'il est dangereux 
de me pousser à bout. Si je suis quelque chose, je suis, 
certes, un ennemi terrible. Je jouerais ma vie en riant 
pour reconquérir cette femme, que j'ai perdue par ma fa- 
buleuse légèreté. 

« Si vous savez une seule voie assurée de salut, toute 
ma vie ne sera qu'un faible, faible retour pour ce service. 
Vous pourrez me la demander, à votre gré, le temps de 
dire : un, deux, trois. Votre 

« F. L. 

" P ~ S - — Par lettre, vous ne pourrez probablement 
rien sur le père; de vive voix peut-être! Vous est-il possi- 
ble de venir? Il faudrait, en tout cas, m'avertir télégra- 
phiquement et en double : d'abord ici, Genève, pension 
Bovet. Puis à Bàle, bureau restant. » 

« Vendredi soir, dix heures. 

» Samedi matin. — Ce qui me rend si furieux, c'est la 
complication des choses. Si j'étais libre comme autrefois, 
avec la résolution absolue que je sens en moi, je serais 
certain de m'emparer d'elle, quand bien même son père la 
cacherait dans la lune. Mais il y a ces misérables six 
mois (I)qui me désarment pour longtemps. Et le caractère 

(1) De prison. 




& 






■ 



■ 



294 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



d'Hélène ne résistera pas très longtemps à la pression 
qu'on exerce sur elle, je le crains, je le crains. 

« Et même, en ce cas, songez à sa longue souffrance! 
Docteur, je suis dans un désespoir dont vous ne pouvez 
avoir une idée ! J'entends tout le jour l'intonation douce 
et tremblante avec laquelle Hélène a prononcé son dernier 
mot. Si vous savez n'importe quel moyen possible de 
salut, si incertain qu'il soit, saisissez-le. S'il est croyable 
que vous puissiez quitter Berlin, même au prix des plus 
grands sacrifices, faites-le à l'instant. Je n'ai pas besoin 
, de vous recommander un silence absolu vis-à-vis de tout 
le monde. » 






L'après-midi de ce samedi 6 août, Lassalle vit de loin 
Hélène en voiture et acquit ainsi la certitude tant désirée 
qu'elle n'avait pas quitté Genève. Il la salua et fut saluée 
par elle ; mais cette voiture l'emmenait sans doute à la 
gare, comme nous l'avons vu par la lettre à Mme Arson, et 
ce fut bien, ce jour-là, la dernière fois qu'ils s'aperçurent. 

Lassalle avait télégraphié à Mme Arson de venir à 
Genève. Il reçut, le 7 sans doute, le billet suivant de 
leur ami commun : M. James Lesley. 



« Wabern, près Berne, 6 août. 

« Très cher monsieur, 

« J'ai l'honneur de vous informer que Mme Arson a 
reçu votre dépêche juste au moment de son départ pour 
Interlaken, où elle a dû se rendre, à la suite de nouvelles 
assez inquiétantes au sujet de la maladie d'une amie. En 
partant, elle m'a chargé de vous écrire pour vous expri- 
mer son regret de ce contretemps, qui l'empêchera pen- 
dant quelques jours d'abandonner son amie. 



LA LUTTE. 



295 



a Permettez-moi, Monsieur, de vous assurer de nou- 
veau, au nom de tous, que vous possédez toute notre 
sympathie, et dans l'espérance que vos vœux seront 
bientôt accomplis, je vous prie d'agréer l'assurance de 
mes sentiments amicaux. 

» James Lesley. » 

Le prétexte vague qui est mis en avant, la brièveté de 
ce billet semblent bien indiquer que la petite colonie de 
Wabern regrettait de s'être mêlée d'une affaire qui tour- 
nait si mal. Mme Arson était l'amie des Dœnniges et crai- 
gnait probablement quelques reproches au sujet de sa 
complaisance. En somme, tous les spectateurs de sang- 
froid, Holthoff le premier, ne pouvaient se faire grande 
illusion sur le succès des vœux de Lassalle. 

Le même jour, Lassalle écrivit à Hélène. Il espérait lui 
faire parvenir sa lettre. 

« Hélène, 

» Ce que je souffre dépasse tout ce que l'on peut ima- 
giner. Mais j'en parlerai plus tard. Le plus important, 
d'abord. 

» 1° On t'a dit qu'à cause de la situation politique de ton 
père, tu vivais sous la loi bavaroise et que, par suite, tu étais 
encore mineure. C'est faux. Aussi longtemps que tu seras 
ici, tu es majeure avec tes vingt et un ans, malgré toute 
subtilité. Chaque jour, à chaque instant, tu peux aban- 
donner de plein droit légal la maison de ton père, dans 
laquelle tu es séquestrée. Le seul fait que tu ne peux 
recevoir aucune lettre de moi, — je t'en ai écrit cinq 
inutilement, — implique une séquestration. 

u Je t'ai reconduite moi-même à ta mère, parce que je 
t'avais accordé d'épuiser d'abord tous les égards et toutes 



"Stes 



m 






r 






296 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






les voies de conciliation. Elles sont épuisées sans résultat; 
je te somme maintenant de faire usage de ton droit et de 
te placer sous ma protection et sous celle de la loi. 

« 2° Il est impossible qu'il soit vrai, comme on me l'a 
dit, que tu maies abandonné. Seule la fausse affirmation 
que tu es encore mineure a pu t'arracher une telle con- 
cession. Il est impossible que tu aies été parjure à tes 
serments, que tu aies poussé jusqu'à ce point la faiblesse. 
Tu n'as pas le droit de briser toutes les promesses si 
fermes que nous avons échangées. Tu n'as pas le droit de 
me compromettre, puisque tu m'as engagée de ta propre 
initiative dans une entreprise à laquelle je ne me prêtai 
qu'avec l'assurance que ta décision était ferme comme 
le roc. 

« 3° Voudrais-tu cependant me sacrifier à ton père ? 
C'est bien; mais j'exige, au moins, un dernier entretien 
avec toi pour apprendre mon sort de ta bouche. Je ne 
puis t' abandonner avant cela, et je ne le ferai pas. Cet 
entretien, le dernier de notre existence, tu ne peux ni ne 
dois me le refuser. 

» Tu m'as plongé dans un malheur sans nom. Je 
t'aime maintenant avec une ardeur auprès de laquelle 
tout le reste et tout le passé n'était qu'un prologue. 
Depuis mercredi soir, je t'aime jusqu'au délire. » 

Ces lignes montrent combien Lassalle doutait déjà plus 
amèrement de la fermeté de sa fiancée. Elles trahissent 
aussi la blessure de sa vanité, qui ajoutait un nouvel 
aiguillon à ses souffrances. Enfin, en implorant un dernier 
entretien, il laisse assez voir qu'il espérait exercer une 
fois encore par sa présence cette influence magnétique et 
dominatrice à laquelle Hélène ne pouvait se soustraire. Il 
ne lui fut pas permis de livrer ce dernier combat. 

Le même jour, la comtesse Hatzfeldt écrivait à Hélène 






HHBH^^^HOH 



LA LUTTE. 



297 



la lellre suivante qu'elle envoya d'abord à Lassalle. 
Celui-ci ne put la faire parvenir à son adresse, et elle fut 
retrouvée dans ses papiers. Becker prétend qu'elle fut 
corrigée plus tard par son auteur, mais sans autre raison 
valable que sa haine contre la comtesse. 

« Wildbad, 7 août. 

« Laissez-moi vous dire avant tout, chère mademoi- 
selle, combien votre bonne lettre m'a réjouie, combien 
le beau sentiment qui vous a poussée à m'écrire sitôt m'a 
profondément touchée. 

» C'est un signe certain que vous comprenez tout à fait 
l'homme que votre cœur a choisi, et la meilleure assu- 
rance pour votre bonheur mutuel. Mes vœux les plus 
ardents vous accompagneront tous deux sur la route de la 
vie; personne ne se réjouira plus profondément de votre 
bonheur que moi, je n'ai pas besoin de le dire. Depuis de 
longues années, j'ai été peut-être l'unique amie, en tout 
cas la meilleure amie de Lassalle. Il s'est tenu fidèle et 
courageux à mon côté pendant des années de souffrances, 
de luttes, de dangers. Nous fûmes presque poussés l'un 
vers l'autre par les circonstances, et souvent cette pensée 
m'a tourmentée, qu'après moi il demeurerait sur la terre 
dans l'isolement complet du cœur. 

« Je dépose à présent ce souci entre vos mains. A vous 
revient maintenant le devoir encore plus beau de lui faire 
oublier le passé, d'adoucir par votre amour et votre gaieté 
juvénile et robuste les côtés sévères de son existence, lui 
embellissant encore les plus doux. Bien des gens, même 
parmi ses ennemis, ont reconnu la puissance de son esprit, 
son énergie et son activité extraordinaires. 

« Plus ils les ont reconnus et plus ils l'ont haï, pour- 
suivi, calomnié, car le monde ne souffre pas et ne par- 



■ 










298 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



donne pas une véritable supériorité ; au contraire, il lui 
réserve ses anathèmes les plus violents. Mais cet homme 
a conservé, malgré les orages et les expériences amères, 
un cœur d'enfant, bon, affectueux, et fort pourtant. Seule 
jusqu'ici j'ai pu le savoir et en juger pleinement. 

« Vous pouvez vous appuyer avec une confiance sans 
bornes sur ce cœur, sur ce bras qui vous soutiendront à 
travers la vie. Cet appui ne vous manquera pas. Combien 
peu de femmes ont un pareil bonheur en partage ! 

« Je crains beaucoup , chère mademoiselle , de vous 
paraître un peu sévère à notre première rencontre, qui 
aura lieu bientôt, je l'espère. Les événements et les expé- 
riences de ma vie m'ont donné malheureusement cette 
apparence, qui autrefois n'était pas du tout la mienne. Ne 
vous en effrayez pas ; c'est seulement l'extérieur. Mon 
cœur n'est devenu ni dur, ni amer, et j'ai peut-être con- 
servé, plus que d'autres, la faculté de comprendre la jeu- 
nesse et de sympathiser avec elle. 

« Soyez assuré que je songe à vous, dès maintenant, 
avec les sentiments d'une mère pour une fille chérie, et 
permettez-moi de vous embrasser de tout cœur en pensée, 
en attendant que je puisse le faire en réalité. 

« Tout à vous de cœur. 

« S. de Hatzfeldt. 



IBÊ 



(1 p. S. — Vous vous accusez vous-même d'avoir privé 
Lassalle de sa cure de lait. Je trouve cela très naturel, 
mais je profite pourtant de l'avantage que vous me donnez 
sur vous par cet aveu, et je vous impose la pénitence sui- 
vante : faites tout pour amener Lassalle à se faire vac- 
ciner de nouveau et avec soin avant de rentrer à Berlin, 
où l'on dit qu'il règne actuellement une terrible épidémie 
de petite vérole. « 



LA LUTTE. 



299 



Le télégramme de la comtesse (que nous avons donné 
après la lettre de Lassalle lui annonçant la catastrophe 
du A août) est daté du 7 à trois heures Cette lettre à 
Hélène était certainement écrite avant l'arrivée de la fatale 
nouvelle, sous l'impression des confidences heureuses da- 
tées de Berne. La comtesse l'envoya cependant à Lassalle, 
peut-être uniquement pour témoigner de sa bonne vo- 
lonté. Il ne dut pas tenter de grands efforts pour la faire 
parvenir à son adresse, car le ton badin du post-scriptum 
ne convenait vraiment plus aux tristesses de la situation. 

Le 9 août, Lassalle écrivit à Holthoff deux longues 
lettres pleines de confidences précieuses. 

« Cher Holthoff, 

« Je reçois votre lettre du 7. Si je ne savais que votre 
cœur est meilleur que votre lettre, vous ne recevriez plus 
jamais de lettres de moi. Le seul mot raisonnable que 
vous écrivez, c'est qu'il est impossible de reculer. 

" Le conseil d'éviter toute démarche précipitée que 
vous me dites avoir donné à Hélène, pendant son dernier 
séjour à Berne, est bien plus mauvais que l'avis contraire. 
Malheureusement nous avons agi dans le sens que vous 
indiquiez : « rien de précipité » . Le seul parti raisonnable 
était de me rendre avec Hélène de Berne en Italie. Elle 
serait déjà ma femme devant l'Église. Le seul parti raison- 
nable était donc d'agir cette fois avec précipitation. 
Parce que je n'ai rien précipité, parce que j'ai voulu agir 
en bourgeois, avec calme et convenance, je briserai sur 
cet écueil cette vie que j'ai sauvée de tant de combats. 

« Vos prévisions sont fausses, ami. Hélène n'a, par 
malheur, aucune influence sur ses parents. Et la mère est 
au plus haut point contre moi. Lorsque Hélène entra dans 
ma chambre à la pension Bovet et me raconta que sa mère, 






300 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



acceptant l'inévitable, avait déjà circonvenu son père en 
ma faveur, je comptai que cela durerait et amènerait une 
solution amiable. Si elle ne m'avait assuré ce fait, je n'au- 
rais jamais reconduit Hélène à sa mère; je l'aurais gardée 
dans ma chambre et défendue contre son père. Comme 
elle a plus de vingt et un ans, il ne pouvait la con- 
traindre, car elle est majeure ici, et peut habiter où elle 
veut. La crainte de toute précipitation, la confiance dans 
le cœur de la mère, le désir d'éviter à Hélène un grand 
scandale m'ont conduit à ma perte. Le scandale s'est pro- 
duit malgré tout. Tout Genève sait qu'elle est venue dans 
ma chambre à la pension Bovet. Non par moi, mais toute 
la pension l'a vue entrer, puis ressortir ensuite à mon 
bras. Le général Klapka me l'a raconté l'autre jour. 

« Hélène est compromise, même si elle prend un autre 
mari. Je suis le seul homme qui puisse la relever de cette 
faute. Ainsi ces parents égoïstes compromettent leur 
propre enfant plutôt que de me la donner. La mère, 
bien loin de fléchir le père, est tout aussi prévenue contre 
moi. Avant-hier, un de ses amis, le général Bethlen, lui 
•fit visite et lui parla de l'affaire en ma faveur; elle lui 
coupa aussitôt la parole. 

a Le malheur me poursuit jusque dans les plus petits 
détails. La comtesse Goradscha, une grande amie de la 
famille, qui, à la prière de Klapka, aurait pu arranger les 
choses, est absente. D'autres le sont aussi. Mme Arson, 
de Berne, qui est tout à fait de mon parti et qui possède 
une grande influence, est retenue à Interlaken près d'une 
amie malade. Les astres me sont contraires. L'affaire 
serait très simple si j'avais seulement le moyen de faire 
parvenir une seule lettre à Hélène. Mais elle est tellement 
séquestrée que cela a été impossible jusqu'ici. Moi qui 
dans toutes les prisons, dans tous les cachots, savais 



LA LUTTE. 



301 



bientôt correspondre de tous les côtés, je n'ai pas encore 
trouvé moyen, en huit jours, de lui faire parvenir une 
seule ligne. On la cache même aux amis de la maison. 
On répand le bruit qu'elle est partie. Jeudi, M. N... me 
donna sa parole d'honneur qu'elle était partie dans la 
matinée, et samedi soir, j'ai eu le bonheur de la voir de 
mes propres yeux, de la saluer et d'en être salué. 

« Il est vrai qu'on maintient opiniâtrement vis-à-vis de 
tous qu'elle est partie aux bains de la mer du Nord ; aupa- 
ravant, l'on disait chez un parent, à Kulm. Il est possible 
en effet, qu'elle soit partie depuis samedi soir. Mais tous 
les indices font pourtant supposer qu'elle est encore ici. 

« Vous le voyez, chez ami, il ne me reste plus d'autre 
issue que de me lancer tête en avant contre la muraille ; 
alors sûrement la tète ou la muraille se briseront. 

« Un calme, une impassibilité de fer régnent dans mon 
âme depuis hier soir. Hier, j'eus encore un effrayant 
accès de larmes. Je m'affaissais comme un enfant dans la 
violence de mes sanglots. Aujourd'hui, Je suis devenu de 
fer, insensible vis-à-vis de moi-même; il ne reste en moi 
qu'une volonté glacée, solidifiée. Je terminerai cette 
partie avec le calme d'un joueur d'échec. Je me suis 
donné ma parole d'honneur de me tirer une balle dans 
la tête le jour où je devrai considérer Hélène comme 
perdue pour moi. J'ai annoncé bien haut ce serment à 
mes amis, et ils sauront, comme mes amis plus lointains, 
que c'est là, dès maintenant, une chose irrévocablement 
décidée. 

« C'est précisément dans cette pensée que j'ai puisé la 
grande et terrible impassibilité qui me possède maintenant 
tout entier. J'ai fait l'inventaire de ma vie. Elle fut assez 
brave, grande, vaillante, courageuse et éclatante. L'avenir 
me rendra justice. Ainsi, je posséderai Hélène ou bien je 






302 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



n'existerai plus et ne souffrirai plus, par conséquent. 
Dans les deux cas, je n'ai rien à perdre. Voilà la conso- 
lation profonde qui me rend fort et tranquille. 

« Je ne pourrai employer beaucoup de temps à mes 
tentatives pour obtenir Hélène. Je n'ai plus le désir, le 
loisir ni la possibilité de me défendre à Berlin contre des 
poursuites criminelles. Je n'ai pas le temps de passer six 
mois en prison, car je pourrais perdre Hélène dans l'in- 
tervalle. Il est vrai que j'obtiendrais à Berlin des délais 
pour l'accomplissement de cette peine. Mais cela ne me 
servirait à rien. Car jusqu'à ce que je possède Hélène, je 
ne puis répondre à aucun point de vue aux exigences 
dont on m'accable de tous côtés. Je ne suis pas fait pour 
le rôle d'un imbécile incapable de satisfaire aux néces- 
sités de la situation. Ainsi, il ne m'est permis de rien 
attendre du simple cours du temps. 

« Quoique je ne sois plus jeune, je pourrais combattre 
des mois et des années pour Hélène. Mais seulement à 
condition que je puisse travailler chaque jour à la con- 
quérir suivant un plan déterminé. Le jour où je ne pourrai 
plus rien faire directement dans ce but, l'affaire est ter- 
minée pour moi. 

« Laisser passer le temps et faire autre chose en atten- 
dant m'est absolument impossible. Il est donc probable 
qu'en octobre le dernier mot sera dit pour moi. Cela me 
donne une tranquillité merveilleuse. La partie sera courte 
et serrée. 

» Voici tout simplement mon plan. Je sais que vous 
êtes en tout cas incapable de me trahir. Après-demain je 
vais à Garlsruhe, voir des amis et mettre en mouvement 
le ciel et l'enfer pour... obtenir l'entremise et l'interven- 
tion du roi de Bavière auprès du père ! . . . Vous rirez de ce 
plan romanesque et j'en ris moi-même. Mais, à défaut des 



LA LUTTE. 



303 



voies raisonnables, il ne reste que les voies romanesques. 

« Pendant mon absence, toutes mes dispositions sont 
prises pour que tout se passe comme si j'étais présent, 
et pour établir une communication entre elle et moi. 
(Vous ne me trahirez pas et ne montrerez cette lettre à 
personne.) Avec une seule lettre d'elle, tout serait sauvé. 

« l'eut-être cette correspondance pourrait-elle s'établir 
d'autant mieux en mon absence. Si ces deux moyens 
échouent, je reviendrai de Munich ici pour achever la 
dernière et la plus tragique des phases du combat. Peut- 
être, — mais ce n'est pas très probable, — peut-être pas- 
serai-je auparavant à Berlin, pour appeler à mon aide et 
mettre en œuvre tout ce dont je pourrai disposer avant 
d'en venir aux moyens suprêmes et décisifs. Peut-être 
donc ne nous reverrons-nous jamais. 

« Dans cette situation, je puis me permettre de pré- 
senter quelques requêtes à votre amitié : 

« 1° Ecrivez à l'instant une lettre à la mère d'Hélène ; 
soulignez-y principalement la considération que j'ai mar- 
quée plus haut par deux traits dans la marge (I) ; 

« 2° Cherchez immédiatement à savoir par la famille 
où Hélène se trouve en réalité. Gela ne peut vous être 
difficile, puisque vous êtes si lié avec toute la famille. 
Mais, pour Dieu ! ne vous laissez pas tromper par un faux 
renseignement qu'on pourrait vous fournir à dessein. Dès 
que vous saurez exactement le lieu de son séjour cl le 
nom des parents chez qui elle se trouve, télégraphiez-moi 
ces deux noms en double, à Carlsruhe, hôtel Erbprinz, et 
en même temps à Genève, bureau restant. Signez la dé- 
pèche d'un prénom quelconque ou du mot : Willnes (le 
nom de mon secrétaire). 



(1) A savoir : Hélène csl compromise et tout Genève le sait. 



304 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



« Si elle est ailleurs qu'ici et que je le sache, une 
espérance nouvelle ramènera la vie dans mon cœur ; j'ai- 
merais mieux pourtant quelle fut ici. En quelque lieu 
qu'elle soit, mes relations s'étendent sur l'Allemagne, la 
Belgique et la France, et ce sont des amis enthousiastes 
dont je dispose. Autre avantage : il est vrai que j'ai entassé 
ici des moyens d'action si nombreux et si excellents qu'il 
me faudra des semaines pour en réunir de semblables 
dans une autre ville ; mais, en revanche, il est impossible 
qu'elle soit ailleurs aussi impitoyablement séquestrée 
que par ses despotiques parents. D'autres ne l'oseraient 
pas. Pour ces parents eux-mêmes, cela constitue un délit, 
puisqu'elle est majeure. 

a Je me suis déjà assuré l'appui des membres les plus 
éminents du gouvernement de cette ville ; le procureur 
général serait tout prêt à pénétrer de vive force dans la 
maison, et à mettre Hélène en liberté. Mais nous ne nous 
sommes pas encore mis d'accord sur le moyen de justifier 
ma présence pendant cette visite domiciliaire. Et, sans 
ma présence, je n'ose pas laisser accomplir cet acte. Car, 
loin de ma présence, le procureur lui demandant si elle 
veut abandonner la maison paternelle, si elle y demeure 
librement ou par contrainte, elle n'oserait pas, sous la 
pression de ses parents, donner la réponse désirable. En 
ma présence seulement, elle en aura le courage. Et ce 
coup ne doit manquer à aucun prix. S'il manquait, il 
augmenterait seulement notre amertume. J'y ai donc 
renoncé, à moins que l'on ne trouve un moyen de m'in- 
troduire près d'elle. 

» 3° A l'instant, j'imagine encore un moyen qui pour- 
rait avoir beaucoup d'action. En conséquence, je vous 
adresse une troisième prière. 

a Lorsqu'elle me fit appeler au Righi, Hélène me 



■■■■HOTM 



LA LUTTE. 



305 



raconta que Bœckh était un ancien ami de son père. Et 
Bœckh est toujours Bœckh (1). Rendez-vous donc chez lui 
de ma part. Racontez-lui toute cette extraordinaire et 
tragique histoire. Vous pouvez même lui montrer celle 
lettre... Ou plutôt, mieux encore, je vous impose absolu- 
ment (si vous voulez me rendre ce service) d'aller le trou- 
ver chez lui, de lui donner cette lettre et de la lui laisser. 
Pour accomplir mon vœu et l'accomplir de la seule ma- 
nière qui puisse être utile et efficace, il doit voir de ses 
propres yeux dans quel état je suis, ce qui est en question 
pour moi, et quel service il peut me rendre. 

« Priez-le donc en mon nom d'intervenir pour moi 
auprès de M. deD..., ou tout au moins de lui écrire qui je 
suis et ce que je suis. En effet, le malheur est que cet 
homme me tient vraiment pour un « bohémien » . Il a 
même déclaré à Hélène que c'était ma situation person- 
nelle et non pas ma situation politique qui l'éloignait de 
moi (elle me l'a écrit mercredi, au moment de venir se 
réfugier près de moi). Ses cousins et cousines de Berlin 
lui ont mis dans la tête des histoires épouvantables sur 
mon compte. Il a raconté ici au chef de la police que 
j'étais un « agent provocateur » , et, à un de ses amis qui 
est maintenant lié avec moi, il a dit : « Il y a eu des con- 
« damnations criminelles contre lui. » Il parait croire 
que j'ai été condamné dans le procès de la Cassette, où 
je fus acquitté ; je n'ai jamais eu d'autres condamnations 
que pour délit de presse et de parole. 

« Il continua : « // est riche, il est m'ai, mais il ne veut 
« épouse?- Hélène que pour se fonder, par cette alliance, par 
« l'entrée dans ma famille honorable, une existence honnête. » 
Pensez donc ! Quelle idée ! Moi qui ne voudrais pas un 



(1) C'est-à-dire : l'influence de ce savant illustre doit être grande 



306 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



1 



iota de cette famille, si elle ne détenait Hélène, ce tré- 
sor ! Moi qui, après mon mariage avec Hélène, n'aurai 
pas le moindre rapport avec toute la famille, moi qui ne 
veux ni la voir ni en être vu, je penserais à me créer par 
cette famille une existence honnête ! 

» Hélène lui avait aussitôt répondu avec la plus grande 
indignation : « Il ne veut que moi ! Il ne veut pas de 
« votre famille ; il n'y entrera jamais ! » Tout fut vain. Il 
me tient donc réellement pour un « bohémien « , et cela 
seul explique sa conduite incroyablement blessante vis- 
à-vis de moi. Je lui ai écrit dans l'intervalle de trois jours 
deux lettres, les plus pressantes, mettant en œuvre le ciel 
et la terre pour obtenir, non pas Hélène, mais seulement 
un entretien avec lui. Il ne m'a même pas répondu. 

o II ne sait donc vraiment pas le moins du monde à 
qui il a affaire. Ses cousins ne lui ont appris que des hor- 
reurs sur mon compte. Ce que j'attends de Bœckh, c'est 
qu'il lui écrive, qu'il lui ouvre les yeux sur mon carac- 
tère, et qu'il intervienne en ma faveur près de lui. La 
chaleur de son cœur lui dira le reste, lui indiquera ce 
qu'il faut écrire et comment il doit l'écrire, pour que 
sa lettre soit efficace. Nul homme ne me connaît mieux 
que Bœckh. De plus il m'aime, et il sait que je puis encore 
servir les miens, et que je le ferai. Il ne voudra pas me 
laisser sombrer dans cette ridicule histoire, comme Pyr- 
rhus qui, sorti sain et sauf de tous les combats, fut tué 
par une vieille femme armée d'une tuile. 

« Si Bœckh promet de s'occuper de moi , télégraphiez- 
moi à Carlsruhe, Erbprinz : « Promis. » Envoyez-moi plus 
de détails sur ce sujet et aussi votre réponse à la pré- 
sente lettre : Carlsruhe, poste restante. 

u L'intervention de Bœckh serait très efficace et me 
sauverait peut-être d'un seul coup. Peut-être n'est-il pas 



LA LUTTE. 307 

à Berlin. Je suis cette fois si convaincu de ma mauvaise 
étoile, moi qui, d'ordinaire, ai tant de confiance dans la 
victoire, que je croirais volontiers qu'il est absent. S'il est 
parti , demandez chez lui son adresse et envoyez-lui : 
1° cette lettre ; 2° l'éclaircissement nécessaire ; 3° la lettre 
qu'Hélène vous écrivit de Wabern. Adieu, je dois sortir. 

« Votre 

« F. Lassalle. h 

« P. -S. — Bœckh me pardonnera de ne pas avoir écrit 
à lui-même. Il comprendra qu'il m'est impossible, dans 
cette situation, de composer une lettre suivie, comme il 
faudrait le faire pour lui écrire. Dites-lui aussi par quel 
stupide excès de délicatesse, de loyauté et de déférence 
pour ses parents, j'ai perdu Hélène, que j'ai eue huit 
jours entre les mains à Wabern et que j'aurais pu enlever 
avec la plus grande aisance et de son propre consente- 
ment. » 



Nous allons donner à cette place la lettre que le phi- 
lologue berlinois Bœckh adressa, non pas à M. de Dœn- 
niges, mais à Holthoff. Elle est tout à l'honneur de Las- 
salle, mais, écrite le 23 août, elle serait parvenue trop 
tard au diplomate bavarois , et ne lui fut même pas en- 
voyée. On y sent aussi que Bœckh jugeait de sang-froid la 
situation difficile où s'était placé son protégé. 

« Honoré monsieur 

h En vous renvoyant ci-joint les papiers que m'a remis 
Gneist (1), je me sens dans un pénible embarras. On 
souhaite que dans cette affaire de famille je donne mon 

(1) Gendre de Bœckh. 













308 ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

opinion sur M. Lassalle, et cela dans une lettre à M. de 
Dœnniges. L'intervention d'un étranger dans ces ques- 
tions a certes quelque chose de très délicat, même quand 
:cet étranger tiendrait de près à la famille. 

« Cela n'est pas, dans le cas présent, et, si je hasar- 
dais une démarche qui eût seulement l'apparence d'une 
telle intervention, M. de Dœnniges m'éconduirait avec 
raison. 

« Rien n'empêche, au contraire, que je me prononce 
vis-à-vis de tous sur M. Lassalle, et je n'hésite pas à 
déclarer que vous pouvez faire de cette lettre l'usage 
qu'il vous plaira. Je suis en relation avec M. Lassalle 
depuis de longues années ; ces relations ont été encore 
resserrées par Alexandre de Humboldt, qui faisait grand 
cas de lui et s'efforçait de le défendre contre toute 
attaque. Je tiens M. Lassalle pour un esprit éminent, pos- 
sédant des vues profondes dans les domaines les plus 
divers ; l'acuité et la pénétration de son jugement sont 
extraordinaires, et il y joint des dons d'écrivain aussi 
exceptionnels. Quant à son œuvre politique, je suis con- 
vaincu qu'il agit de son mieux, suivant sa conviction et 
selon sa conscience, qu'il n'est l'instrument de personne, 
mais poursuit son but avec une indépendance entière, 
sans épargner les sacrifices et en bravant tous les dan- 
gers. Ceux-là seuls qui s'attachent aux considérations de 
la prudence peuvent lui faire un reproche de marcher 
droit devant lui, sans regarder à droite ni à gauche. Il 
possède beaucoup de qualités aimables, et je reconnais que 
j'ai toujours été attiré vers lui par sa conversation vive 
et spirituelle. Puissent ces constatations vous suffire, et 
puissent-elles suffire aussi à M. Lassalle, qui, à la vérité, 
est instruit depuis longtemps de mon opinion sur lui et 
de mes dispositions à son égard. Ce que je dis ici sur son 



mmm 



LA LUTTE. 



309 



compte, je le lui ai déjà dit à lui-même, de vive voix et 
par écrit. 

« Agréez, etc. 

« A. Boeckh. 

« Berlin, le 23 août 1864. » 



Le même jour 9 août, vers le soir, Lassalle adressait 
encore à son ami Holthoff cette lettre presque aussi 
longue et plus agitée que la première : 

« Cher ami, 

« Si vous avez encore dans le cœur une ombre d'affec- 
tion et de sympathie pour moi, s'il reste seulement en 
vous une étincelle de pitié, vous ne serez pas assez inhu- 
main, assez insensible pour repousser mes prières. A peine 
ai-je terminé la longue lettre que je vous ai adressée à 
midi, et ce soir me voici de nouveau à ma table pour 
vous écrire, avec des torrents de larmes. Mon calme fac- 
tice de ce matin a succombé à une terrible nouvelle. Mes 
souffrances sont indescriptibles. Je me demande s'il ne 
vaudrait pas mieux courir à l'instant me jeter dans le lac 
et m'épargner ainsi ces tortures infernales de plusieurs 
semaines, qui seront au bout du compte inutiles. 

» Vous me connaissez pourtant, cher Holthoff, vous 
savez que j'ai quelque virilité. Où est-elle, à présent, dans 
une telle situation? Ce que je souffre est si terrible, qu'un 
meurtre en serait expié depuis longtemps déjà. Je suis 
anéanti. Gela est extraordinaire. Moi qui, autrefois, dans 
les cas les plus difficiles et les plus désespérés, sentais 
toujours ma poitrine gonflée des plus folles espérances de 
victoire, cette fois, au premier instant de la catastrophe, 
devant un obstacle bien plus faible que ceux que j'ai cent 
fois surmontés, je n'ai senti dans mon cœur que les plus 



310 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



noirs pressentiments. Oh! je ne suis plus Lassalle, je ne 
suis plus même son ombre; je suis condamné à succomber 
cette fois. Je rugis vers Hélène comme une lionne privée 
de son petit. Je m'emporte contre moi-même. Je me 
sens anéanti, épuisé, trois fois rompu. Je suis brisé, brisé. 

« Si quelqu'un m'eût dit qu'à mon âge je pouvais res- 
sentir une si extraordinaire passion, laissant si loin, si loin 
derrière elle toutes les descriptions poétiques que j'ai pu 
lire, combien je l'aurais raillé! 

« Maintenant, au fait. Ce qui m'a donné cette terrible 
secousse, c'est une nouvelle arrivée il y a trois heures. Un 
intermédiaire m'annonce que le nouveau domestique qui 
est entré chez les Dœnniges depuis trois jours, depuis 
lundi, a été enfin gagné à notre cause. Il déclare qu'Hé- 
lène n'est plus là, qu'elle est partie depuis dimanche. 

« Mon sang se glaça à l'annonce de ce départ, et j'eus 
peine à me traîner jusque chez moi. Partie sans que je sache 
où! Déjà, dans ce « partie », il y a une immense menace. 
Ici, elle est majeure; ailleurs, mineure. Ici j'ai fait venir 
un ami habile et résolu, qui ne peut me suivre en Alle- 
magne. Ici j'ai trouvé un avocat de la plus grande expé- 
rience. Tout cela ne serait encore rien. Mais « partie sans 
« savoir où » ! C'est un coup de tonnerre. Gela paralyse et 
écrase comme la foudre. Oh! combien de temps me fau- 
dra-il marcher, cherchant sur la face de la terre? Je 
tremble jusque dans les fibres les plus profondes de mon 
être, à la pensée de l'angoisse meurtrière qu'il me faut 
encore souffrir. Depuis ces derniers jours seulement je 
connais la douleur. Depuis ces derniers jours je comprends 
qu'on puisse être assez lâche pour la redouter. 

« J'ai deux prières à vous présenter, Holthoff. Si vous 
n'y répondez pas, il y a moins d'humanité dans votre cœur 
que dans un rocher : 






LA LUTTE. 



311 



« 1" Cherchez aussi vite que possible à apprendre (par 
Mme Wolff ou autre) où elle est, et télégraphiez-le-moi à 
Garlsruhe, bureau restant, ou Erbprinz. 

« 2° Envoyez-moi immédiatement à Garlsruhe, poste 
restante, une description exacte de tous les parents d'Hé- 
lène, en mentionnant leur titre et leur position, leur de- 
meure, leurs prénoms et leurs noms de famille, leur degré 
de parenté. Alors je saurai bien découvrir près de quel 
membre de sa famille elle a été conduite. Pourtant, cela 
demandera encore bien du temps, car j'aurai de la peine 
à mettre en mouvement d'un seul coup assez de gens pour 
pouvoir les envoyer partout à la fois. (Gomment s'appelle 
le parent à Kulm? Quel Kulm est-ce là? Dans la Prusse 
orientale? Quelle est sa parenté? Qu'est-il? Sa famille 
est-elle considérable ? Combien de filles , de fils , eta. ? 
Tout ce qui se rapporte àlui me paraît surtout important.) 

« Pitié, cher Holthoff, et envoyez-moi cette liste. Vous 
serez cruel si vous tardez un seul jour. 

« Il est possible que cette nouvelle ne se confirme pas. 
Mais elle parait, cette fois, très vraisemblable et s'accorde 
avec beaucoup, beaucoup d'indices. Quelle affreuse exis- 
tence je me suis préparée, par ma loyauté et ma délica- 
tesse! Hélène serait aujourd'hui ma femme si je n'avais 
songé qu'à moi. Maintenant, il me faut errer à travers 
l'Europe pour suivre ses traces. H y a dans cette pensée 
quelque chose qui pourrait conduire à la folie. 

« Vous dites dans votre lettre que, du moins, je suis 
sûr d'Hélène. cher ami, vous n'avez même pas l'idée 
des preuves d'amour qu'elle m'a données. Et cependant 
elle est trop faible pour qu'on puisse être vraiment assuré 
d'elle. Elle n'est pas faite pour la lutte ; elle est trop molle 
et trop flexible. Si elle pouvait m'abandonner ! Oh! celte 
idée, c'est l'enfer! 






312 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« Je ne puis plus trouver de consolations dans la pensée 
quelle serait alors devenue indigne de moi. Je l'aime 
bien, bien, bien trop furieusement pour me consoler par 
des abstractions. Et n'est-ce pas déjà une grande faiblesse 
que de ne pas m'avoir fait parvenir un billet, pas un mot? 
Peut-elle être si abandonnée qu'elle ne m'ait donné quel- 
que nouvelle ? Et si elle est aussi craintive, aussi affaissée, 
si elle se laisse opprimer de la sorte, où en serons-nous 
après des semaines et des mois? Ne se laissera-t-elle pas 
entièrement subjuguer? Si elle m'abandonnait ! Cette 
pensée suffirait à empoisonner le sang. Oh! instruisez-moi 
bien vite. Je suis dans une misère sans nom. Votre 

« F. Lassalle. « 



■ 



Qu'ajouter à des lignes si éloquentes? Elles peignent les 
péripéties du drame et leur contre-conp, à la fois exagéré 
et incohérent, dans le cœur malade qu'elles torturent. A 
part les lettres de Lassalle, nous n'avons d'autre témoi- 
gnage sur ces journées terribles que le récit très suspect 
d'Hélène. Qu'ya-L-il donc de mieux à faire que de laisser 
la parole à l'acteur principal, qui tient son rôle avec une 
si poignante sincérité ? 

Il écrivit le lendemain pour Hélène la lettre suivante : 

« Genève, 10 août. 

" Pendant que d'autres lettres plus explicites cherchent 
à pénétrer vers loi par d'autres chemins, M. Lesley doit 
te porter celle-ci. Il faut qu'elle soit courte, et je ne puis 
t'écrire que les points principaux, d'une manière aussi 
concise que possible : 

« 1° On t'a persuadé que tu es mineure même ici, 
parce que tu serais soumise au droit bavarois, à cause de 
la situation diplomatique de ton père. C'est faux. On t'a 



IMHBH 



LA LUTTE. 



313 



trompée. Aussi longtemps que tu seras à Genève, tu es, 
malgré tout, majeure. Tu peux, tous les jours, de plein 
droit, abandonner la maison de ton père, dans laquelle tu 
es séquestrée. Le seul fait que tu ne peux sortir à ta vo- 
lonté et recevoir des lettres ou des visites à ton gré con- 
stitue séquestration, dans le sens légal du mot. 

« Je t'ai reconduite moi-même à ta mère, pour épuiser 
d'abord toutes les voies de la conciliation et de la délica- 
tesse. Elles sont épuisées, et je te somme maintenant de 
faire usage de ton droit. D'après l'article 372 du code 
civil français, tu ne dois plus, en droit, à ton père la 
moindre obéissance et tu es aussi libre que lui. 

« 2° Pour obtenir en fait ta liberté, tu n'as qu'à adres- 
ser à Ambéruy (l'avocat de Lassalle) une demande écrite 
et signée de ton nom en toutes lettres, dans laquelle tu 
lui déclareras « que tu veux quitter la maison de ton 
« père, dans laquelle tu.es retenue contre ta volonté, où 
" tu ne peux recevoir aucune lettre, aucune visite à ton 
« gré; que tu le pries de s'adresser aux autorités compé- 
« tentes pour te délivrer, et que tu as l'intention de 
« prendre une demeure personnelle " . 

« Envoie-moi cette lettre; ou, si cela t'est plus facile, 
adresse-la à M. Ambéruy, avocat, rue du Marché, 34. 

« 3° Délivrée de cette manière, tu peux choisir un do- 
micile à Genève, signifier chaque mois ton acte respec- 
tueux, et, dans trois mois, tu seras ma femme devant la 
loi. Mais je sais une voie beaucoup plus courte. Six jours 
après ta délivrance, tu pourrais être ma femme par un 
moyen pleinement légal. Je connais un prêtre qui nous 
unira immédiatement, par les liens indissolubles de 
l'Église, sans le moindre acte ou chiffon de papier (1). 

(1) Lassalle songeait au chapelain de Garibaldi, comme nous l'avons vu, 
et il croyait à tort Hélène catholique, alors qu'elle était protestante. 







■■vx 



m 



314 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



M 



« 4° Tout dépend d'un seul point. II ne faut pas que 
tu quittes Genève, territoire de droit français. Car, tout 
d'abord, en Allemagne, tu redeviendrais mineure ; et, en 
second lieu, j'ai mis à l'œuvre ici tout un monde d'amis 
et d'auxiliaires. Certes, je reprendrais la lutte partout ail- 
leurs ; mais qui sait combien de semaines s'écouleraient 
avant que j'aie réuni, dans un autre lieu, autant de 
moyens d'action efficaces? Oppose-toi donc à tout dépla- 
cement avec la plus grande énergie. 

« 5° Si, malgré tout, on te contraint, il faut utiliser pré- 
cisément cette occasion pour ta délivrance. Il suffit alors 
que tu m'adresses, aussitôt que possible, une demande 
signée, me priant d'empêcher ton départ forcé. Tu m'in- 
diqueras aussi le lieu du départ et le moyen de transport 
(bateau à vapeur, chemin de fer, etc.). Avec l'aide de mes 
amis et des autorités, je te délivrerai alors dans la gare et 
même dans les bras de ton père. 

« 6° Le 12, je pars pour Carlsruhe. Naturellement, ce 
n'est que pour y faire des démarches qui te concernent. 
Mais, même loin de toi, je reste présent, car je laisse 
comme représentant mon ami le colonel W. Rustow, de 
Zurich. Tu dois te confier à lui comme à moi-même. En 
toutes circonstances, sans exception, tu dois l'écouter et 
lui obéir. 

» Or, quand je serai parti, ta réclusion deviendra bien 
moins sévère. Après le 12 de ce mois, dès que tu trouveras 
moyen d'envoyer des lettres au dehors, écris au colonel 
Rustow. Adresse l'enveloppe extérieure à M. Ambéruy, 
avocat, rue du Marché, 3-4. Suis toutes les indications de 
Rustow comme si elles venaient de moi-même. Il me 
représente complètement. 

« 7" S'il arrivait qu'on voulût te faire partir après le 12, 
quand je serai absent, écris à Ambéruy, avertis-le, donne- 



LA LUTTE. 



315 



lui le détail du départ et la commission écrite de l'empê- 
cher, parce qu'il a lieu contre ta volonté, et que tu as plus 
de vingt et un ans. De plus, joins à cette première lettre 
une lettre au colonel Rustow, en lui disant la même chose, 
et en lui donnant la même commission. Tous deux te dé- 
livreront aussi bien que moi. 

« 8° Tout est sauvé, si nous réussissons d'abord à établir 
une correspondance sûre entre toi et moi, — ou entre toi, 
Rustow ou Ambéruy. Lesley te remettra cette lettre. Je 
chercherai à t'en faire tenir une autre demain, par 
M. Vaucher , qu'Ambéruy a intéressé à notre amour. 
J'espère qu'il acceptera la commission. Tu peux m'adresser 
par Vaucher les lettres que tu m'écriras. Mais celles que 
tu enverras à Rustow après le 12, date de mon départ, 
par l'intermédiaire de Vaucher (qui ne doit rien savoir du 
colonel), adresse-les jusqu'à nouvel ordre, extérieurement 
à Ambéruy, à l'intérieur à Rustow. 

« 9° Il est impossible que ce que l'on m'a dit soit vrai, 
et que tu m'aies abandonné. Seul le mensonge de ta mi- 
norité a pu t 1 arracher une telle concession, une telle 
déloyauté. Il est impossible que tu soies parjure à tous 
tes serments, que tu pousses jusqu'à ce point la faiblesse. 
Tu n'as pas le droit de briser toutes les assurances que 
nous nous sommes si fermement données. Tu n'as pas le 
droit d'abuser si honteusement de l'excès d'égards et de 
délicatesse par lequel je t'ai rendue à ta mère. Tu n'as 
pas le droit de me compromettre, après que tu m'as, de 
ta libre initiative, engagé dans cette entreprise; car je fus 
décidé par l'assurance que ta résolution était ferme 
comme le roc. 

« C'est seulement dans la nuit de mercredi à jeudi que 
j'ai pris conscience de mon amour pour toi. Ce fut comme 
une révélation. La souffrance a brisé l'enveloppe de calme 









316 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



1 



relatif dont le bonheur m'entoure d'ordinaire, et mon 
amour s'est élancé au dehors, comme un terrible et gigan- 
tesque fantôme. Je bénirai la brutalité de tes parents si je 
t'obtiens. Car ces souffrances infinies qui me dévorent à 
cause de toi mont d'abord donné conscience de ce que tu 
es réellement pour moi. 

« Hélène, si tu pouvais m'être infidèle, si, oublieuse 
de tes serments, tu pouvais renoncer à moi, tu ne serais 
plus digne de ce que je souffre pour toi. Calme-moi par 
une seule ligne. La pensée que tu m'abandonnes m'amène 
au seuil de la folie. Lesley le dit lui-même. Alors, tout 
serait mensonge, et rien ne mériterait plus d'être cru en 
ce monde. 

« Hélène, tu es aimée jusqu'à la fureur, avec les tor- 
tures du désespoir. Dis-moi dans une seule ligne que tu 
restes ferme. 

« Tes lettres à MmeArson, qui est à Interlaken, ne me 
sont point parvenues. » 



Si Hélène eût reçu cette lettre, si elle eût été encore à 
Genève le 10 août, et, enfin, si elle fût restée ferme dans 
sa résolution, les conseils de son amant auraient pu leur 
donner à tous deux le bonheur. Mais aucune de ces trois 
conditions n'était remplie à ce moment, et le fait même 
que Becker a trouvé cette lettre dans les papiers de Las- 
salle indique qu'elle lui fut probablement rendue, sans 
être parvenue à son adresse. On voit qu'il croyait encore 
Hélène à Genève, et qu'il attachait une grande impor- 
tance à ce fait. 11 fut détrompé définitivement le lende- 
main, comme en témoigne cette lettre à Holthoff : 



« Les nouvelles que je viens de recevoir sont bien, 
bien plus mauvaises que tout ce qui a précédé. Je croyais 



LA LUTTE. 



317 



être au désespoir hier ; je ne sais qu'aujourd'hui ce qu'est 
le désespoir. 

« Écoutez ! Tout le monde est parti, le père, la mère, 
la sœur et Hélène. Il ne reste à la maison que les petits 
enfants. Le père est parti, dès dimanche, avec elle et sa 
sœur. La mère était restée. 

« Hier soir, par le dernier train, est arrivé un mon- 
sieur, un bel homme, teint brun, cheveux noirs. C'est le 
Valaque. Hélène lui avait donné son congé de Wabern. Il 
semble que c'est là ce qui l'amène, ou bien un télégramme 
de la famille. Ce matin, à sept heures, la mère est partie 
avec lui. 

« D'après tout un ensemble de petites circonstances, 
il est probable qu'elle veut marier quelque part Hélène 
avec ce Valaque, que je tuerai en duel, en ce cas. S'il se 
dérobe à ma provocation, je l'abattrai dans la rue, 
comme un chien enragé (1)... 

« En présence de ces nouveaux faits, Holthoff, je vous 
demande un nouveau service. Ecrivez au père. Demandez- 
lui une seule chose, en votre nom et au mien : non pas 
Hélène, mais seulement trois mois de délai. Qu'il ne la 
marie pas avant trois mois, qu'il me donne trois mois 
pour obtenir son consentement, son propre consentement. 

« Représentez-lui qu'une série effrayante de crimes et 
d'événements tragiques sortirait d'une action précipitée. 

(1) L'éditeur des Souffrances de Lassalle a supprimé un passage en cet 
endroit, et il écrit en note : « Certains faits accomplis dans la maison d'IIé- 
« lènc sont mentionnés là, qui non seulement restent absolument sans 
■ preuves, mais sont de plus tout à fait invraisemblables et reposent sans 
« doute sur le rapport des observateurs aposlés par Lassalle. » — On peut 
supposer que ce passage rapportait, entre autres choses, une confidence de 
la cuisinière des Dœnniges, d'après laquelle l'ambassadeur aurait été jus- 
qu'à trainer sa fille par les cheveux. — En effet, on verra plus tard que 
cette lettre de Lassalle à Holthoff tomba par hasard entre les mains de 
M. de Dœnniges, et que le passage, supprimé en cet endroit, le mit dans la 
plus violente colère. 






MM 




318 



ETUDES SUR FEBDINAND LASSALLE. 



I 



Je tuerai son mari, et je m'enfuirai avec elle en Amérique. 
Je ne demande au père que trois mois. Si je n'ai pas 
obtenu son consentement à ce moment, eh bien, il fera 
alors ce qu'il voudra et ce qu'il pourra. 

« S'il me donne ces trois mois, je suis sauvé. J'obtien- 
drai du roi de Bavière non seulement une intervention, 
mais un ordre positif. On devra me la donner pour femme 
à l'instant. Il y a encore assez d'hommes dans la nation 
qui feront l'impossible pour me sauver, quand ils sauront 
que mon existence est en jeu. On décidera le Roi. Mais il 
me faut ce misérable délai de trois mois. 

« Si vous lui écrivez avec insistance dans le sens que 
je vous ai indiqué, si vous ne lui demandez qu'une trêve 
de trois mois pour me donner le temps d'obtenir son con- 
sentement, si vous lui représentez les suites terribles qui 
résulteraient pour sa fille elle-même du mépris de ses 
vœux et des miens, il ne pourra nous refuser ; d'autant 
plus que son acquiescement ne lui cause pas le moindre 
préjudice. Il s'accorde seulement du temps à lui-même, 
pour éviter une action précipitée qui attirerait des mal- 
heurs infinis sur sa famille. 

« Je déciderai le Roi. J'espère, si tout va bien, arriver 
avant huit jours à Munich. Si vous pouvez, vous ou Bœckh, 
me donner, pour cette ville, des lettres qui soient utiles 
à mon projet, tant mieux. 

« Ne perdez pas un instant pour écrire à M. de D... 
La vie ou la mort peuvent dépendre d'une heure. 

« Réponse poste restante à Carlsruhe, où je me rends 
demain. 

« Votre ami désespéré, 

« F. L. » 



Cette lettre montre, plus encore que les précédentes, 



LA LUTTE. 



319 



le désordre qui régnait dans l'esprit de son auteur. M. de 
Drenniges, alors triomphant, n'avait aucun motif pour 
faire tout à coup une aussi immense concession. Au mo- 
ment même où Lassalle semblait avoir toutes les chances 
de victoire entre les mains, le diplomate avait assez 
montré qu'il n'entendait pas garder vis-à-vis de lui le 
moindre ménagement. Pourquoi donc, alors qu'il était 
certain d'avoir converti sa fille à ses vues, aurait-il cédé à 
des menaces qui devaient lui sembler puériles? Cette idée 
de délai fut, d'ailleurs, abandonnée par Lassalle aussi 
rapidement qu'elle avait été conçue. 

Le lendemain, avant de quitter Genève, il écrivit en- 
core à Hélène la courte lettre qu'on va lire. Elle était des- 
tinée à lui parvenir en même temps que celle du 7, dont 
nous avons donné la traduction. 



« Vendredi 12 août. 

« Je t'ai écrit dimanche soir la lettre ci-jointe. Lundi, 
on m'apprit que tu étais partie, ce qui m'empêcha de te 
l'envoyer recommandée, comme je voulais le faire. — 
Depuis mercredi, il n'est que trop certain que tu es partie. 
Mais cette lettre te suivra, ou bien tu la trouveras à ton 
retour. 

» Jeté l'envoie donc, bien que je sache que ton père la 
lira sûrement, même si elle arrive jusqu'à toi. Qu'il la lise, 
si du moins tu la lis à ton tour. — Je te répète donc tout 
ce que je t'ai dit dans la lettre ci-jointe. 11 faut, en tout 
cas, que tu m'accordes l'entretien que j'y réclame. 

« Je pars aujourd'hui, ou demain de très bonne heure, 
pour Carlsruhe, car le chemin qui mène à ta conquête 
passe à travers l'Allemagne. Réponds-moi à Carlsruhe. — 
Si tu m'accordes un entretien, je vole vers toi le plus ra- 
pidement possible. 



M 






320 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« Je ne croirai que tu m'abandonnes qu'après l'avoir 
entendu de ta propre bouche ; une lettre ne me suffira 
pas. 

« Mais, si tu me restes fermement attachée, comme j'en 
suis convaincu, nulle puissance terrestre ne pourra nous 
séparer. — On ne peut te contraindre à un mariage. 
Comme fille majeure (et tu l'es ici, malgré la situation di- 
plomatique de ton père), tu as le droit, à chaque instant, 
d'abandonner sa maison. Si l'on t'entraîne en Allemagne, 
bien que tu y sois mineure, on ne peut pourtant te con- 
traindre à un mariage. Il suffit que tu dises « non» au 
moment décisif. 

« Courage donc! même loin de toi, je suis à tes côtés 
pour l'éternité. Si tu me gardes ta foi, nulle puissance ne 
réussira à nous arracher l'un à l'autre. Je ne pense plus à 
rien, je ne fais plus rien qui ne se rapporte à toi. Triom- 
phe ! mon amour pour toi dépasse tout ceux que la poésie 
et la légende ont jamais chantés. 

« Reste ferme, et^'e me charge du reste. » 

Le même jour, Lassalle donnait, devant notaire, ses 
pleins pouvoirs au colonel Rustow, pour tout ce qui tou- 
chait son projet de mariage. 11 lui remettait aussi pour 
Hélène un court billet d'introduction. 

Lassalle ne quitta Genève que le 1 3 août de bonne heure . 
Il coucha probablement à Bâle(l), où il eut une entrevue 
avec son ami, le poète Georges Herwegh. Il lui avait 
adressé, la veille, le télégramme suivant, reproduit dans 
la récente publication de Marcel Herwegh, fils du poète : 

« Il faut absolument que vous soyez demain samedi aux 
Trois Rois, où j'arriverai à dix heures du soir pour passer 



(1) Becker dit à Olten. 



Hutfi 



LA LUTTE. 321 

la nuit. Nul refus ou changement n'est possible. Réponse 
télégraphique Genève, pension Bovet. 

« Lassalle. » 

A la suite de cette dépêche, Herwegh, écrit son fils, se 
mit immédiatement en route. — «Il employa tous les 
moyens pour apaiser Lassalle, qui, toute la nuit, se pro- 
mena de long en large, plongé dans le désespoir et pleu- 
rant comme un enfant. Il croyait encore à tout ce qu'on 
lui racontait des mauvais traitements auxquels Hélène de 
Dœnniges était exposée à cause de lui... Ils se séparèrent 
au matin, après qu'Herwegh lui eût remis, sur son désir, 
quelques lignes pour Richard Wagner, qui devait lui ob- 
tenir l'appui du roi de Bavière. Lassalle avait adressé la 
même demande à Hans de Bulow. « 

Il arriva le 14 dans l'après-midi à Carlsruhe, où la 
comtesse Hatzfeldt l'attendait depuis le 9, et il écrivit le 
15 à Rustow. 

» Cher ami, 

a Arrivé ici hier. — Pas encore de dépêche de toi. 
Vous ne savez donc toujours rien de nouveau? Hofstetten 
est ici. Je pars avec lui demain pour Munich. 

« J'ai vu hier Humbertà Bâle. Hélène n'y a pas passé. 
Elle n'a donc pas encore quitté la Suisse. Humbert est 
maintenant à Berne... Envoie-le, lui ou Lombard, ou tous 
deux, si c'est nécessaire, sur toute la côte du lac. Il faut 
aussi chercher sur la rive française. » 

On voit que Lassalle avait mis sur pied toute une po- 
lice secrète pour apprendre où se trouvait la famille de 
Dœnniges. Il termine ainsi : a Si Hélène te demande une 
lettre, envoie aussitôt la grande, celle qui devait passer 

21 



m 






322 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






par Ambéruy, ou la petite, celle qui devait passer par 
Lesley, mais plutôt la première, celle d'Ambéruy. » 

Ces deux lettres, dites d'Ambéruy et de Lesley, vont 
tenir désormais une grande place dans la correspondance 
de Lassalle. Nous les avons traduites à leur date, du 7 et 
du 10 août, la première en partie seulement, comme la 
donne Becker. 

Le même jour, le 15 août, Rustow rendait compte à 
son ami de la situation à Genève dans une lettre assez 
confuse, comme tout ce qu'écrit le colonel. Il raconte une 
entrevue avec une certaine MraeN... à laquelle il espérait 
acheter des renseignements sur Hélène. Voici la fin de sa 
lettre . 

« En lisant toutes mes lettres, ne perds pas de vue que 
je veux t'apprendre aussi exactement que possible tout ce 
qui se passe, afin que tu ne sois pas pris au dépourvu. 
N'y lis que ce qui s'y trouve. Souviens-toi toujours que les 
faits font quelquefois prévoir des conséquences fausses. 
— Ne me raille pas pour ces sages remarques, ou, si tu 
peux en rire, tant mieux. » 



C'est encore le 15 août qu'Holthoff adressait de Berlin 
à Lassalle une lettre qui devait porter à son comble le 
désespoir de ce dernier, malgré les encouragements qui 
lui sont prodigués. 

« Cher ami, 

» J'étais parti d'ici vendredi soir pour quelques jours, 
et je reviens à l'instant, lundi dans l'après-midi. Je trouve 
quatre lettres qui me préoccupent au plus haut degré. 
Trois sont de vous, etla dernière de celles-ci est dans une 
enveloppe datée du 1 1 . Actuellement, je ne fais rien jus- 
qu'à ce que j'aie d'autres instructions de vous. — La qua- 



LA LUTTE. 



323 



trième lettre est d'Hélène, sans date, mise à la poste à 
Bex, le 9. (Pardon, il y a tout de même une date : le S 
août, en voyage dans la montagne.) — Elle m'annonce, 
dans le style d'affaires le plus sec, sans la moindre for- 
mule de politesse, qu'elle retire tout ce qu'elle m'a écrit 
de Berne, au commencement du mois. La lettre est visi- 
blement composée sous l'empire de la contrainte la plus 
violente, avec des caractères informes qui paraissent des 
larmes sorties de son cœur. La pauvre enfant! pourquoi 
cette tragédie n'a-t-elle pu lui être épargnée? Je crois qu'il 
vous faut attendre dans le calme, quelque impossible que 
cela puisse vous paraître. — Avant quelques semaines, le 
temps viendra, peut-être, où vous aurez la partie entre les 
mains. 

« On ne peut songer à un mariage précipité avec le 
Valaque. Il n'a pas la situation indépendante qu'il fau- 
drait pour hasarder une telle démarche. Vous atteindrez le 
but; votre énergie m'en est un sûr garant. Votre 

« HOLTIIOFF. « 



M 



La comtesse de Hatzfeldt, qui avait rejoint Lassalle à 
Carlsruhe, comme nous l'avons vu, quitta cette ville le 
lendemain 16 août pour tenter une étrange entreprise. 
— Tout en continuant à combattre l'exaltation maladive 
de son ami, elle lui prouvait néanmoins son dévouement 
par les démarches qu'elle s'imposait, malgré son état de 
santé, pour l'accomplissement de ses vœux. 

On se souvient que l'archevêque de Mayence, Mgr de 
Ketteler, avait paru suivre d'un œil favorable l'agitation 
politique de Lassalle. Celui-ci, de son côté, dans son dis- 
cours de Ronsdorf principalement, s'était montré très 
sensible à l'approbation de ce prince de l'Église, que les 
populations du Rhin, disait-il, « vénèrent presque à l'égal 



324 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



d'un saint « . — Cherchant partout des appuis pour sou- 
tenir sa lutte désespérée contre la volonté de M. de Dœn- 
niges, Lassalle imagina d'utiliser l'influence de l'archevê- 
que de Mayence à la cour catholique de Bavière. 

Pour atteindre ce but, il fallait lui rappeler sa bien- 
veillance passée et, en même temps, traiter avec lui l'im- 
portante question d'une conversion possible de Lassalle 
au catholicisme. Ce changement de religion devait faci- 
liter une union avec Hélène, car l'entourage de Lassalle la 
croyait catholique, bien qu'elle fût protestante en réalité. 

La comtesse de Hatzfeldt partit donc le 16 août pour 
Mayence, et écrivit de cette ville le même jour la lettre 
suivante : 









« Cher enfant, 

« Je suis arrivée ici à trois heures et demie. A cinq 
heures, je partais pour la visite projetée. Je fus aussitôt 
introduite et je demeurai longtemps. 

« Voici le compte rendu de notre conversation. Je n'ai 
pas pu, malheureusement, obtenir quelque chose de posi- 
tif dans le sens de vos vœux; mais, comme je vous l'ai 
dit d'avance, je ne considérais guère ce résultat comme 
possible. Pourtant, l'impression que m'a laissée l'entre- 
tien a été très favorable, très bienfaisante même. 

« J'ai trouvé un homme d'une haute intelligence et du 
jugement le plus fin, un homme qui , sans s'écarter le 
moins du monde de ce qui sied à son caractère et à sa 
situation , est entièrement exempt cependant de cette 
hypocrisie qui prétend juger sans cesse et, par là, re- 
pousse la sympathie. Il y a de l'indulgence pour la fai- 
blesse humaine, de la bienveillance et de la douceur, et 
je crois qu'on trouverait en lui bien plutôt un consolateur 
qu'un juge. 



~M 



LA LUTTE. 



325 



« Ses vues saines et son appréciation favorable à votre 
sujet m'ont prouvé qu'il est sans préjugés. En ce sens, 
j'ai donc trouvé un terrain favorable à mes efforts. 

« Je veux maintenant vous donner quelques détails, 
bien que le temps qui m'est si strictement mesuré m'em- 
pêche d'y apporter beaucoup d'ordre. Je ne vous rappor- 
terai pas les paroles elles-mêmes , mais je resterai tou- 
jours parfaitement fidèle à leur sens. 

« Je commençai par m'acquitter de votre commission, 
avec vos propres paroles. Il convint, en effet, que ces 
paroles répondaient si bien à votre tournure d'esprit, si 
rigoureusement logique, que vous deviez les avoir pro- 
noncées vous-même. — » Je ne puis naturellement dou- 
« ter, continua-t-il, que ce désir de conversion ne repose 
« sur des projets purement matériels et extérieurs. » Et, 
comme je lui devais la vérité, aussi bien qu'à vous, je ne 
le niai en aucune manière. 

« Je lui exposai alors la situation et ce dont il s'agis- 
sait. Après de longues représentations suppliantes de ma 
part, — car je parlais, comme bien vous pensez, avec 
tout mon cœur, — après qu'il m'eut demandé sous quelle 
forme je croyais une intervention possible, il dit : « Oui, 
« si la jeune fille est catholique, si elle demande elle- 
« même l'appui de l'Église, afin de maintenir le saint 
« caractère du sacrement, qui réclame l'accord des âmes 
« pour avoir son plein effet, si elle demande à l'Église la 
« protection du salut de son âme, menacé par une union 
« forcée, alors une intervention serait peut-être justi- 
« fiée. » Quant à vous, continua-t-il, il est contraint de 
se souvenir que vous n'êtes pas encore catholique. 

« 11 s'exprima cependant, sur votre compte, avec 
beaucoup d'estime et de bienveillance. Il assura qu'il 
prenait le plus vif intérêt à vos efforts sérieux, convain- 









326 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



eus, scientifiques, qu'il approuvait vos tentatives sociales, 
votre action. S'il doutait de la possibilité d'une réalisation 
pratique de vos théories par la voie que vous avez choi- 
sie, c'est uniquement parce que tout principe qui manque 
de la seule base inébranlable ne peut se soutenir long- 
temps, quelles que soient sa justice et les éminentes qua- 
lités de ses représentants, dès que vient à souffler sur lui 
la tempête des passions. — En tout cas, ajouta-t-il, vous 
vous êtes acquitté avec beaucoup de succès et de mérite 
d'un important devoir, en signalant et en déracinant les 
erreurs et les mensonges. Il faut vous conserver pour 
cette tâche. 

« S'il peut faire quelque chose pour vous, il le fera 
volontiers, pour conserver à l'État un homme aussi indis- 
pensable. 

« Je lui décrivis les promesses répétées que vous a 
faites la jeune fille, votre conduite si scrupuleuse, si hono- 
rable vis-à-vis d'Hélène, comment vous l'avez rendue 
vous-même à sa famille : l'attitude entièrement inexpli- 
cable, dès le début, brutale et blessante des Dœnniges. 
Il exprima l'approbation la plus entière à l'égard de vos 
procédés si parfaitement corrects. Vous devez, dit-il, ne 
jamais les regretter, car c'étaient les seuls qui vous con- 
vinssent. Il approuva aussi votre plan de faire triompher 
votre bon droit à Munich, par la voie loyale que vous 
avez en vue. 

« Gomme j'étais fort agitée, et que des larmes m'é- 
chappaient sans cesse pendant que je parlais, il me 
déclara ne pas comprendre comment je pouvais voir les 
choses en noir à ce point. La conduite du père est très 
blâmable, mais elle ne peut durer, et vous devez réussir 
à coup sûr par le calme et par la patience. 

« J'aurais tant aimé vous annoncer un bon résultat 



■■ 



^■1 



LA LUTTE. 



327 



positif ! Mais, vous le voyez, si l'accueil, comme la volonté, 
étaient favorables, la chose elle-même présentait vraiment 
trop de difficultés. Je pars demain de très bonne heure 
pour Berne, où j'arriverai le soir. J'irai aussitôt à Wabcrn 
pour voir Mme Arson et Mme Lesley. Je recueillerai tous 
les renseignements nécessaires, notamment sur les lettres 
d'Hélène, qu'elles doivent avoir reçues. J'emploierai tous 
les moyens pour décider Mme Arson à m'accompagner à 
Genève, afin de m'y aider à obtenir une entrevue avec 
Hélène. 

« Ainsi, j'espère enfin rapporter des nouvelles cer- 
taines de cette forteresse si sévèrement close. 

« Maintenant, portez-vous bien, mon bon, mon cher 
enfant; je suis à demi morte physiquement et morale- 
ment. Je vois sans cesse encore votre pâle visage boule- 
versé, comme je l'ai aperçu au sortir du wagon. Si vous 
m'avez trouvée rude en mes représentations, sachez pour- 
tant que mon cœur a saigné plus amèrement encore que 
le vôtre. Je puis dire que j'ai vis-à-vis de vous le senti- 
ment que vous êtes lié à mon être intime par un lien 
matériel : s'il est tranché, tout mon sang s'échappera par 
la blessure. 

« Pour moi donc, comme pour vous-même, repos, pru- 
dence et soin de votre santé. 

« Sophie. » 



iB 



Rustow envoyait le même jour quelques nouvelles de 
Genève, sans grand intérêt. Cependant, une Mme A... 
lui avait appris qu'Hélène «< serait constamment, dit-on, 
avec M. le baron (Yanko de Rakowitza) » . 

Rustow dirigeait les affaires de Lassalle à Genève tout 
autrement que ne l'eût fait son ami. Il y mettait plus de 
patience et de bonne humeur, pour deux raisons. D'abord, 



328 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






il apportait à cette tâche une liberté d'esprit qui faisait 
naturellement défaut à un amoureux. De plus, il obéissait 
au même instinct que les autres familiers de Lassalle : 
gagner du temps, éloigner l'instant des déterminations 
décisives et des actions irrévocables que la violence du 
caractère de ce dernier pouvait faire redouter. — Lassalle 
était bien loin lui-même de cette humeur résignée et 
presque enjouée. Les lettres suivantes en font foi. 

« Munich, 18 août. 

« Comtesse, 

« Nul damné ne souffre plus en enfer. 

« Reçu votre lettre de Mayence. 

« 1° Même d'après la loi bavaroise, elle est majeure à 
vingt et un ans. Cependant, comme elle n'est pas éman- 
cipée, le consentement du père est encore nécessaire : 
mais, s'il est refusé, les tribunaux peuvent l'accorder, et 
l'accorderaient certainement : le docteur Hœnle (1) me 
l'assurait. Hsenle se donne à mon affaire avec toute son 
énergie. Il veut déposer en mon nom une requête de 
consentement. Il ne se fait pas d'illusion, il est vrai. Par 
les voies de droit, nous n'obtiendrons rien de pratique. 
Mais il espère intimider le père par la crainte du scan- 
dale, et veut lui écrire une lettre où il lui représentera 
tout cela, etc. 

« 2' Je reviens à l'instant de chez le baron de Schrenk, 
ministre des affaires étrangères, avec lequel j'ai eu une 
conversation qui a duré presque deux heures. 11 m'a 
trouvé entièrement dans mon droit vis-à-vis de M. de 
Dœnniges, et il a été, par exemple, jusqu'à dire : n Dans 
« de pareilles circonstances, je ne vous refuserais pas ma 

(1) Avocat de Lassalle à Munich. 



LA LUTTE. 



329 



« fille , bien que je conçoive qu'il n'est pas agréable 
» d'avoir un gendre d'une couleur politique si mar- 
« quée... » En résumé, il fut entièrement de mon parti, 
mais ne put se décider sur ce qu'il devait et pouvait faire. 
Il convint avec moi que je viendrais demain matin chez 
lui avec Hienle pour déterminer, d'accord avec nous, ce 
qu'il tentera. 

« 3° Ci-joint un mot de Holthoff. Il a reçu une lettre 
d'Hélène, écrite le 9, à Bex, par laquelle elle retire tout 
ce quelle lui a dit. Mais il ne lui attribue aucune valeur, 
la met au compte de la violence brutale, déclare qu'elle 
est dictée par le père. Dans une autre lettre de lui que je 
viens de recevoir, il l'assure plus fortement encore, dé- 
clare que la lettre d'Hélène manque même des formules 
les plus ordinaires de la politesse, est écrite dans le plus 
sec des styles d'affaires, etc. Il a raison, sans doute, mais 
cette pensée est terrible. Je souffre à présent plus affreu- 
sement que jamais. Mon pressentiment s'est justifié. Mais 
il faut pourtant que je la conquière à tout prix. 

« 4° Je reçois une dépêche de Rustow. Il a enfin insi- 
nué à Hélène une lettre quelconque. Je ne sais si c'est un 
mot tout, à fait court et laconique que je lui ai laissé, ou 
bien la longue lettre émue que j'appelle " d'Ambéruy « . 
Il a reçu une réponse qu'il appelle » tout à fait raau- 
u vaise » , ce qui signifie, d'après nos conventions, qu'elle 
m'abandonne. Naturellement cela n'a pas plus de signifi- 
cation que la lettre à Holthoff. 11 est difficile, impossible 
même que cela ait une grande valeur. Ah! ce serait ter- 
rible de périr pour une indigne! Et je serais moi-même 
coupable de son indignité ! Terrible, terrible imbroglio ! 

« 5" Le principal est maintenant que vous emmeniez 
Mme Arson, que vous alliez avec elle à Genève et que, 
avant tout, vous raffermissiez Hélène, Hélène elle-même. 






. 






330 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



Car le retour d'Hélène à Genève résulte de la dépêche de 
Rustow, indirectement, il est vrai, mais sûrement. Vous 
devez donc parler à Hélène chez Mme Arson et agir sur 
elle avec votre éloquence la plus impétueuse. Il faut avant 
tout la détromper, car la pauvre enfant est avant tout 
trompée. Elle se croit mineure, et qui sait tout ce qu'on 
lui a de plus raconté sur mon compte, etc. ! Vous devez 
encore lui insinuer la lettre dite « d'Ambéruy » . Rustow l'a 
et sait quelle lettre j'appelle de ce nom. Il faut qu'elle en 
lise devant vous tous les paragraphes. Il faut que vous 
l'ayez lue vous-même avant de causer avec Hélène, pour 
savoir comment vous devez la prendre. Raffermissez-moi 
seulement Hélène, et je ne désespère pas encore. 
Mme Arson devra vous procurer un entretien avec elle 
dans sa chambre. Cet entretien sauvera tout. Employez 
toute votre éloquence pour que Mme Arson vous accom- 
pagne à Genève et vous assure cet entretien avec Hélène. 

« Avant de quitter Berne, télégraphiez-moi ici et 
annoncez-moi votre départ, ainsi que l'hôtel où vous des- 
cendrez à Genève, afin que je sache où je dois écrire ou 
télégraphier. 

« En présence de la tournure que prennent les événe- 
ments et puisque Hélène est encore là-bas, je resterai 
sans doute plusieurs jours ici, si je puis y faire quelque 
chose. L'enfer dans le cœur. Votre 

« F. Lassalle. » 

Voici une lettre du même jour à Holthoff : 

« Munich, 18 août. 

« Cher, cher ami, ■ 

h Vos lettres des 8, 9 et 15 août sont devant moi, et 
mon désespoir est immense, plus grand que jamais ! J'ai 
passé ma vie entière parmi les combats et les dangers de 



LA LUTTE. 



331 



toutes sortes, et me voilà comme un enfant, comme un 
enfant! Vous avez raison, je n'ai connu jusqu'ici que les 
dangers du dehors, mais jamais la douleur intérieure, la 
furieuse, torturante, mortelle douleur intérieure ! Contre 
celle-là, je suis sans défense : tout ce que j'ai de force en 
moi-même se range dans son parti et m'accable. Mourir 
de mille morts n'est rien auprès de celte sueur d'angoisse 
délirante qui m'accable à chaque instant ! J'ai surmonté 
et vaincu tant d'obstacles dans ma vie, de si grands et de 
si importants succès ont marqué mon passé, et, déses- 
péré, je mets tout cela en balance avec une seule heure, 
celle qui décidera delà conquête ou de la perte d'Hélène. 
Vous avez tort de me faire des reproches pour être allé à 
Genève. Cela était nécessaire. Hélène avait de moi l'ordre 
absolu de ne rien confier de mes projets à ses parents. Je 
voulais leur faire visite, les connaître, les étudier. Cepen- 
dant, — et, à la vérité, je n'aurais pas confié tout ce qui 
suit explicitement à Hélène, — je me serais fait donner 
par elle, devant un notaire français, toutes les procurations 
et pleins pouvoirs nécessaires pour tous les cas, même les 
plus extrêmes. En même temps, la veille de la demande, 
j'aurais arrangé notre fuite, et, ainsi préparé et armé jus- 
qu'aux dents, en droit et en fait, j'aurais accompli l'acte 
décisif. En droit, j'aurais pu agir en son nom; en fait, 
j'avais la solution entre les mains. Si les parents refu- 
saient même de me recevoir, Hélène n'avait qu'à se taire 
et à me l'annoncer par lettre, sans trahir encore ma pré- 
sence à Genève. L'enlèvement eût été alors pour ainsi 
dire assuré. Manquant à toutes les promesses qu'elle 
m'avait faites, elle bavarda au premier moment d'expan- 
sion et me précipita sans préparation entre les mains de 
ses ennemis. Non, je ne mérite pas le reproche d'avoir 
manqué de prudence, je ne mérite que celui d'avoir man- 



332 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



■ 



que de brutalité. La garder à Genève dans ma chambre, 
par le droit brutal du code, fouler d'un pied de fer le 
scandale sans nom qui la compromettait pour un instant, 
voilà, voilà, voilà ce qu'il fallait faire ! J'ai agi comme 
une femme, lorsque je m'arrêtai à d'autres pensées, et 
c'est cela qui m'a perdu. Mais je ne voulus rien précipiter, 
je voulus l'épargner autant que possible; je comptais de 
plus sur sa fermeté inébranlable, sur ce qu'elle m'appar- 
tenait absolument ; je me disais : « Tu pourras toujours 
« recourir aux moyens extrêmes » ; et maintenant elle 
m'abandonne, elle me trahit. Oh ! voilà le doute affreux 
que je sentis dans mon sein depuis le moment de la tra- 
gique séparation. Restera-t-elle ferme? Voyez-vous, Hol- 
thoff, cela est torturant, cela déshonore la nature humaine 
qu'elle puisse m'abandonner. Une femme pour qui je 
souffre si affreusement! Cette pensée, cette nouvelle que 
je viens d'apprendre par votre lettre du 15 août a porté 
ma douleur jusqu'à la folie. 

« Il semble bien ressortir de votre lettre que celle 
d'Hélène, datée de Bex, ne signifie rien, qu'elle a été 
dictée, car, pour comble de malheur, vous avez écrit ce 
passage de telle sorte que je n'ai pas même pu le déchif- 
frer. Mais devait-elle se laisser contraindre ainsi ? Est-ce 
une ruse ? Peut-être ! Veut-elle endormir la vigilance de 
ses parents ? Oh ! la lettre qu'elle vous a écrite est un 
crime en tout cas. Et pourtant, ce crime est le mien. Car 
pourquoi l'ai-je livrée à cette brutale domination de fer ? 
Votre lettre ne m'apporte qu'une consolation : c'est l'as- 
surance que Rakowitz n'est pas en situation de se marier 
immédiatement. Mais est-ce bien là une entière impossi- 
bilité ? 

« Cher ami , inventez un moyen de salut. Je vous 
en conjure, ne me laissez pas dans cet état. Un bain 



LA LUTTE. 



333 



de flammes serait un lieu dp délices en comparaison. 

« Apprenez ce qui se passe. 

« J'ai voulu parler au Roi. Mais le Roi n'est pas ici : il 
est à Hohenschwangau. Tout conspire pour m'accabler. 
Dois-je aller à Hohenschwangau? irai-je? Cela est fort incer- 
tain. D'une part, le terrain serait brûlant sous mes pieds. 
D'autre part, je puis tout gâter. Car Richard Wagner, qui 
possède toute la faveur du Roi, m'a promis de lui parler 
mardi prochain peut-être , mais peut-être seulement. Il 
va le voir à Hohenschwangau et m'appuierait alors de 
tout son pouvoir. Mais il ne l'a promis qu'avec un peut- 
être. Cela dépendra d'un certain renseignement qu'il veut 
se procurer. Que faire donc? M'en remettrai-je à Richard 
Wagner? Mais, s'il ne fait rien, j'aurai quitté inutilement 
Munich pour me transporter de nouveau en Suisse. Irai- 
je moi-même à Hohenschwangau? Alors j'enlèverais peut- 
être tout effet à l'intervention bien plus puissante de 
Wagner. — Heureusement, elle est aussi majeure d'après 
la loi bavaroise. On l'a doublement trompée ! Pourtant, 
même majeure, comme elle n'est pas émancipée, il lui 
faut ici le consentement de son père. Mais celui-ci peut 
être suppléé par un jugement du tribunal, et, comme me 
l'assure mon avocat d'ici, le docteur Hsenle, ce jugement 
serait accordé sans aucun doute. 

« Le docteur Hamle, qui me montre le plus grand 
zèle, veut introduire la demande et mettre tout en jeu. Il 
écrira d'abord au père, qu'il connaît, pour lui repré- 
senter les inconvénients d'une action judiciaire et ses 
suites. 

" Mais, par les voies légales, on n'obtiendrait quelque 
chose — si même cela est possible — que dans le cas 
où Hélène resterait ferme comme un roc. Et vous voyez 
vous-même son caractère. 






4 



334 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



' 



« Un faible, faible rayon d'espoir. Je reviens à l'in- 
stant de chez le ministre des affaires étrangères, baron 
de Schrenk, avec qui j'ai causé presque deux heures. Je 
lui ai soumis toute l'affaire. Il me donna tout à fait rai- 
son, et m'assura vouloir faire tout ce qui serait possible. 
Il semble qu'il ait beaucoup entendu parler de moi, et 
qu'il me porte un grand intérêt. Il m'entraîna dans une 
longue conversation politique sur la situation générale, à 
laquelle je dus me prêter, la mort dans le cœur, pour lui 
paraître aussi important que possible (1). Gomme je vous 
l'ai dit, il fut aussi aimable et accueillant qu'on peut 
l'être : par exemple, il me déclara qu'il ne comprenait 
pas les parents, et qu'en pareille circonstance il ne me 
refuserait pas la main de sa fille. Il reconnaissait pourtant 
qu'il n'était pas agréable d'avoir un gendre qui, en raison 
de sa situation politique prépondérante , pouvait être 
fusillé ou pendu en cas de révolution, etc., etc. Je dois 
aller demain chez lui avec Hœnle, afin de discuter et de 
déterminer en commun ce qui peut être le plus utile et le 
plus efficace. 

« Il fera certainement quelque chose, cela est décidé. 
Il serait prêt, en tout cas, à écrire à M. de D... sur un 
ton conciliant, et pour lui donner un conseil. Il semble 
ne pas l'aimer. Vraisemblablement, il pourra faire quelque 
chose de plus encore. 

« Dans ces circonstances , ce serait une très bonne 
chose que D. .. reçût en même temps une lettre de Bœckh. 
Ce feu de peloton et cette intervention en ma faveur de 
différents côtés le déconcerteraient tout au moins. 



(1) Il ne faut pas oublier que les intérêts de la Bavière étaient alors fort 
différents de ceux de la Prusse, et que c'était une bonne fortune pour M. de 
Schrenk que cette conversation avec un homme si au courant des affaires 
intérieures du royaume voisin. 



LA LUTTE. 



335 



« N'est-ce pas une fatalité qui s'ajoute aux autres fata- 
lités dans cette affaire, que la femme de Breckh vienne à 
mourir précisément en ce moment ? Malgré cela , s'il 
s'est écoulé assez de temps pour que la première douleur 
soit adoucie (quand donc est-elle morte?), dans les circon- 
stances présentes , je désirerais que vous remettiez ou 
envoyiez à Bœckh cette lettre précédente de moi , dans 
laquelle je vous priais de le faire. Ajoutez par écrit ou de 
vive voix les explications nécessaires, les noms, etc. Une 
telle perte, imposée par la nature, atteint profondément, 
mais ne brise pas un grand homme et ne le rend pas 
insensible aux douleurs d'autrui. Pour cela, il faut la 
méchanceté humaine ou la violence brutale. Mais ne lui 
dites pas que je connais maintenant son deuil. Car, alors, 
il me conviendrait mal, en effet, de l'appeler à l'aide en 
un pareil moment. Il faut donc que je l'ignore comme 
l'autre jour, tandis que vous, qui avez reçu une commis- 
sion positive d'un tiers, vous êtes excusé par cela même 
de vous acquitter de cette commission, dans une circon- 
stance si grave. Dites seulement que vous avez allendu 
quelque temps pour ne pas limportuner au premier mo- 
ment de sa douleur. 

« Ne pensez-vous pas ainsi ? 

« Vous le comprenez, ce qu'il pourra faire doit être 
fait vite : il faut que cela agisse concurremment avec l'in- 
tervention de Schrenk. Car différents coups qui échouent 
les uns après les autres ne servent à rien. 

« Télégraphiez-moi immédiatement ce que vous aurez 
fait, puis, ensuite, le résultat obtenu. 

a mon ami ! Si vous pouviez seulement venir près 
de moi ! Je meurs, je meurs. Ma souffrance est sans nom. 
« Votre 

» F. Lassai.lf,. » 



336 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






La journée du 19 août fut terrible pour Lassalle : « Il 
était plus mort que vif, écrit l'auteur des Souffrances 
de Lassalle... Des appréciations contradictoires se croi- 
saient dans son cerveau épuisé. » D'une part, les in- 
dices de la défaillance d'Hélène devenaient plus décisifs 
à chaque instant. D'autre part, les lettres résignées, mais 
tendres encore , qu'elle avait écrites les 5 et 6 août à 
Mme Arson parvenaient précisément en ce jour de doute 
à son amant. 

De là une confusion d'idées qui se fait jour dans sa 
correspondance fébrile. Voici une lettre à Holthoff : 

« Cher, 

a Je vous ai télégraphié qu'Hélène est de retour à 
Genève. 

« Je reviens à l'instant de chez le ministre Schrenk. 
Voici ce qui a été convenu avec lui. Il donne au docteur 
Haonle, avocat, une mission officieuse : c'est une lettre à 
M. de D... qui contient ceci : le ministre a prié Hsenle 
de se rendre à Genève pour arranger cette affaire à 
l'amiable, ce qui lui paraît très désirable, etc. 

« Sinon, Dœnniges doit faire comparaître sa fille en 
ma présence, devant un notaire de Genève, pour qu'elle 
y déclare devant lui et devant moi ses sentiments. 

« Tel est, du moins, le contenu de sa lettre que nous 
avons convenu avec Schrenk. Qu'en écrira-t-il réellement, 
et quelle insistance y mettra-t-il ? Je l'ignore. Je ne pourrai 
pas lire la lettre, parce que Schrenk ne trouve pas cela 
convenable : il l'enverra cachetée à Hsenle , demain. 
Hœnle prendra cette lettre et partira avec moi pour 
Genève. Mais je ne pourrai guère partir avant lundi ma- 
tin. Je m'arrête pour vous donner les indications sui- 
vantes : 






LA LUTTE. 337 

a l" Obtenez immédiatement de Bœckh une interven- 
tion concordante au moyen d'une lettre. La coïncidence 
des deux démarches serait fort utile, tandis que chacune 
d'elles, isolée, n'aura vraisemblablement aucune action. 

« 2° Télégraphiez-moi si cette démarche par Schrenk 
et Hœnle vous parait très importante , ou jusqu'à quel 
point. Exprimez cela de la façon suivante, selon les cas : 
« grande importance » , ou « importance assez grande » , 
ou « peu d'importance » , ou « aucune importance » . 
Adressez ici, hôtel Oberpollinger. Je comprendrai. 

u 3° Donnez-moi dans la même dépêche votre avis sur 
ce qui suit : le Roi est à Hohenschwangau. Je suis donc 
assez porté à abandonner l'idée d'une démarche directe 
près de lui. Car il est possible, sans doute, d'aller à 
Hohenschwangau, mais c'est un grand détour. Une 
démarche directe de la part du Roi auprès de Dœnmges 
serait bien plus efficace que toute autre intervention, 
mais il est tout à fait incertain que je l'obtienne. Peut-être 
même Schrenk, m'ayant appuyé, serait-il blessé que je 
m'adresse encore à plus haut que lui. Ou'en pensez-vous? 
Télégraphiez-moi là-dessus de la manière suivante : » Aban- 
donnez l'autre démarche » (cela voudra dire que je ne 
dois pas aller à Hohenschwangau); ou : » Ajoutez l'autre 
démarche » (c'est-à-dire que je devrais aller à llolicn- 
schwangau, au risque d'y perdre inutilement mon temps 
et celui de Hamle). De la sorte, je connaîtrai du moins 
votre avis et je pourrai agir en conséquence , selon les 
cas. 

« -4° Dans la même dépèche , dites-moi si Bœckh a 

déjà écrit, ou est en train de le faire, ou refuse, de la 

manière suivante : « La démarche d'ici a réussi » , ou « la 

démarche d'ici réussira demain » ou encore « tel ou tel 

our » ou bien » ne réussira pas » . 

22 



.1 








338 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






« Est-il possible, Holthoff, qu'un homme puisse se 
torturer ainsi pour une femme, aller jusqu'à périr pour 
elle ! et pour une femme qui se laisse contraindre à 
l'abandonner ! Oh ! Hélène , Hélène ! Si seulement elle 
restait ferme ! Cette pensée est épouvantable. Ah ! la mort 
serait une délivrance et un bienfait. 

« Secourez-moi, agissez pour moi, faites écrire Bœckh, 
écrivez vous-même en même temps. Mettez en mouve- 
ment tous les auxiliaires que vous pourrez trouver. Ah ! 
je succombe à mes tourments. Votre 

« F. Lassalle. » 

On a vu, par sa lettre du 18 à la comtesse, que Las- 
salle avait reçu ce jour-là de Rustow un télégramme. 
Celui-ci disait avoir entre les mains une lettre d'Hélène 
qu'il appelait « très mauvaise » . Lassalle répondit : « Co- 
« pier les lettres. Envoyer immédiatement ici l'original. 
« Ne pas perdre courage. Persévérer. Où est Henri? » 

Henri désignait Hélène dans le langage convenu entre 
les deux amis. Lassalle télégraphia encore le même 
jour : 

« La lettre à laquelle a répondu Henri avait-elle été 
« remise par Bradamante (la camériste d'Hélène)? Peut- 
» être tombée en d'autres mains, et réponse imposée. Si 
« la voie n'est pas absolument sûre, ne hasarde pas la 
a lettre d'Ambéruy, mais attends l'arrivée de Sophie (la 
« comtesse). Réponse télégraphique. » 
Dès le matin du 19, il écrivait à Rustow : 
« Reçu ta lettre du 17. Je ne comprends pas que tu 
ne m'aies pas télégraphié le retour d'Hélène, que tu con- 
naissais dès le 17, dès le 16, à ce que je vois. C'est incom- 
préhensible, car si nous n'avions pas de formule conve- 
nue pour ce cas, il allait de soi que ce fait devait être 



■MHM 



^M 



LA LUTTE. 



3Î9 



télégraphié â l'instant. Tu m'aurais épargné bien des 
dépêches et des souffrances indicibles. 

« Ta dépèche d'hier « très mauvaise » m'a blessé à 
mort. Et pourtant, elle ne prouve rien. Car Hélène est 
trompée et brisée. De plus, tu ne lui auras fait parvenir 
que la troisième lettre, tout à fait insignifiante, et non pas 
celle d'Ambéruy, pas même celle de Lesley. Cherche im- 
médiatement à lui faire tenir une des deux, et si la voie 
est tout à fait sûre, celle d'Ambéruy. 

« La lettre que tu lui as soumise semble être parve- 
nue par Mme A... Ce chemin paraît sur. Peut-être le père 
a-t-il reçu la lettre et imposé la réponse. Peut-être est-elle 
tout à fait brisée. Si tu as une voie tout à fait sûre pour 
lui donner la lettre d'Ambéruy, fais-le. Il indifférent 
qu'elle puisse répondre et par quelle voie elle le pourra. 
Qu'elle lise seulement la lettre. C'est l'important : le reste 
s'arrangera. Si ta voie n'est pas tout à fait sûre, essaye avec 
celle de Lesley. La lettre ci-joinle, que je t'envoie pour 
Hélène, est aussi importante que celle d'Ambéruy, mais 
seulementyomte à elle; elle ne sert qu'à la faire compren- 
dre. Lis-la. Tu y apprendras quelques circonstances, par 
exemple qu'Hélène est majeure même d'après le droit ba- 
varois, et que j'ai causé hier deux heures avec le ministre 
des affaires étrangères. Il m'approuve tout à fait, et fera 
tout ce qu'il pourra. Aujourd'hui, nouvelle conférence. 

« Fais donc parvenir la lettre ci-jointe à Hélène immé- 
diatement, avec la lettre d'Ambéruy, si tu es sûr qu'elle 
la recevra. 

« Puisque Hélène est de nouveau à Genève, tu as eu 
bien tort de faire prévenir Kayserling de la présence par 
Klapka. Tu t'es trahi par là, et il te faudra partir de nou- 
veau, et ensuite changer de logement pourêtre en sûreté. 
Mais, en ce cas, avertis-moi télégraphiquement ici. 




■ 



340 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



« Si tu veux éprouver à quel point la voie est sûre, 
écris toi-même à Hélène : « J'ai deux lettres très impor- 
« tante pour vous (celle d'Ambéruy et la lettre ci-jointe), 
« qu'il faut que vous lisiez seule. Cette voie est-elle sûre? 
« Puis-je vous envoyer par elle ces deux lettres qui ne 
« doivent, à aucun prix, tomber en d'autres mains? » — 
Alors, tu verras bien; car tu connais son écriture. Si 
tu ne la reconnais pas sûrement, l'essai n'aura pas 
réussi. 

« J'ai reçu aujourd'hui deux lettres d'Hélène à Mme Ar- 
son, des 5 et 6 août. Elle s'y montre déjà entièrement 
brisée, mais aussi complètement fidèle. Elle appelle la 
mort dans les termes les plus touchants. 
h Ton bien malheureux, 

« F. Lassalliî. » 

Voici la lettre destinée à Hélène : 

ci Hélène, 

« Je te décrirai une autre fois mes indescriptibles tor- 
tures. Quelques mots seulement. 

« 1° On t'a trompée. Tu es majeure. Vingt et un ans 
suffisent en Bavière, comme à Genève. D'après la loi de 
Genève, tu peux, quand tu voudras, abandonner la maison 
de ton père, prendre un domicile particulier (hôtel, etc.), 
faire les trois actes respectueux et, trois mois après le pre- 
mier acte, m'épouser. Rustow, Ambéruy, les autorités de 
Genève, qui tous sont avertis, te protégeront pendant ces 
trois mois. D'ailleurs, il y a un moyen plus court. Le jour 
même où tu quitteras la maison de ton père, Rustow t'em- 
mènera en sûreté en Italie et me télégraphiera. En cinq 
jours, nous serons là baptisés et mariés par le premier 
prêtre catholique venu. 






Ifo-H« 



LA LUTTE. 



341 



» 2° D'après le droit bavarois , également, tu es ma- 
jeure. Le consentement de ton père n'est pas indispen- 
sable à ton mariage : il peut être accordé par les tribu- 
naux, et Hfenle m'a donné sa parole que je l'obtiendrais. 
De toutes parts j'ai mis l'univers en mouvement pour 
moi. Il serait très bon aussi que tu m'envoyasses un plein 
pouvoir, ou une simple lettre pour l'avocat Hsenle, à Mu- 
nicb; tu le chargerais d'obtenir des tribunaux bavarois 
l'autorisation de m'épouser. 

« 3° Ta lettre de Bex à Holthoff ne prouve rien. 
Elle est dictée. Rustow me télégraphie que, d'après une 
lettre de toi qu'il possède, tu m'abandonnerais. Celle-là 
aussi est dictée. C'est la conséquence de la contrainte 
morale et physique qu'on exerce contre toi, des menson- 
ges qu'on te débite. Cela ne veut donc rien dire, — et, 
pourtant, j'ai souffert mille morts à cette nouvelle. 

" 4° J'ai causé deux heures, hier, avec le ministre 
des affaires étrangères, le baron de Schrenk : il m'ap- 
prouve entièrement, et il est indigné. Il m'a promis de 
faire tout ce qu'il pourrait (l). Aujourd'hui, je dois re- 
tourner le voir, pour fixer entre nous les démarches à 
faire. Si c'est possible, je mettrai en œuvre des moyens 
plus puissants encore que ceux que je prépare actuelle- 
ment. (Le plus court, le plus simple, le plus rapide, c'est 
encore d'abandonner la maison de ton père, et de fuir 
avec Rustow en Italie : ou encore avec moi-même, si tu 
préfères attendre que j'aie terminé ici, et que je sois de 
retour.) 

« 5° J'ai la force d'un géant, et je la centuplerai 
pour te conquérir. Nulle puissance humaine ne peut t'ar- 
racher à moi, si tu restes ferme et fidèle. Je souffre mille 

(1) Il est curieux de remarquer combien Lassalle exagère déplus en plus 
les assurances de sympathie que lui a données le ministre 






342 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



morts à chaque instant. Et pourtant, cela est impossible! 
Tu ne peux trahir un homme tel que moi, un homme qui 
t'aime si éperdument. Je suis soudé à toi par une chaine 
de diamant. Je souffre mille fois plus que Prométhée sur 
son rocher. — Mais, si tu devenais parjure à de si nom- 
breux serments, et à un tel amour, la nature humaine en 
serait déshonorée. Il faudrait douter de toute vérité, de 
toute fidélité. Tout serait mensonge en ce monde. C'est la 
pensée de tous ceux qui connaissent cette histoire de 
sang. 

a 6° Je n'ai reçu qu'aujourd'hui, à Munich, tes let- 
tres à Mme Arson; elle était absente, à Interlaken, sinon 
tu aurais eu plus tôt de mes nouvelles. Quelle fatale com- 
plication ! 

« 7° Écris- moi seulement d'un mot que tu demeures 
ferme et fidèle, et je serai d'acier de la tête aux pieds. 
Nul homme ne t'arrachera de mes bras contre ta volonté. 
Écris-moi aussi si tu crois à la fidélité de ta camériste. 

» F. L. » 



Ces lignes, écrites dans la matinée du 19, trahissent 
encore un reste de confiance. Un nouveau coup plus ter- 
rible allait atteindre Lassalle. En réponse à ses deux télé- 
grammes delà veille, il reçut à onzeheures vingt-cinq, de 
Rustow, l'explication suivante : 

« Reçu les deux dépêches de Munich à minuit. J'ai re- 
mis en personne la lettre d'Ambéruy à Henri. La lettre 
de Henri avec la mienne est en route pour Munich depuis 
hier. Explications plus étendues. Quand arrive Sophie? — 
Guillaume. » 

Plusieurs points restaient obscurs dans ces tristes nou- 
velles. Lassalle en réclama aussitôt l'explication par un 
autre télégramme. 






LA LUTTE. 



343 



" Explications plus étendues. Quelle situation? Mau- 
vaise? Médiocre? Désespérée? Explique-toi. Je suis sui- 
des charbons ardents. Sophie sera là dans peu de jours.. 

JULIAN. » 

Julian était la signature convenue de Lassalle. Se ratta- 
chant à un dernier espoir, il télégraphia encore : 

» La lettre s très mauvaise » de Henri était-elle déjà 
une réponse à celle d'Ambéruy, ou bien écrite avant la 
lecture de celle-ci? Cette lecture n'a-t-elle rien amélioré? 
Réponse télégraphique. Je souffre mille morts. — Ici, foui 
va bien. — Sophie arrivera au plus tard dimanche ou lundi 
à Genève. — Juijan. « 

Et il écrivit à cinq heures : 

« Cher ami, 

« Toi qui m'aimes tant et fais tant pour moi, tu me 
tues vraiment quand tu me télégraphies aussi bien que 
quand tu ne télégraphies pas. Déjà c'est affreux que tu ne 
ne m'aies pas télégraphié immédiatement le retour d'Hé- 
lène. Mais cette dernière dépêche (à laquelle je viens de 
répondre télégraphiquement) : » J'ai remis en personne la 
« lettre d'Ambéruy à Henri. Lalcttre de Henri et la mienne 
« sont en route. Explications plus étendues. » — Par 
cette dépêche, tu m'as assassiné. 

« Je me demande si la lettre " très mauvaise » d'Hélène 
est déjà la réponse à celle d'Ambéruy. Ou bien répond- 
elle seulement à mon troisième billet, le plus court? En 
ce cas, elle n'aurait pas grande signification. C'est pour- 
quoi je te l'ai demandé hier soir par dépèche, et ta réponse 
ne parle pas de ce point. C'est inouï ! Pour moi, tout dé- 
pend de ce renseignement. Car, si sa lettre très mauvaise 
est déjà la réponse à celle d'Ambéruy, les choses prennent 
une tournure bien triste, affreusement triste pour moi ; 



1 
■ 



344 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



bien que, même en ce cas, je ne veuille pas renoncer à 
tout espoir. 

a Si c'est une réponse au troisième billet, la chose a 
peu d'importance. Tu n'as pas répondu à cette question 
pressante. Je me torture en vain pour la résoudre : les 
indices sont contradictoires. 

« Puisque tu lui as donné en personne la lettre d'Am- 
béruy (comment même as-tu pu lui parler si vite?), cela 
semble prouver que tu ne lui as remis la lettre d'Ambéruy 
qu'après sa lettre « très mauvaise » . Par contre, les mots : 
« Lettre de Henri depuis hier en route avec la mienne. 
« Explications plus étendues « , semblent montrer que la 
« très mauvaise lettre » , dont tu parlais hier et que tu 
envoies à Munich, est la seule que tu aies reçue, par con- 
séquent qu'elle répond à celle d'Ambéruy, — pensée qui 
est pire que le bûcher et la torture. 

« Les mots : » Explications plus étendues » semblent, 
d'une part, indiquer que, depuis sa conversation avec toi 
et la lecture de la lettre d'Ambéruy, elle a retiré et expli- 
qué sa lettre « très mauvaise » . Mais, d'autre part, cela 
peut indiquer seulement qu'elle l'a maintenue, en cher- 
chant à excuser quelque peu son infidélité. 

« Oh ! combien tu me fais souffrir ! 

« Si je suis abandonné par cette femme, pour qui je 
souffre ce martyre sans nom, tout ce qui porte l'appa- 
rence humaine en est déshonoré. Déchirer à ce point un 
cœur de roc, qui aime, qui sait garder sa foi comme le 
mien ! . . . » 

(Lassalle donne ici quelques détails sur la mission de 
Hacnle, qui nous sont déjà connus, et il continue ainsi :) 

« Si donc je péris maintenant, ce ne sera plus, du 
moins, par cette brutale contrainte des parents, que 
j'aurai su briser. Mais (si Hélène me répond « non » 



M 



LA LUTTE. 



:î45 



devant le notaire, au lieu de dire « oui » et de partir 
avec moi), ce sera par une trahison sans précédent, par 
l'irrésolution et la légèreté inouïe d'une femme que j'aime 
beaucoup trop au delà de la limite permise. Ce serait 
vraiment une chose sans exemple, que j'eusse décidé le 
ministre des affaires étrangères à organiser une mission 
et à la faire citer devant notaire uniquement pour qu'elle 
me donne, là-dessus, l'effroyable ridicule de m'accueillir 
par un « non » . Cependant, si elle veut m'enfoncer le 
poignard dans la poitrine, je n'ai rien à dire. Du moins, 
je ne succomberai pas à l'orgueil d'un brutal. Je ne 
pourrai, d'ailleurs, jamais la croire assez complètement 
mauvaise pour reculer ainsi les bornes du mal. 

« Mais il est important qu'elle soit prévenue de la 
chose, qu'elle puisse se recueillir, se reprendre, former 
une résolution ferme : qu'elle ne soit pas surprise sans 
préparation avec une idée fausse ou incomplète de son 
rôle. Il est donc de la plus haute importance que tu lui 
fasses parvenir la présente lettre (qui est écrite aussi pour 
elle) par une voie tout à fait sûre : aucun doute ne doit 
subsister sur cette certitude. 11 serait bon que tu pusses 
la faire lire auparavant par la comtesse. Car, bien que 
j'en communique l'essentiel à la comtesse, qui sera à 
Genève quand tu la recevras, je ne pourrai peut-être pas 
le faire avec détail, par défaut de temps. Si donc tu peux 
la faire lire rapidement par la comtesse, avant de la sou- 
mettre à Hélène, ce sera mieux. Mais il ne faut à aucun 
prix pour cela laisser passer une occasion de la faire par- 
venir à Hélène. 

« Si tu en trouves une bonne, profites-en sans perte de 
temps. Car la comtesse recevra de moi une lettre suffi- 
samment explicite, et tu peux lui redire ce que tu viens 
de lire. 




348 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



I 



« Je recommande à Hélène, de la façon la plus sévère, 
de ne rien trahir de cette mission ministérielle de Hœnle. 
Il faut que cela éclate comme une bombe dans la maison 
du vieux Dœnniges, sans qu'il en ait le moindre soupçon. 
Sinon, Hélène aurait tout gâté pour la seconde fois, 
comme la première fois par sa confidence intempestive, 
et il me faudrait tout recommencer de nouveau. 
« De plus : Hélène doit te répondre aussitôt : 
« a) Si elle est prête à me dire « oui » devant le notaire 
et à me donner tous les pleins pouvoirs nécessaires ; 

« b) Si, en outre, elle est prête à quitter à l'instant la 
maison du notaire, à prendre un domicile personnel ou 
à se retirer près de la comtesse, et à se placer sous sa pro- 
tection, la mienne, et celle de la loi ; 

« c) Si, enfin, elle est prête à partir avec moi pour 
l'Italie (pour être ma femme en trois jours), au moment 
même où elle sortira de chez le notaire, ou au plus tard le 
lendemain, en passant la nuit à l'hôtel, près de la comtesse. 
« Dans ce cas, de plus, tu feras tous les préparatifs de 
voyage nécessaires. Il serait bon que tu te procurasses un 
passeport au nom d' « Hélène de Dœnniges, de Genève, 
âgée de vingt et un ans et demi, ou vingt-deux ans » . Si 
Hélène te donne un billet de dix mots pour le demander, 
fais faire ce passeport à tout prix. 

« En outre, aussitôt que tu auras la réponse d'Hélène 
à la présente lettre, télégraphie-moi suivant le ton de la 
réponse. « D'accord pour agir en droit » , c'est-à-dire 
qu'elle sera d'accord sur le point a (vois ci-dessus); ou 
bien : « D'accord pour agir en fait » , c'est-à-dire qu'elle 
sera d'accord aussi sur le point b; ou encore : « Complè- 
« tement d'accord » , c'est-à-dire qu'elle sera d'accord 
aussi sur le point c; ou enfin, — horrible pensée, — 
« Nullement d'accord » . 



LA LUTTE. 



347 



h Envoie-moi cette dépêche : 

« 1° A Munich, hôtel Oberpollinger ; 

« 2° A Landau, poste restante à la gare, par distinction 
avec le bureau de la ville ; 

« 3" A Olten, poste restante, à la gare ; 

« 4° A Berne, poste restante, à la gare. 

« Cela est nécessaire, afin que je la reçoive quelque 
part, avant d'arriver à Genève. Car, ici, elle ne m'arrivera 
probablement pas. 

« Demain samedi, nous aurons la lettre du ministre. 
Pourtant, je ne partirai que lundi, — moi qui me hâtais 
tant jusqu'ici, — pour que la comtesse ait le temps, avant 
l'heure décisive, de rappeler Hélène à l'honneur, au 
devoir et à la conscience. Je dois donc, à présent, perdre 
du temps à dessein. Voilà l'extrémité où elle m'a réduit. 

« Quand je serai en Suisse, je te télégraphierai d'une 
station quelconque, si tu dois m'attendre à Genève à une 
heure déterminée, ou à la gare de Nyon, — dans ce 
dernier cas, avec la comtesse, — afin que nous tenions 
aussitôt un dernier grand conseil de guerre. Ton 

« F. L. » 






Avant de revenir à Genève pour exposer ce qui s'y était 
passé, nous donnerons la lettre que Lassalle écrivit à la 
comtesse de Hatzfeldt, le soir de cette journée de tour- 
ments. Il plaçait, on l'a vu, son dernier espoir dans l'in- 
tervention de sa vieille amie, appuyée par Mme Arson, 
qui venait de regagner sa confiance par l'envoi des deux 
billets d'Hélène. Il télégraphia d'abord à celle-ci (en 
français) : 

« 19 août. 

« Lettre reçue. Soyez bénie, faites ce que comtesse 
vous priera, après qu'elle aura reçu ma lettre d'hier 



348 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






qu'elle doit attendre à Berne. Vous bénirai toujours. » 
Et il écrivit à la comtesse : 

« Bonne comtesse, 

« Je ne vous donne ici qu'un court extrait d'une lettre 
bien plus détaillée que j'ai écrite aujourd'hui à Bustow. 
Il doit, avant tout, la faire parvenir à Hélène, à qui elle 
est destinée ; mais, s'il n'en résulte aucun retard, il vous 
la fera lire auparavant. Sinon, ce bref résumé vous suf- 
fira. Sans insister, je fus hier deux heures et aujourd'hui 
plus d'une heure près du ministre des affaires étrangères, 
baron de Schrenk. » 

(Bépétition des renseignements précédemment donnés.) 
« Je n'espère pourtant pas le moins du monde que 
cette démarche brisera la résistance et la volonté du vieux 
Dœnniges. Mais, vous comprenez que tout est sauvé par 
là, si Hélène est restée ferme. Car Dœnniges devra amener 
sa fille devant le notaire, sinon il risque sa place... 

« Tout, tout, tout dépend donc du résultat de ce mo- 
ment unique, qui décidera de mon existence. 

« Si elle dit «non» devant le notaire, le plus immense 
ridicule sera le résultat de cette mission officieuse, obtenue 
au prix de tant de peine. Tout espoir ultérieur est anéanti 
pour moi : en un mot, l'ingrate et l'infidèle aura plongé 
elle-même le poignard dans ce cœur trop fidèle. J'aurai 
péri par elle et par sa volonté : terrible exemple du sort 
réservé à qui s'enchaîne à une femme. J'aurai péri par la 
plus épouvantable trahison, par la plus honteuse félonie 
qu'ait jamais pu contempler le soleil, qui voit toutes choses. 
« Tout, tout, tout dépend donc de l'issue de cet uni- 
que instant. A vous la tâche la plus importante, la plus 
décisive : raffermir Hélène avant l'approche de ce moment 
suprême. 



nu 






LA LUTTE. 



349 



« Actuellement, ses dispositions semblent mauvaises, 
très mauvaises. 

« Oh ! si Hélène pouvait se représenter seulement la 
dix-millième partie de mes souffrances, jamais, jamais 
elle ne s'arrêterait à la pensée meurtrière de me devenir 
infidèle. Non, elle ne pourrait être à ce point impitoyable. 
Quelque tristesse que puisse m'apporter la certitude que 
la lettre « très mauvaise » d'Hélène ait été la réponse à 
celle d'Ambéruy, je n'abandonnerais pas même, en ce 
cas, toute espérance. 

« Mais, mon espoir reposera tout entier sur vous. Fai- 
tes-vous amener Hélène par Mme Arson. Décrivez-lui ce 
que vous avez vu à Carlsruhe. Pressez-la, employez l'élo- 
quence la plus enflammée. 

« Mon existence, comtesse, est suspendue à vos lèvres. 

ii Mais que faire si vous ne réussissez pas à emmener 
Mme Arson à Genève? En ce cas, retournez encore à Wa- 
bern, racontez-lui l'intervention du ministre, qui lui ren- 
dra courage et ranimera sa confiance. 

« Représentez-lui que le moment suprême se prépare 
devant le notaire, et comment tout dépend de ce qu'Hé- 
lène ne soit pas surprise à l'improvisle ; il faut qu'on l'ait 
tout d'abord éclairée, calmée, résolue. Elle le comprendra, 
et vous accompagnera pour ce moment décisif. 

» Ou bien, si vous trouvez préférable de ne pas quitter 
Genève, écrivez tout cela avec détails, en français, à 
Mine Arson, et conjurez-la de vous rejoindre à Genève im- 
médiatement. Ne lui envoyez pas cette lettre par la poste, 
mais parmi exprès, un homme intelligent, à qui vous dé- 
crirez la maison. Becker (Jean-1'hilippe) lui-même, ou un 
de ses amis bien choisi, ou M. Lesley, s'il est encore à 
Genève, auront la bonté de faire ce voyage pour moi. 







350 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






« Comment donc Rustow a-t-il parlé à Hélène? Le pou- 
vez-vous par le même moyen? Faites venir Rustow près de 
vous pour qu'il vous renseigne sur tout... 

» Maintenant, portez-vous bien. Il n'y a pas de justice 
si je ne conquiers pas cette femme. Car jamais un homme 
ne s'est ainsi torturé, rongé, dévoré pour une femme. 

« Sans parler de cet affreux tourment, le travail physi- 
que épuiserait. J'ai écrit aujourd'hui peut-être soixante 
pages de lettres, le tout dans une angoisse mortelle. 

« Plus mort que vif. — Votre 

« F. L. » 

Revenons maintenant à Genève pour décrire les évé- 
nements que le lecteur ne s'explique pas plus que Las- 
salle. 

Four rendre compte à son ami de cette journée déci- 
sive, Rustow lui écrivit, le 18, deux lettres successives. 
C'étaicntcelles que ses deux télégrammes annonçaient, tout 
en les résumant si mal au gré de Lassalle. — En effet, 
Rustow manque en général d'ordre et de clarté. Mais nous 
devons cependant lui laisser cette fois la parole, comme 
au témoin principal de la stupéfiante volte-face d'Hélène. 

» Cheh ami, 

« Après t'avoir télégraphié, je t'écris, en attendant ta 
réponse. Hier, vinrent me voir Kayscrling, qui avait appris 
mon adresse par Klapka, cl ensuite Ariult. Ce dernier 
m'informa que le vieux Dœnniges serait très heureux si 
je lui faisais une visite... Toute la famille a été absente... 
Je me rendis donc aujourd'hui, à neuf heures et quart, à 
la campagne Vaucher (1), etj'en revins seulement à onze 
heures, pour aller aussitôt au télégraphe. 

(1) Habitation des Dœnniges à Genève, louée par eux au lieutenant- 
colonel Vauulier, dont il sera question plus tard. 






^■1 



■ 



LA LUTTE. 



351 



Le vieux Dœnniges me déclara qu'en aucun cas il ne 
pourrait donner son consentement à ton mariage avec 
Hélène. En d'autres circonstances, il est probable, ajouta- 
t-il, qu'il eût simplement refusé son approbation, laissant 
pour le reste Hélène agir comme elle l'entendrait. Mais 
Hélène a été fiancée, il y a quatre ou cinq mois, à M. de 
Rakowitza. Lui, Dœnniges, était opposé à ce projet, mais 
Hélène elle-même l'avait enfin converti. Alors il avait 
fait venir le jeune homme, les fiançailles avaient été con- 
clues solennellement, et il se sentait obligé, sur son hon- 
neur, de tenir cet engagement, à moins que Rakowitza ne 
se retirât de lui-même, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'ici. 

« Je lui fis alors remarquer que c'était là son propre 
point de vue. Mon devoir était d'exposer le tien. Tu avais 
la parole d'Hélène, et elle avait ta parole. Tu étais lié par 
ta parole indépendemment de la sienne. Tu devais d'ail- 
leurs, après tout ce qui s'était passé, agir dans l'hypothèse 
qu'Hélène n'était pas libre, qu'elle était soumise à une 
contrainte morale et physique. Tant que tu gardais cette 
conviction, tu étais tenu aux tentatives les plus extrêmes. 
Tu ne pouvais abandonner à la légère une femme qui 
avait fait pour toi la démarche de la pension Bovet. 

« Là-dessus, Dœnniges protesta solennellement qu'il 
n'exerçait aucune contrainte, qu'Hélène était libre; quant 
aux mauvais traitements, etc., il n'y avait pas un mot de 
vrai. Il avait eu une explication très calme avec elle, et 
elle lui avait enfin sauté au cou en exprimant le plus sin- 
cère repentir. Du reste, il avait déclaré à Hélène qu'il ne 
convenait pas de rompre ainsi sans s'expliquer avec toi ; 
elle devait avaler la soupe qu'elle avait trempée : il fallait 
t' écrire. 

«Je demandai alors si Hélène était libre, assez libre pour 
que je pusse lui remettre une lettre de toi, et qu'on lui 





■ 



352 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



[•* 



permit delà lire à son aise. Il répondit que oui. — Hélène 
fut appelée. — Elle me remit d'abord cette malheureuse 
lettre pour toi (la lettre de refus) que son père cacheta 
devant moi, sans la lire. Suivant ton autorisation, je l'ai 
ouverte pour voir si je pouvais te laisser une lueur d'es- 
poir, en te télégraphiant. 

«Je lui donnai ensuite ta lettre (d'Ambéruy), c'est-à-dire 
la plus importante. Elle se retira pour la lire à son aise, 
pendant que je restais avec le vieux. Une demi-heure 
après, elle revint : je l'examinais pour découvrir une émo- 
tion en elle, un signe dans ses yeux. Je ne découvris... 
rien ! Seulement, avec la gêne, qui était le moins qu'elle 
pût témoigner dans ces circonstances, et sous mon regard 
perçant et interrogateur, elle me dit : « Rapportez à 
« M. Lassalle que j'ai lu sa lettre : mais que tout est 
« terminé, comme je le dis dans la lettre que je vous re- 
« mets pour lui. » — Je lui dis encore que j'étais prêt à 
me charger de toute commission de sa part. — Elle se 
retira en s'inclinant. 

« Ne le prends pas mal, — je ne sais ce que je dois pen- 
ser de cette dame. Actuellement, je ne puis que rester 
bouche bée devant cette série d'événements. 

« Pauvre cher garçon, tes actions sont terriblement 
basses. Une te restera d'autre ressource que de chercher 
une nouvelle rencontre avec Hélène, etalors de traiterim- 
pitoyablement ta « chose » comme telle. C'est le seul 
moyen. — Mon impression d'aujourd'hui est que je ne 
me ferais aucun cas de conscience d'agir ainsi pour ton 
compte, si l'occasion s'en présentait. 

« Le vieux allégua aussi ta religion, dans le courant de 
la conversation. Je lui dis que tu n'avais pas la moindre 
objection à un changement de croyance. Il répondit qu'il 
le savait, mais que ses convictions ne lui permettaient pas 









LA LUTTE. 



353 



d'approuver cette conversion soudaine dans les circon- 
stances actuelles. Aussitôt, je lui fis remarquer qu'il avait 
lui-même épousé une Israélite qui s'était convertie aupara- 
vant. 

« Je reçois à l'instant ta dépèche. Hélène a bien été à 
Bex, je lésais depuis trois jours. Pourquoi ne l'avons-nous 
pas su plus tôt? Peut-être... 

« Maintenant une nouvelle consolante. Le mariage avec 
Rakowitza est encore éloigné, je le sais positivement. Le 
père de Rakowitza exige que le jeune homme soit d'abord 
docteur en droit. Tu as donc du temps devant toi. 

« Arndt est, d'après sa carte, docteur en philosophie, 
et collaborateur aux Monumenla Germaniœ historien. 

« Il y eut naturellement des scènes comiques pendant 
cet entretien. Entre autres, le « petit ambassadeur" (?) 
joua, plus d'une ibis, un rôle et je m'en amusai involon- 
tairement. 

« Ne penses-tu pas qu'avec cette mobilité d'humeur, 
les heures de Kaltbad, Wabern, la pension Bovet pour- 
raient revenir? En ce cas, profiles-en. 

« Un détail pourra peut-être tintéresser. Hélène por- 
tait une chemisette rouge. Elle est belle, mais il faut 
s'en emparer quand on la lient, et ne compter ni sur sa 
volonté, ni sur sa fermeté. Ue la « chose » , en théorie, lu 
devrais faire ta chose en toute réalité, pour être au moins 
sûr de ce que tu auras obtenu. 

« Cher Lassalle, j'attendais avec douleur ton télégramme 
qui, bien qu'envoyé à cinq heures, n'est arrivé ici qu'à 
huit heures un quart, et entre mes mains à huit heures 
trois quarts seulement. Hélène est ici, comme tu le vois 
par ce qui précède. Je te donne une relation très com- 
plète. Mais, je le le dis, il n'y a qu'un moyen. Je te donne 
le même conseil que Henri Heine te donna une fois à 

23 



354 



ÉTUDES SUH FERDINAND LASSALLE. 






Paris. — Entre nous, et seulement pour ton usage, j'ai 
appris qu'on chercheà marier Hélène vers le 20 septembre. 
Rakowitza achèterait le doctorat en droit à Heidelberg. 

« Compte que je veille, que je travaille, et que rien ne 
m'arrêtera dans la recherche de nouveaux moyens. Mais, 
tu le vois, la lettre d'Hélène avec tout ce qui s'y rapporte 
et tout ce que je te raconte suffirait à rendre fou. Ton 

« W. R. b 

La conduite de M. de Dœnniges montre qu'il se sentait 
de nouveau entièrement maître de l'esprit de sa fille. On 
ne peut donc reprocher à Rustow sa résignation presque 
enjouée en présence du fait accompli. Tout au plus peut- 
on penser qu'il était inutile de signaler la note comique à 
Lassalle en racontant cette tragique entrevue. Il faut at- 
tribuer le ton de ce récit au désir de remonter le moral de 
l'amant délaissé. Mais les conseils un peu trop soldatesques 
du colonel nous semblent bien déplacés, joints à la pre- 
mière nouvelle d'un pareil malheur. Ce qui est stupéfiant, 
c'est qu'ils ne semblèrent pas tels à Lassalle, qui les ap- 
prouva jusque dans leurs conséquences les plus extrêmes, 
nous le verrons. Une telle conduite de sa part montre vé- 
ritablement moins d'amour sincère que de vanité blessée 
(comme Hélène eut la cruauté de le dire quelques jours 
plus tard). Elle témoigne aussi de cette absence totale de 
scrupules qu'il montrait dans les circonstances graves, et 
qu'il se reprochait si amèrement d'avoir oubliée, à la pen- 
sion Bovet, dans la soirée du 3 août. 

Rustow repritla plume le soir même : 

« Cher ami, 

» Je t'ai télégraphié ce malin. Ne penses-tu pas aussi 
que tu devrais écrire à Hélène ? Dis-lui notamment que tu 












LA LUTTE. 



:355 



ne lui rendras à aucun prix ses lettres, sans en avoir reçu 
la sommation de sa bouche ; que tu ne cesseras à aucun 
prix de la croire contrainte, jusqu'à ce que tu aies reçu de 
sa bouche l'assurance du contraire. 

« Je vais te parler maintenant du jeune homme, de 
Rakowitza, que je veux aller voir. Peut-être trouveras-tu 
cela bête, mais j'ai malheureusement reconnu que je ne 
pouvais me confier à aucun intermédiaire. Hélène n'aurait 
pas encore la lettre d'Ambéruy, si je ne la lui avais donnée 
moi-même. Je dirai à Rakowitza qu'il doit insister en per- 
sonne, pour qu'on t'accorde une explication avec Hélène. 
« Je ne me promets rien de bonde l'intervention delà 
comtesse. Bien quej'aie évité avec soin, dans ma conver- 
sation avec le vieux Dumniges, toute allusion à des dames 
qui n'avaient rien à voir dans l'affaire, il n'a pu m'échap- 
per qu'il règne, dans la famille de l'ambassadeur, une 
haine irraisonnée, mais décidée, contre la comtesse. Elle 
ne pourra rien faire directement; resterait une action in- 
directe... 

« Pour toi, mon pauvre ami, tu en es réduit à la vio- 
lence, à l'enlèvement des Sabines. Mes efforts tendent à 
te mettre en présence d'Hélène, par un moyen quelcon- 
que. Quel autre espoir reste-t-il, puisqu'elle proteste par 
écrit se sentir dégagée de tout lien avec toi, en assurant 
qu'elle est libre? Dès que j'aurai atteint mon but, je le 
télégraphierai aussitôt. 

» Comment vont les choses à Munich? 
« Encore une question. Dœnniges prétendait que, 
lorsque Hélène avait appris ton intention de venir en 
Suisse, elle t'avait écrit, ou fait dire de ne pas venir. Est- 
ce vrai? Je ne me souviens plus si lu m'as parlé de ce 
point. 

» On semble réellement projeter un mariage plus hâtif. 



m 









356 ÉTUDES SUn FEUD1NAND LASSALLE. 

Mais, en tout cas, on n'a pas fait jusqu'ici de démarche 
officielle. Ces jours derniers, et jusqu'à demain inclusive- 
ment, on ne peut rien obtenir ici de personne, à cause des 
élections du Conseil d'État. Je t'écris avec une certaine 
sécheresse, pour ne pas t'ennuyer de phrases banales. Elles 
semblent écœurantes dans un grand malheur, et sont 
pourtant la seule chose qu'on puisse faire en ce cas, à 
part les occasions d'agir, que je ne manquerai pas. 

« Adieu. Voici justement une lettre de la comtesse. 
Au revoir dans des circonstances moins tristes, je l'es- 
père. 

« W. R. » 



Rustow insistait encore, le lendemain, sur son singulier 
conseil, dans le billet suivant : 

« Cher ami, 

« Je t'ai écrit tous les jours. Aujourd'hui, ou m'a ren- 
voyé de Berne une lettre que je t'ai adressée le 15 à Carls- 
ruhe. Je te l'envoie ci-joint, bien qu'elle soit maintenant 
sans intérêt pour notre affaire. 

h Tu as maintenant ma lettre d'hier. Elle t'en dira plus 
que tout ce que nous avions pu savoir jusqu'ici. Je t'as- 
sure, ton affaire va très mal. Veux-tu que j'essaye encore 
les grands moyens, à ma façon, et les approuveras-tu? Je 
demanderais simplement à Hélène si elle veut être en- 
levée. Car c'est la seule ressource. Il n'y a certainement 
rien à faire par la douceur. Avoir et posséder, voilà le 
mot d'ordre. Ton 

« W. Rustow. » 



Pour préparer cet enlèvement qui lui semblait le salut, 
Rustow n'hésita pas à s'adresser, comme il l'avait dit, à 






J, A LUTTE. 



;r>7 



m 



Rakowitza afin d'obtenir à toul prix une entrevue entre 
Hélène et Lassalle. En faisant appel aux sentiments d'hon- 
neur du jeune homme, le colonel espérait le convaincre 
de la nécessité de cette dernière explication, car sa fiancée 
ne lui appartiendrait de nouveau tout entière qu'après avoir 
congédié en personne le prétendant qu'elle lui sacrifiait. 
Rakowitza répondit : 

« Très honoré monsieur, 

« Je me permets de répondre à votre honorée lettre, 
que je serais très heureux que vous ayez la bonté de venir 
me voir demain, entre huit heures et demie et dix heures. 
Tout à vous. 

" Y. de Rakowitza. » 

Cette lettre courtoise fut suivie d'une entrevue qui ne 
répondit pas à l'attente de Rustow. Le jeune Valaque ex- 
prima cette opinion assez philosophique : on devait d'au- 
tant moins s'étonner qu'Hélène eut pu si vile abandonner 
Lassalle en sa faveur que, quelques jours auparavant, 
elle l'avait abandonné aussi rapidement lui-même, son 
fiancé, en faveurde Lassalle. Celui-ci n'avait plus qu'à imi- 
ter son exemple et à montrer autant de résignation qu'il 
l'avait fait lui-même, après la lettre inattendue qu'il avait 
reçue de Wabern. 

Toute cette correspondance nous donne une idée très 
nette de la situation à Genève, le I!) août. L'intervention 
de la comtesse de llatzfeldt restait la dernière ressource 
de Lassalle. Elle se préparait à entrer en scène et lui écri- 
vait, ce même jour, de Berne. 

« Mon bon cheb enfant, 
« Je reviens à l'instant, neuf heures du soir, de Wa- 



358 



ÉTUDES SUU FERDINAND UASSALLE. 






m 



bcrn, où j'ai trouvé tout le monde de retour. On y est 
plein de la plus grande sympathie pour vous, et d'admi- 
ration pour votre conduite. Vous vous êtes conduit en vé- 
ritable homme d'honneur, et cela, vous ne pouvez ni ne 
devez le regretter. Mme Arson m'a chargée, à plusieurs 
reprises, de vous dire qu'elle est prête à tout pour vous 
être utile, mais seulement à cause de vous. Vous ne devez 
pas la méconnaître parce que vous n'avez pas reçu de ses 
nouvelles plus tôt. Ses lettres à Hélène restaient toutes 
sans réponse. Elle vous a envoyé à Munich les deux lettres 
qu'elle a reçues d'Hélène : la troisième, dont on vous a 
parlé, n'est pas d'elle. — II règne ici une profonde indi- 
gnation contre la famille Dœnniges, mais sans excepter 
Hélène. Mme Arson est furieuse que cela ait débuté 
dans sa maison, et elle se rendra dans quelques jours 
à Genève pour parler de la façon la plus pressante à 
Hélène et à sa mère. M. Lesley y viendra aussi. On m'a 
conseillé d'aller tout de suite à Genève, et l'on croit que 
je réussirai sûrement à parler moi-même à Hélène. On 
pense de même que vous obtiendrez, sans aucun doute, 
un entretien avec elle, mais qu'il vaut mieux ne pas trop 
vous hâter de vous rendre à Genève. Laissez préparer le 
terrain. Le Valaque, qu'on a fait venir, est un tout jeune 
homme, plus jeune qu'Hélène : il n'a pas encore passé ses 
examens; cela donne à toute l'affaire un caractère peu 
séduisant. 

« Donc, mon cher enfant, un peu de tranquillité et de 
patience. Le plus difficile est fait : elle est retrouvée, 
et on peut parvenir jusqu'à elle. Maintenez seulement à 
Munich le droit, qu'on ne peut vous dénier, après des 
serments si positifs : celui d'apprendre de la bouche 
même de la jeune fille et loin de toute contrainte sa vé- 
ritable détermination. Peignez de couleurs éclatantes la 



■ 



LA LUTTE. 



359 



conduite sans honneur de la famille après votre attitude 
si loyale ; préparez lù-bas l'opinion de telle sorte que le 
père en vienne à craindre pour sa place. Employez, s'il le 
faut, tous les moyens de publicité afin de faire parvenir 
jusqu'à la jeune fille les projets que vous formez. Dites 
que vous considérez comme un devoir imprescriptible de 
la protéger à tout prix contre la violence, pour avoir la 
certitude que sa détermination est libre : dites que le seul 
moyen, à votre avis, c'est qu'il vous soit permis de la re- 
voir. Tout le monde ici pense qu'à la première entrevue 
Hélène se jettera de nouveau dans vos bras. Mais, à mon 
grand étonnement, sans que j'en aie dit un mot, ils ex- 
priment tous l'opinion qu'un autre mariage de sa part 
serait actuellement un bonheur pour vous. D'ailleurs, il 
ne peut être question d'un mariage précipité. 

« Je reçois à l'instant votre télégramme. J'attendrai ici 
votre lettre, mais cela me chagrine. Je crois qu'il serait 
très bon que je fusse, dès maintenant, à Genève, parce 
que je pourrais y faire certaines démarches, et aussi pré- 
venir certains procédés qui ne concordent pas avec mes 
vues. — J'aurais reçu votre lettre cinq heures plus tard 
à Genève, mais je ne voudrais pas agir contre votre vo- 
lonté. 

« Maintenant, adieu, mon cher enfant, je tombe de 
fatigue. 

« Votre amie. 

« J'espère ne pas resterlongtemps ici. Je crois que mon 
arrivée rapide à Genève, et quelques conversations avec 
Hélène, seraient très utiles. Hélène est protestante. 

« S. H. » 

Voici le télégramme de Lassalle, dont il est question : 
« Demain matin, vous aurez ma lettre. Alors, au plus 



É 



yjfm 






300 



ETUDES SDR FERDINAND LASSAI, LE. 



vile ,-ï Genève avec Mme ' Ai'smr. Avanl de partir, té- 
légraphiez quel hùlcl à Genève, Je vous écris aujourd'hui 
à Genève, c'esl important. » 



Revenons à Lassalle, qui, clans la journée du 20 août, 
voyait se confirmer avec plus de détails les tristes nou- 
velles qu'il avait reçues l' avant-veille. Nous avons donné 
le télégramme de Rustow qui lui enlevait son dernier es- 
poir; il devenait certain que la lettre pathétique qu'il 
nommait « d'Ambéruy a , et sur l'effet de laquelle il 
comptait tant, n'avait pas changé la détermination d'Hé- 
lène. 

Aussi Lassalle télégraphia-t-il à son tour : 
» Considères-lu la volonté de Henri comme changée au 
fond du cœur, ou simplement comme brisée? Réponse té- 
légraphique. La lettre envoyée le 18 n'est pas encore là. 
Écrit hier à toi et ù Henri en même temps. Ne donne pas 
la lettre du soir à Henri, si tu crains le moins du monde 
qu'elle en trahisse l'important contenu, mais attends d'a- 
bord la lettre que je t'envoie le 20. 

« JUUAN. » 

Voici cette lettre : 

« Oh! mon ami, mon pauvre ami ! Quelles tristes dé- 
pêches faut-il que tu m'écrives! Vit-on jamais semblable 
trahison? L'ai-je méritée, moi, le cœur le plus fidèle sur 
cette terre ? 

« Écoute : 

« I" Voici la lettre que tu me demandes, pour dire à 
Hélène que je ne lui rendrai jamais ses Ici Ires qu'à elle- 
même. 

« Est-ce là toute ton espérance? — combien elle est 
faible! 

n 2° Hier, je t'ai écrit une lettre pour Hélène et pour toi. 



■i 



LA LUTTE. 



361 



« Mais il ne faut la donner à Hélène que si tu es tout à 
fait sur qu'Hélène ne trahira pas son contenu et ne la 
cédera pas. Si tu n'es pas entièrement sur, ne la lui laisse 
en aucun cas, mais tout au plus lis-la-lui. Et, si tu crains 
qu'elle ne la trahisse, il ne faut même pas la lui lire, car 
la démarche du ministre, la mission d'Hsenle chargé de 
sa lettre, ne doit, à aucun prix, être connue du vieux 
Dœnniges. 11 faut qu'elle le surprenne comme un éclair 
dans un ciel serein, sinon elle échouera misérablement. 

« Donne-lui, en tout cas, la lettre ci-jointe. 

« 3° Je n'ai pas encore reçu ta lettre et celle d'Hélène, 

— samedi à quatre heures et demie de l'après-midi, — 
bien que tu l'aies envoyée le 18, et c'est aujourd'hui 
le 20. 

« 4° Nous aurons aujourd'hui la lettre du ministre, et 
j'aurais pu partir dès demain dimanche, et, en tout cas, 
lundi, si je voulais : mais j'ai remis mon départ à mardi 

— six heures du matin — pour laisser du temps à la com- 
tesse et à toi. Car, tu le comprends, la mission d'Hœnle 
gâterait encore plus les choses, si Hélène lui déclarait 
vraiment : « Je ne veux plus de lui. » 

» Je reçois à l'instant la dépêche suivante de la com- 
tesse : b Je pars immédiatement pour Genève. Hôtel Mé- 

« tropole. Vous écris; attendre en tout cas : rester là- 

« bas. » 

« Ceci me semble indiquer qu'elle veut aussi regagner 
d'abord le terrain perdu auprès d'Hélène. Je retarderai 
donc mon départ jusqu'à mercredi, six heures du matin, 
bien que très à contre-co^ur, — car sa lettre ne peut arri- 
ver ici avant neuf heures du matin, mardi. — Cela est 
d'autant plus difficile que Hœnle, qui, ensuite, ne sera 
pas libre, est entièrement opposé à ce retard. 



■ 






362 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



a Si tu aperçois un signe quelconque d'amélioration 
dans la conscience d'Hélène, télégraphie-moi aussitôt : 
« Amélioration, viens de suite » , afin que je puisse par- 
tir lundi ou mardi, selon la dépêche. 

« Et, si tu crois que tout est inutile, télégraphie : 
« Perte de temps superflue. » J'arriverai aussitôt avec 
Hrenle. 

« Malheureux que je suis ! Je n'avais pas mérité de ren- 
contrer une fille aussi indigne. 

« F. Lassalle. » 



Voici la lettre destinée à Hélène : 



« Hélène, 

« Je t'écris la mort dans le cœur. La dépêche de Rus- 
tow m'a blessé mortellement. Tu me trahis, toi! C'est 
impossible. Non, je ne puis croire encore à tant de félonie, 
à une aussi affreuse trahison. On a pu momentanément 
fléchir, briser ta volonté, te rendre étrangère à toi-même; 
mais il est inadmissible que ce soit là ta volonté véritable, 
définitive. Tu ne peux avoir rejeté loin de toi, à ce degré, 
toute pudeur, tout amour, toute fidélité, toute vérité ? Tu 
aurais compromis et déshonoré tout ce qui porte un vi- 
sage humain? — Tout bon sentiment serait mensonge. Et 
si tu as menti, si tu es capable d'atteindre ce dernier 
degré de bassesse, de rompre des serments si sacrés, 
d'anéantir le cœur le plus fidèle, il n'y aurait plus rien 
sous le soleil à quoi un homme pût encore ajouter foi! 

« Tu m'as rempli de la volonté de te conquérir 
de haute lutte. Tu m'as demandé d'épuiser d'abord 
tous les moyens de conciliation, au lieu de t'enlever à 
Wabern. Tu m'as fait les serments les plus sacrés de 
bouche et par écrit. Tu m'as déclaré encore dans ta der- 



H^H 



LA LUTTE. 



363 



mère lettre que tu n'étais rien, rien que ma femme ai- 
mante, et qu'aucune puissance de la terre ne t'empêche- 
rait d'accomplir ton dessein. — Et, après que tu as attiré 
si violemment à toi ce cœur fidèle qui, lorsqu'il s'est 
donne une fois, se donne pour toujours, — après quinze 
jours, lorsque le combat commence à peine, tu me re- 
jettes dans l'abîme avec un rire de mépris, tu me trabis, 
tu m'anéantis! Oui, tu aurais fait ce qu'aucune vicissitude 
n'a pu faire. Tu aurais brisé, abattu l'homme le plus 
ferme, qui a supporté, sans faiblir, tous les orages de la 
vie. 

« Je ne pourrais résister à cette trahison. Je serais tué 
par une blessure intérieure. Il n'est pas possible que tu 
sois à ce point sans honneur, sans pudeur, sans conscience, 
si complètement éhontée et indigne. Tu mériterais ma 
haine la plus terrible, et le mépris de tout un monde. 

» Hélène! ce n'est pas ta propre résolution que tu as 
communiquée à Rustow. On te l'a inspirée en abusant de 
tes bons sentiments. Si tu y persistais, — écoute, oh! 
écoute mes paroles, — tu la pleurerais pendant ta vie en- 
tière. 

« Hélène, fidèle à ma promesse, «-je me charge du 
reste » , je fais ici toutes les démarches capables de briser 
la résistance de ton père. J'ai déjà entre les mains des 
moyens efficaces, qui ne resteront certainement pas sans 
effet. 

« Et, s'ils ne me conduisaient pas au but, j'en possède 
mille et mille encore et je mettrai en poudre tous les ob- 
stacles, si tu demeures fidèle. Car ni ma force ni mon 
amour pour toi ne connaissent de bornes. « Je me charge 
toujours du reste. » La bataille est à peine engagée, femme 
pusillanime. 

« Et, tandis qu'ici j'ai déjà obtenu l'impossible, tu 



m 



zJm 






364 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

me trahis là-bas devant les caresses d'un autre homme ! 

« Hélène ! Mon sort est entre tes mains. Mais, si tu me 
brises par cette enfantine trahison, que je ne pourrai sup- 
porter, puisse ma perte retomber sur toi, et ma malédic- 
tion te poursuivre jusqu'au tombeau. C'est la malédiction 
d'un cœur fidèle que ta malice a brisé par le jeu honteux 
que tu as joué avec lui. Cette malédiction t'atteindra sûre- 
ment. 

« D'après la dépêche de Rustow, tu redemandes tes 
lettres. 

» En tout cas, tu ne les obtiendras jamais que de ma 
main, après un entretien personnel avec moi. Car, à tout 
prix, je dois et veux encore te parler une fois personnel- 
lement, et seul à seul. Je veux et dois entendre de ta pro- 
pre bouche ma sentence de mort. Alors seulement je 
croirai ce qui, jusque-là, me paraîtra impossible. 

« Je continue ici mes démarches pour te conquérir, et 
me rendrai ensuite à Genève. 

« Mon destin dépend de toi, Hélène ! 

« F. Lassalle. « 



Nous renonçons à donner ici une lettre de Holthoff, 
écrite le même jour de Berlin. Elle n'ajouterait rien à ce 
que nous savons par la première de celles qu'il adressa à 
Lassalle. 

Le 21 août, Lassalle reçut enfin la lettre capitale que 
Rustow lui avait écrite le 18, mais qu'il appelle lettre 
du 19 dans cette réponse, sans doute parce qu'elle portait 
le timbre de ce jour. Elle renfermait ce billet « très mau- 
vais » d'Hélène, que les dépêches annonçaient. Le voici : 

A Monsieur Lassalle. 
a Après avoir exprimé, du fond du cœur, le plus pro- 



*m# 



LA LUTTE. 



365 



fond repentir pour mes inconséquences; je me suis récon- 
ciliée avec mon fiancé, M. Yankô de Rakowitza, et j'ai 
reconquis son amour et son pardon. Je lai annoncé à 
votre avocat à Berlin, M. Ilolthoff, avant d'avoir reçu la 
lettre où il m'en donne le conseil. 

« Je vous déclare donc librement et avec pleine con- 
viction qu'il ne peut plus jamais être question d'une 
alliance entre nous, que je me dégage vis-à-vis de vous 
sous tous les rapports, et que je suis fermement décidée 
à vouer à mon fiancé un amour et une fidélité éternels. 

« Hélène de Dœsmgks. » 

Comment être surpris que ce congé si blessant ait porté 
au comble la fureur de Lassalle? Elle ne saurait l'excuser, 
néanmoins, d'avoir aussitôt cédé aux suggestions de 
Rustow, et de lui avoir écrit la lettre suivante. Becker, en 
la publiant, en a écourté un passage qui, dit-il, ne peut 
être imprimé à cause de la censure. 

« Cher ami, 

« Je reçois à l'instant ta lettre du li). 

" J approuve tous les moyens, pourvu qu'ils soient 
efficaces. Enlèvement par ruse, par violence. Oui, même 
que tu. .. 

» Non seulement j'approuve tout moyen efficace, mais 
le eboix m'en est absolument indifférent. 

« llecours aux grands moyens. Mais qu'ils soient d'un 
effet certain, afin qu'ils ne gâtent pas ce que j'ai obtenu ici. 

« Tu juges mal Ilolthoff. Il n'a pas écrit cette lettre 
défavorable qu'Hélène lui attribue dans son billet. Au 
contraire, il est indigne contre la famille, et fait ce qu'il 
peut. 11 est vrai que ce n'est guère plus que rien. 

« Sophie écrit que Mme Arson lui a fait toutes les pro- 
messes possibles : cl la comtesse semble y croire. 



■ 









366 ÉTUDES SUR FEHDINAND LASSALLE. 

.< Nous avons la lettradu ministre... Il faut absolument 
que je parte d'ici mardi à midi, à cause d'Hœnle... 

« Si c'est absolument nécessaire, le docteur Hamle 
pourra, de Berne, aller un ou deux jours dans l'Oberland 
bernois, qu'il verrait volontiers. Pour moi, j'arriverais 
seul et incognito, mercredi soir, à l'hôtel Métropole, à 
Genève. 

« Le tout est de regagner d'abord Hélène. Je me 
débarrasserai sûrement du vieux. Le tout est que la com- 
tesse puisse parler avec Hélène. Elle saura la préparer et, 
pour cela, lui communiquer ce qu'il faudra de mes 
récentes lettres, — et aussi de l'ancienne sur papier 
argenté, — pour qu'elle ne soupçonne pas, d'après leur 
contenu, la démarche préparée ici. Car, actuellement, on 
l'a endoctrinée avec un tel déploiement d'amour paternel, 
que je la crois capable de trahir cette démarche ; alors le 
père pourra se mettre en garde, et je l'aurai définitive- 
ment perdue. 

« Mais on peut bien dire à Hélène que le secours est 
proche, et ainsi lui rendre courage. 

« Le désespoir est pour moitié dans sa disposition 
d'esprit. 

« Le vieux a joué un jeu serré vis-à-vis de toi, mais un 
jeu tout à fait déloyal. Hélène a écrit à Mme Arson : ..On 
« ouvre toutes mes lettres, — je suis enfermée depuis 
" J euul matin, — je pars, ou plutôt, on me part, etc, » 
C'est la séquestration pure et simple. Elle appelle aussi la 
mort de la façon la plus touchante, mais elle est déjà 
brisée. Pourquoi l'ai-je exposée à ces luttes? Je suis un 
âne. Gela est certain. 

.. Tu t'es très bien conduit chez Dœnniges. Avant tout, 
établis une correspondance. Ton ami désespéré. 

" F. Lassallk. » 



LA LUTTE. 



367 



Cependant la comtesse, arrivée à Genève, se rendait 
compte que le terrain était, là, plus mauvais encore que 
ne le pensait Lassalle. Ses efforts et ceux de llustow vont 
tendre à empêcher à tout prix le trop prompt retour de 
leur ami. Tous deux redoutent les extrémités auxquelles 
peut le porter la violence de son caractère. 

Voici deux télégrammes de Rustow, et un de la com- 
tesse, envoyés tous trois le 21 : 

« Vu aujourd'hui le Valaque : lettre en chemin pour 
« loi. J'ai quelque crainte : aucune amélioration. 

« Guillaume. » 

ii Sophie vient de recevoir une lettre, moi pas encore. 
ii Nous te disons : Suspends tes démarches de notaire, 
o Elles seraient maintenant dangereuses. Tout dépend 
« de Henri. Attends là-bas notre lettre. Laisse à Sophie le 
« temps strictement nécessaire. Du sang-froid. 

« Guillaume. » 

« Rester à Munich jusqu'à ce que je télégraphie. Votre 
« présence ici défavorable. Pas encore vu Henri. J'écris. 

H Sophie. « 
Lassalle répondit : 

ii Impossible remettre départ plus loin que mardi, au 
H plus tard mercredi. L'agent (Haenle) me presse. — Voir 
ii ma lettre à Genève, poste restante. — Hâtez-vous 
« d'améliorer le terrain principal : télégraphier aussitôt 
» toute amélioration, afin que je puisse alors partir 
« mardi, même sans lettre. 

» Ferdinand. » 

U envoya de plus une autre dépèche analogue. 

La journée du 22 août eut une importance égale à 



U 






368 ÉTUDES SUK FERDINAND LASSALLE. 

celle du 18 dans ce triste dénouement. L'intervention 
malheureuse de la comtesse de Ilatzfeldt allait achever la 
déroute des espérances de Lassalle. 

Cette dame écrivit, ce jour-là, à Hélène la lettre sui- 
vante : 

h Mademoiselle, 

« Je suis venue ici pour arranger autant qu'il sera pos- 
sible une affaire qui, je le crois, si j'avais été ici dès le 
début, n'aurait pas pris une tournure aussi malheureuse 
que peu convenable. 

« Mon intervention s'explique et s'impose, d'un côté, 
par mon ancienne amitié pour M. Lassalle, et par l'entière 
confiance avec laquelle il a déposé ses intérêts entre mes 
mains dans cette affaire, de l'autre, en ce qui vous con- 
cerne, par le contenu et la forme de la lettre que vous 
m'avez adressée récemment, Mademoiselle. 

« Après tout ce qui s'est passé, je dois croire que 
vous vous faites des illusions complètes sur l'importance 
des faits précédents. De semblables procédés sont d'au- 
tant plus graves quand ils s'adressent à un homme tel que 
M. Lassalle. Si l'on devait continuer dans la même voie, 
des conséquences fort sérieuses seraient inévitables. 

« Vous conviendrez que Lassalle s'est conduit vis-à-vis 
de vous de la façon la plus honorable, la plus admirable 
même. Vous conviendrez aussi qu'étant donnée la situa- 
tion politique prépondérante de M. Lassalle, on ne peut 
compter que ses amis et ses nombreux partisans laisse- 
ront s'accomplir un tel renversement des faits et des rôles. 

« Après tout ce qui s'est passé, vous concevez qu'il est 
de votre intérêt, plus encore que de celui de M. Lassalle, 
que vos rapports avec lui reçoivent leur solution dans la 
forme la plus scrupuleusement convenable. 




■I 



LA LUTTE. 



309 



« Gela n'est peut-être possible que par mon entremise, 
et je me suis décidée, par véritable amitié pour M. Las- 
salle, à accepter ce rôle peu agréable. Dans ce but, un 
entretien avec vous, Mademoiselle, m'est absolument 
nécessaire. Je vous propose donc de venir me voir aujour- 
d'hui, ou au plus tard demain entre deux etqualre heures, 
car un retard pourrait tout gâter. 

« 11 serait tout à fait au-dessous de ma dignité, Made- 
moiselle, d'ajouter la moindre assurance que vousnepou- 
vez avoir à craindre chez moi aucune mauvaise scène de 
roman. Je vous exprime, au contraire, ma conviction (pie 
la démarche que je lais doit m'atlirer surtout votre grati- 
tude. 

« Sophie, comtesse nie IIatzki:ij>t. » 

Le ton de cette lettre est singulier. La réserve et la 
froideur y sont extrêmes. Après l'avoir lue, il est impos- 
sible de conclure dans quel sens la comtesse souhaite de 
voir se terminer cette affaire. Comment ne prévit-elle pas 
l'effet d'une pareille missive sur l'orgueilleuse Hélène? 
Après des années écoulées, les Mémoires de la jeune fille 
sont encore vibrants de la fureur où lajeta ce factum. Et, 
sans partager l'animosité de Becker contre la vieille amie 
de Lassalle, il est permis depenserqu'ellc servit bien mal 
sa cause par cette tentative malencontreuse. 

Elle allait encore aggraver sa maladresse par sa suscep- 
tibilité. 

En effet, Hélène, ayant pris connaissance de la lettre, 
n'y répondit tout d'abord que par le billet suivant : 

« Reçu la lettre. — Hélène de DOENMGES. » 

La comtesse, que sa situation sociale un peu incertaine 
rendait exigeante au sujet des égards qui lui étaient dus, 
se sentit profondément blessée par cet accusé de réception. 




370 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






Elle crut que les Dœnniges ne la jugeaient même pas di- 
gne d'une réponse. Elle sutfairc partager sacolèreà Itus- 
tow, car le colonel envoya aussitôt au père d'Hélène cette 
lettre menaçante, qui contrastait avec le ton poli qu'a- 
vaient conservé jusque-là leurs relations. 

« Genève, le 22 août 1864. 

a Mme de Hatzfeldt me fait appeler à l'instant, pour 
me dire qu'elle a écrit, ce matin, à mademoiselle votre 
fille, et qu'elle en a reçu cette réponse verbale : il n'y a 
pas de réponse. 

" Je vous déclare que si, avant deux heures, vous ne 
m'annoncez pas que mademoiselle votre fille fera demain, 
entre deux et quatre heures, une visite en toute politesse 
à Mme la comtesse de Hatzfeldt, je cesserai de détourner 
Lassalle des actes qu'il prépare, et que je lui ai décon- 
seillés jusqu'ici. 

« Tous les amis de Lassalle, et moi le premier, sont 
persuadés, après ce qui s'est passé, qu'il n'y aurait pas de 
plus grand malheur pour lui que d'obtenir maintenant la 
main de Mlle Hélène. 

« Mais il faut prouver, à vous et à votre famille, que 
vous n'avez ni le droit ni le pouvoir de traiter un homme 
tel que Lassalle, une dame telle que la comtesse de Hatz- 
feldt comme des bohémiens qu'on ne juge pas dignes 
d'une réponse. Croyez-moi, vous n'avez personne pour 
vous dans le monde entier. Lassalle doit avoir la possibi- 
lité de constater par lui-même que sa conduite, si louable 
dans cette affaire, y était mal à sa place. 

« Et cela sera. Je vous en donne ma parole, ce que je 
n'ai jamais fait en vain. 

« W. Rustow. » 






LA LUTTE. 



371 



Cette violente sortie portait à faux, car Hélène s'était 
déjà décidée à répondre par un court billet. 

« 11 y a trois jours, déjà, j'ai donné à M. le colonel 
Rustow l'expression écrite de ma volonté pour M. Lassallc. 
Je l'ai fait librement, et sans aucune contrainte : par suite, 
je considère la chose comme terminée. 

« Hélène de Doenniges. » 

M. de Domniges répondit, de son côté, à la lettre vio- 
lente de Rustow, d'abord par un court billet, puis par 
une lettre plus étendue, que nous allons traduire. Assuré 
dès lors des sentiments nouveaux de sa fille, il conservait 
tout son sang-froid. Dans la soirée du 3 août, il n'avait pu 
dominer sa fureur, et Lassallc était demeuré calme, trop 
calme peut-être. Les rôles était donc entièrement ren- 
versés. Ce contraste pouvait faire prévoir à qui la victoire 
finale allait rester. 

« Monsieur le colonel, 

a Ce n'est qu'après avoir lu attentivement et médité 
votre lettre d'aujourd'hui, que je puis vous donner ré- 
ponse. Vous traitant en intermédiaire impartial, je vous 
ai exposé sincèrement et sans réserves mes vues dans cette 
affaire. Je vous ai même donné toute facilité pour vous 
acquitter des messages de M. Lassalle vis-à-vis de ma fille. 
Vous avez pu vous convaincre que je n'agissais pas sur 
elle, que je ne pouvais même le faire, puisqu'elle quitta la 
chambre, nous laissant ensemble, et qu'elle y revint sans 
être appelée, pour vous remettre la lettre à M. Lassalle 
par laquelle elle retire tout ce qu'elle lui a promis. 

« Votre lettre d'aujourd'hui, dans laquelle vous m'ap- 
paraissez uniquement partisan de Mme la comtesse de 
Hatzfeldt et de votre ami M. Lassalle, contient d'abord 



■ 

I 
■ 



K 



S 






372 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

une inexactitude qui forme la base de votre réclamation. 
« La femme de chambre a {disse la lettre à ma fille 
Hélène derrière le dos de ma femme. Hélène l'a lue et l'a 
communiquée aussitôt à son fiancé et à moi. Je sais que 
ma fille elle-même a écrit un reçu, et comptait répondre 
plus tard. Moi-même, j'ai rappelé le commissionnaire, 
pour lui demander l'adresse de la comtesse de Hatzfeldt, 
qui n'était pas dans la lettre : il m'indiqua l'hôtel de la 
Métropole. 

« Comment donc pouvez-vous m'écrire que la comtesse 
Hatzfeldt a reçu la réponse orale qu'il n'y avait pas de 
réponse? Voilà le fait. 

« Mais à présentée vous déclare, Monsieur le colonel, 
que, par ma volonté paternelle, ma fille n'aura aucune es- 
pèce de rapports avec la comtesse de Hatzfeldt. Ma femme 
et ma fille sont entièrementd'accord avec moi sur ce point, 
ainsi que son fiancé. 

« Quant au côté purement social de la question, vous 
vous trompez, il me semble, ainsi que M. Lassalle, en 
pensant que je ne le juge pas digne d'une réponse, — 
pour des motifs politiques ou personnels, — et que je 
le traite, suivant votre expression, comme un « bohé- 
mien » . 

" Je vous répète ce que j'ai dit avant-hier à mon neveu, 
le docteur Arndt. 

« Je le priai de faire savoir par vous à M. Lassalle que, 
aussitôt qu'il serait de retour, je vous recevrais ainsi que 
lui encore une fois. Comme père, je veux donner à M. Las- 
salle une explication personnelle de cette affaire, qui 
puisse le satisfaire, sans nouvelles scènes, autant qu'il est 
humainement possible. 

» Vous avez déclaré le même jour au docteur Arndt, 
comme il me le rapporta aussitôt, que M. Lassalle était à 



LA LUTTE. 



373 



Carlsruhe ou à Munich. De plus, M. Lassalle, dans sa 
seconde lettre, ne m'a donné aucune adresse. Gomme je 
vous l'ai dit, ce fut la raison pour laquelle je préparais 
une lettre pour son avocat à Berlin, Holthoff, lorsque 
vous vîntes me voir. 

« Laissant de côté vos sommations et vos menaces, 
pour en venir à ce qui concerne l'insinuation que j'aurais, 
dans cette affaire, abusé de mon caractère diplomatique, 
etc., sachez que de telles imputations personnelles, pré- 
sentées sans droit ni raison, ne peuvent qu'éveiller mon 
plus profond regret. Vous avez eu l'occasion de vous con- 
vaincre du contraire; pour éviter le scandale, j'ai quitté 
Genève avec ma famille pendant huit jours, et je n'ai 
même pas réclamé pour ma protection plus de police 
qu'on ne m'en a offert, tandis que M. Lassalle faisait en- 
tourer ma maison d'espions et de rôdeurs. — Mais il me 
répugne de m'appesantir là-dessus, car celte affaire n'est 
pas capable de me faire oublier que je suis père. — Tout 
à vous. 

« W. DE DCENMGES. » 



'■■■ r 






&% 



Cette lettre est une preuve de l'horreur qu'inspirait 
aux Dœnniges le moindre rapport avec la comtesse llatz- 
feldt. La phrase qui renferme une sorte d'excuse ne se 
rapporte qu'à Lassalle et non pas à elle. Ces dispositions à 
son égard, que la comtesse pressentait tout au moins, 
pourraient peut-être expliquer l'énigme que présente le 
ton de sa lettre, si froide et si arrogante. On sent que 
l'auteur est sur le qui-vive et peut redouter une offense. 
Nous l'avons vue, en effet, bien prompte à se croire of- 
fensée. 

Quoi qu'il en soit, sa fureur se reflète dans la série des 
dépêches qui furent échangées, ce jour-là, entre Genève 



374 



ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



et Munich. Voici le long et imprudent télégramme que la 
comtesse envoya sous l'impression de la colère qu'elle 
ressentait : 

« Vous êtes dans l'erreur sur la situation. Henri plus 
mauvais, plus éhonté qu'on ne peut dire. De son propre 
mouvement, il a refusé insolemment toute réponse à So- 
phie. Il n'est pas question de contrainte. La comparution 
devant notaire, pour écarter la contrainte que vous sup- 
posez, ne peut conduire actuellement qu'à un «non » ou- 
vertement déclaré. Suspendez-la donc. Le père prétexte 
encore sa situation diplomatique, et pousse Henri à se sa- 
crifier pour la luiconserver:il faut écarter ce prétexte. Le 
principal est maintenant d'effrayer le père. L'importante 
lettre du chef du père doit donc contenir ce qui suit: « Le 
« chef ayant reçu une dénonciation contre le père, la situa- 
« tionde celui-ci est compromise. Il y a des preuves écrites. 
« Le droit de Julian est certain, la conduite de Henri in- 
« croyable. Par malheur, il s'est déjà passé des choses qui 
« sont à peine compatibles avec une situation officielle. 
» Le chef exige absolument du père qu'il hâte une solu- 
« tion pleinement satisfaisante pour Julian, et qu'il évite 
« le scandale qui ne pourrait retomber que sur lui et sur 
« Henri. » L'arrivée la plus rapide d'Hœnle serait excel- 
lente et indispensable. Aussitôt la lettre obtenue, venir 
immédiatement avec Hsenle. 

« SoriiiE, Guillaume. » 



Ce télégramme indique une grande confusion dans les 
idées de ceux qui l'ont rédigé. La certitude presque com- 
plète d'un échec leur fait oublier toute prudence : vis-à- 
vis de Lassalle d'abord, qu'ils voulaient, la veille encore, 
maintenir loin du théâtre de la lutte; vis-à-vis du ministre 
Schrenk ensuite, à qui ce télégramme pouvait être coin- 



LA LUTTE. 



:575 



•>. I 
,:■ r 

'1 " 



mimique par sa police. Becker, dans sa haine contre la 
comtesse, soutient même quelle le rédigea à dessein dans 
ce but, afin de faire échouer définitivement les projets de 
Lassalle. 

Pour nous, la colère et la maladresse peuvent suffire à 
l'expliquer. 

Lassalle répondit avec une ironie amère : 

ii Dépèche magistrale . Rédaction dune prudence 
incomparable. Intelligence sublime. De plus, vous m'avez 
retenu inutilement plus de deux jours. Mon projet était 
depuis longtemps celui-là, et ma lettre à peu près suffi- 
sante pour ce résultat. Nous arrivons mercredi matin, à 
dix heures, à Berne; à Genève, à sept heures du soir. 
Parler tout d'abord avec moi seul. — Juiian. " 



En présence de ce télégramme, les amis de Lassalle 
changent encore une fois d'avis. Ils le supplient de nou- 
veau de rester à Munich, par deux autres dépèches. 

« A aucun prix, démarche devant notaire à présent. 
Voulez-vous entendre un «non» décisif de Henri lui-même 
au bras du Vainque? Tout serait perdu. Tranquillité, pa- 
tience! L'intimidation permet espoir de réussite. Recevrez 
aujourd'hui une autre dépèche plus explicite. Restez 
là-bas. 

« Sophie. » 

« Crois-nous pour une fois. Tu ne peux avoir aucune 
idée de la situation actuelle. 

u Sophie et Guillaume. » 

Ces instances furent inutiles. Lassalle quitta Munich 
le 23. 

Voici la réponse que Rustow fit, le 24 août, à la lettre 
de M. de Dœnniges. — Il est certain que celui-ci uian- 



à 



3T6 



ÉTRDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






quait de franchise. Il était exact qu'il n'exerçait plus à ce 
moment la moindre pression sur sa fille, et qu'il était prêt 
à recevoir Lassalle, à l'accueillir avec politesse même, car 
il ne craignait plus rien de lui. Mais il avait parfaitement 
tort de soutenir qu'il avait toujours agi de même. Le 
désir d'échapper, lui et les siens, aux conséquences dan- 
gereuses de leur conduite, l'amenait à défigurer la vérité 
au moyen d'arguments assez faibles. 

u Monsieur de Doenniges, 

« Assez de paroles ont été échangées. Je me suis con- 
vaincu que la meilleure volonté était inutile, et j'aban- 
donne en conséquence la tâche ingrate de conciliateur. 
Encore un mot seulement pour éclaircir le passé. 

« Je n'ai aucune raison d'attribuer un mensonge au 
commissionnaire qui a porté la lettre de la comtesse 
Hatzfeldt, dans une circonstance si indifférente pour lui. 
Il ne donna le reçu en trois mots que lorsqu'il revint pour 
la seconde fois. La comtesse a reçu plus tard une réponse 
de mademoiselle votre fille. Mais cela n'exclut pas ce fait 
que le messager fut d'abord chargé de dire : « Il n'y a 
u pas de réponse. » Si, d'ailleurs, Mlle de Dœnniges ne 
peut recevoir de lettres qu'avec la permission de madame 
votre épouse, c'est vraiment la séquestration pour une 
fille majeure. 

« Si vous avez dit, le 20 août, à M. le docteur Arndt, 
que vous vouliez donner une explication personnelle à 
Lassalle, je regrette simplement de n'en avoir rien pu 
savoir, parce que je n'entends ni ne vois par les organes 
de ce monsieur, mais par les miens. Et vous m'aviez 
déclaré à plusieurs reprises qu'il ne pouvait être question 
d'une explication avec Lassalle. L'absence de Lassalle, 
que je considérais comme nécessaire en raison de son état, 






LA LUTTE. 



377 



ne pouvait être un empêchement, puisqu'un télégramme 
de moi suffisait pour ramener à Genève en deux jours, 
au plus tard en trois. 

« Les menaces ne sont pas mon fait. J'ai averti et pré- 
venu, et cela de la façon la plus convenable, je le crois. 
Je ne puis, il est vrai, considérer le passage si rapide d'un 
amour à un autre comme une chose indifférente. Je le 
considère comme très grave, au contraire, et je ne puis 
rien à cela : cela résulte de mon caractère, de mon édu- 
cation et de mon expérience de la vie. 

« Gomme je l'ai indiqué à M. de Rakowitza, avec toute 
la délicatesse que m'imposait sa situation, mon opinion 
est que, dans les circonstances présentes, après la scène 
de la pension Bovet, après les lettres bridantes à Las- 
salle, etc., celui-ci a droit, tout au moins, à un entretien 
avec Mlle de Dœnniges. M. de Rakowitza devrait aussi se 
retirer pendant quelque temps, six mois par exemple, et 
ne recommencer ses visites qu'après cette période écoulée, 
si toutefois il le désire encore. De cette manière seule- 
ment, il me semble, vous satisferez aux exigences de 
l'opinion, qu'elles soient ou non justifiées. La forme et 
l'usage sont, à mes yeux, des choses qu'on regrette d'au- 
tant plus d'avoir dédaignées qu'on est plus haut placé 
dans la société. Je pense que huit jours d'absence sont 
insuffisants, surtout en compagnie de M. de Rakowitza. 
« Si j'ai dit que vous vous confiiez trop aux privilèges 
de votre situation diplomatique, ce n'est pas sans raison. 
Vous vous rappelez sans doute m'avoir parlé, entre autres 
choses, de l'expulsion de Lassalle que vous vous flattiez 
d'obtenir. 

« La comtesse de Hatzfeldt avait d'abord l'intention 
de se présenter chez vous munie d'une lettre de sa belle- 
sœur, la princesse de Hatzfeldt, qui serait en relation 






378 ETUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

avec Mme de Dœnniges. Pressée par Lassalle, elle n'a pas 
attendu cette lettre pour venir ici. Elle en reçut une, 
hier, de son frère, le prince ; il dit que sa femme est à 
Ostende, et qu'il va lui écrire, mais qu'il doute qu'elle 
connaisse madame votre épouse, car il n'a jamais entendu 
son nom. 

« Cette lettre d'introduction est, d'ailleurs, devenue 
inutile par la réponse de Mlle de Dœnniges et par la dé- 
claration catégorique qu'elle m'a faite. Tout à vous. 

» W. Rustow, 

« Colonel-brigadier , chevalier de L'ordre 
militaire de Savoie. « 



mitiïmffim œîà 



LE DÉNOUEMENT. 






Lassalle arriva le 24 août, à sept heures du soir, à 
Genève, en compagnie du docteur Haenle. Celui-ci alla 
voir M. de Dœnniges, dès la matinée du 25, tandis que 
son client adressait au diplomate une demande d'entrevue 
en termes très conciliants. 

" HONOHÉ MONSIEUR, 

« Vous recevrez cette lettre par M. le docteur Haenle, 
qui a été prié par 8. Exe. M. le ministre des affaires 
étrangères de se rendre à Genève pour arranger notre 
différend à l'amiable. Malgré tout ce que j'ai souffert, je 
me décide à recommencer tout d'abord par vous demander 
un entretien, avec vous seul, ou en présence de Mme de 
Dœnniges, mais à l'exclusion de tout autre témoin. Je ne 
puis admettre que vous refusiez pour la troisième fois 
d'accomplir ce vœu. 

« Je n'ai jamais exercé contre vous la moindre hosti- 
lité. .Sacrifiant tout le bonheur de ma vie, j'ai reconduit 
votre fille à sa mère. Dans cette affaire, j'ai rencontré 
constamment la bonne volonté et l'obligeance de per- 
sonnes qui ne me devaient rien. Pourquoi seriez-vous seul 
assez peu aimable pour ne pas vouloir entendre ce que 



380 



KTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



j'ai à dire, pour repousser un entretien qui n'aura pas de 
suites, si je ne réussis pas à modifier par mes arguments 
votre point de vue et votre volonté? 

« Vous ne savez même pas ce que j'ai à vous dire 
D'après le rapport que m'a fait le colonel Rustow, vous 
êtes mal instruit de la situation réelle, et, quel que soit 
le résultat de notre conversation, mon honneur seul me 
commanderait de vous éclairer. 

« Enfin, S. Exe. M. le ministre des affaires étrangères 
regarde comme évident qu'en considération de sa démar- 
che, — la mission officieuse, la déclaration à demi offi- 
cielle qui vous est faite, — vous ne me refuserez pas, 
pour la troisième fois, l'audience que je demande, lors- 
que je me décide, après deux tentatives infuctueuses, 
à recommencer encore ce premier pas de conciliation 
et de convenance. Je m'y suis résolu pour éloigner loin 
de moi les suites de cette regrettable complication. Votre 
propre intérêt vous y engage de la manière la plus pres- 
sante, afin d'agir en connaissance de cause. 

« Plein d'espoir, je vous réitère l'expression de ma 
haute considération. 

« F. Lassalle. « 



Lassalle se fiait trop à son éloquence. D'une part, l'ex- 
citation de ses nerfs surmenés ne lui laissait pas, sans 
doute, à ce moment, toutes les ressources de son charme 
séducteur. D'autre part, il se heurtait à des intérêts trop 
impérieux. Pour M. de Dœnniges, la situation sociale de 
sa fille, peut-être la sienne propre, étaient en jeu. Les plus 
belles paroles du monde ne pouvaient lui faire perdre de 
vue cette conviction. Les inquiétudes qu'il avait ressenties, 
au commencement de ce mois, étaient encore trop pré- 
sentes à son esprit. Enfin, il savait que les sentiments de 



LE DENOUEMENT. 



381 



sa fille étaient véritablement changés, et qu'il était lui- 
même incapable do défaire son œuvre. L'entrevue fut 
donc sans résultat, et se termima d'une manière ora- 
geuse, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante de M. de 
Dœnnigcs au docteur Hsenle le 25, vers le soir : 

« Honoré monsieur le docteur, 

« J'ai reçu chez moi, aujourd'hui à deux heures, 
M. Lassalle. Après qu'il eut exposé ses raisons pendant 
plusieurs heures, et que je lui eus répondu, il n'en revint 
aucunement à la proposition dont vous m'avez parlé, ce 
matin, et dont il est question dans la lettre du baron de 
Schrcnk, « de faire constater devant un notaire dans ma 
« maison, en présence de M. Lassalle et de vous, la vo- 
it lonté de ma fille Hélène » . Au lieu de cela, M. Lassalle 
réclama l'éloignement de M. Yanko de Rakowitza, tandis 
que lui-même conserverait libre accès dans ma maison, 
parce que c'était le seul moyen de lui prouver qu'Hélène 
l'avait abandonné volontairement. 

« Je n'ai pu, naturellement, m'arrèter à cette prétention 
absurde et impossible à mes yeux; je lui déclarai donc, 
que la concession extrême à laquelle je me déciderais, 
serait la libre déclaration de ma fille devant les deux par- 
ties intéressées. 

« Au lieu de se ranger à cet avis, M. Lassalle, après 
plusieurs heures d'explications, préférait en revenir con- 
stamment à » la soi-disant contrainte morale ou violence 
» exercée contre ma fille » . Je lui rejetai enfin ses men- 
songes au visage, et lui montrai la preuve de ses calomnies 
dans sa propre lettre à M. l'avocat Holthoff. Il cita des 
récits de ma cuisinière ; celle-ci fut appelée et déclara, au 
nez de M. Lassalle, que c'étaient là des mensonges. Il 
donna alors, comme source de ces calomnies, M. le 



-■ ■ 



<5?.l 






382 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 







• 



lieutenant-colonel Vaucher, mon propriétaire. Je reviens 
de chez ce dernier, à qui j'ai demandé s'il avait dit la 
moindre chose de ce genre, au sujet de contrainte ou de 
mauvais traitements vis-à-vis d'Hélène. M. Vaucher est 
indigné de cette calomnie, et il ira voir demain matin le 
docteur Ambéruy pour examiner ce qu'il doit faire contre 
M. Lassalle, car il est cité plus d'une fois comme témoin 
dans ses lettres. 

« Je vous écris ceci précipitamment, Monsieur le doc- 
teur, parce que je désire beaucoup que vous puissiez com- 
muniquer mes résolutions à M. le baron de Schrenk, 
lorsque vous retournerez à Munich. 

« Avec l'expression de ma considération et de mon dé- 
vouement. 

« De Doenniges. » 

Lassalle riposta à cette lettre par la déclaration sui- 
vante, datée du 26 août : 

« Après que j'eus tenté en vain, hier, chez M. de Doen- 
niges, une solution amiable delà situation actuelle ; après 
que j'eus fait remarquer à M. de Dœnniges que sa qualité 
de père d'Hélène le rendait pour moi inattaquable, mais 
l'obligeait d'autant plus à m'épargner toute expression bles- 
sante, il persista à en employer dételles, et les renouvela à 
dessein, dans sa lettre à M. le docteur Hœnle, en m'accu- 
sant de mensonges et de calomnies. La contrainte qu'il a 
exercée est prouvée jusqu'à l'évidence par les propres dé- 
clarations écrites de sa fille : « On ouvre toutes mes lettres, 
« — il y a eu des scènes affreuses, — je suis enfermée de- 
« puis jeudi matin, —je pars, ou plutôt on me part, — je 
« ne sais ce que l'on fera de moi, etc., etc. » Le récit de 
la cuisinière, que j'ai reproduit dans ma lettre à l'avocat 
Holthoff, de Berlin, constatant que « M. de Dœnniges avait 






LE DENOUEMENT. 



383 



(i soumis sa fille à des mauvais traitements corporels » est 
donné expressément par moi dans cette lettre comme par- 
venu jusqu'à mes oreilles par d'autres personnes. 

« M. de Dœnniges ayant donc, par la répétition écrite 
et préméditée de ces expressions blessantes, écarté toute 
excuse tirée d'une exagération momentanée, je déclare ce 
qui suit : 

« Je réserve, jusqu'à nouvel ordre la réparation que 
me doit M. de Dœnniges pour cette offense. 

« M. de Domniges, dans sa lettre au docteur Ilscnle, 
semble prétendre que j'abandonne la voie tracée par le 
baron de Schrenk : au contraire j'agis tout à fait dans le 
sens des propositions du ministre en cherchant une solu- 
tion amiable avant de passer à la démarche devant notaire 
et aux autres moyens. M. de Dœnniges ayant repoussé 
tout arrangement amiable, je présente donc les demandes 
suivantes en concordance exacte avec les propositions 
du baron de Schrenk. 

« M. de Dœnniges m'autorisera à voir sa fille, dans sa 
maison, pendant quinze jours, librement et sans en- 
traves. 

« Sinon, et tout au moins : 

« 11 citera sa fille devant un notaire, pour la déclara- 
tion notariée, après que j'aurai eu avec elle, dans la cham- 
bre voisine du cabinet du notaire, un entretien de deux 
heures au plus en tête à tête ou en présence du seul colo- 
nel Rustow, qui est mon confident dans cette affaire : je 
lui donnerai là les explications nécessaires pour assurer la 
liberté et la vérité de cette déclaration notariée, qui, au- 
trement ne serait qu'une comédie. Cette certitude est 
d'autant plus désirable, que ma conversation d'hier avec 
M. de Dœnniges m'a confirmé dans la persuasion que la 
volonté de sa fille n'est pas libre, par suite delà contrainte 



: ya 



nHMHHnnnn 






384 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



exercée sur elle, au physique d'abord, mais qui se conti- 
nue actuellement au moral. Gomme je lui demandais net- 
tement s'il prétendait qu'Hélène retirait la promesse de 
mariage échangée entre nous, de sa propre volonté, et sans 
céder à l'influence ^décisive de sa défense, il dut convenir 
qu'il ne pouvait, en effet, soutenir une telle prétention. 

« La déclaration notariée devra avoir lieu en présence 
d'alliés ou d'amis de la famille d'Hélène, désignés par ses 
parents, mais en dehors de ses père et mère, car ce qui 
s'est passé prouve surabondamment que la présence de ses 
parents supprime complètement pour Hélènele libre exer- 
cice de sa volonté. 

« Pour éviter tout malentendu, j'ai rédigé par écrit 
cette déclaration et ces demandes, et j'en ai fait remettre 
une copie à M. de Dœnniges par le docteur Haenle. 

« F. Lassalle. » 

A cette déclaration était jointe l'attestation suivante du 
colonel Jean-Philippe Becker (qu'il ne faut pas confondre 
avec Bernard Becker, auteur que nous avons si souvent 
cité), et qui montra un grand dévouement à Lassalle et à 
la comtesse de Hatzfeldt pendant le cours de cette aven- 
ture : 

« J'atteste ici que M. l'avocat Ambéruy vient de renou- 
veler, en ma présence, à M. Ferdinand Lassalle la décla- 
ration suivante : M. Vaucher aurait raconté, d'après un ré- 
cit de la cuisinière de M. de Dœnniges, que celui-ci avait 
maltraité sa fille et l'avait traînée par les cheveux sur le 
parquet... » 

« La suite de l'attestation témoigne que la lettre de 
Lassalle à Holthoff, qui avait soulevé cette ridicule discus- 
sion, était tombée, « par hasard » , entre les mains de 
M. de Dœnniges. 



LE DENOUEMENT. 



385 



Voilà donc à quels commérages Lassalle était réduit à 
s'abaisser. — Cette même journée devait décider de son 
sort. Nous donnons le compte rendu de la scène décisive, 
rédigée par le docteur Haenle qui s'était rendu, en compa- 
gnie du colonel Rustow, chez M. de Dœnniges, pour pré- 
parer la comparution devant notaire. 

« Genève, 26 août 1864. 

■■ M. de Dœnniges s'était déclaré prêt à se ranger à la 
seconde des propositions écrites, présentées par M. Las- 
salle, dans le cas où sa fille elle-même y consentirait. Bien 
que nous nous y soyons opposés à plusieurs reprises, il fit 
aussitôt appeler sa fille. 

« Suivant le vœu de M. Lassalle, les soussignés ont re- 
produit le sens général de la conversation qu'ils eurent, 
en présence de M. de Dœnniges, avec sa fille, de la façon 
suivante : 

« Elle nous parut jouir d'une entière indépendance et 
« d'une pleine liberté d'esprit, et montra plutôt un froid 
» mépris et une bonne humeur de convention que la 
« moindre trace d'une lutte intérieure, dans le passé ou 
« dans le présent. Le colonel Rustow lui exposa avec 
« calme et netteté les raisons pour lesquelles M. Lassalle 
» réclamait un entretien de deux heures au plus, avec lui 
« seul, ou en présence d'un tiers capable de satisfaire aux 
« convenances, sans nuire àlaliberté delà conversation. » 
Elle refusa, en répondant à nos représentations : 

» A quoi bon? Je sais ce qu'il veut. J'en ai assez de cette 
« affaire. » 

« Gomme nous lui rappelions ses serments, elle répon- 
dit d'un ton moqueur : 

« Des serments? Je n'en fais jamais. » 

« Comme nous faisions remarquer que ses réponses 

25 



■■HM 



IRÊÊKÊÊËÊË 






386 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



étaient en complète contradiction avec les démarches si 
exceptionnelles qu'elle avait accomplies en faveur de Las- 
salle, par exemple la visite à la pension Bovet, elle ré- 
pondit : 

« Oui, cela est exact, mais ce fut un entraînement du 
« premier moment. » 

« Enfin, Rustow lui représenta encore qu'on pourrait 
conclure, de l'une de ses réponses, qu'elle-même redoutait 
d'être ramenée à ses premiers sentiments par une conver- 
sation personnelle avec Lassalle. Elle le nia et déclara 
cette conversation » tout à fait inutile » . 

« Le docteur Hœnle ayant exprimé l'opinion qu'il ne 
serait pas nécessaire de prolonger l'entretien pendant deux 
heures, car Lassalle le romprait certainement plus tôt, si 
elle répondait de cette manière, elle dit en souriant : 

« Lassalle parle volontiers et abondamment; deux 
« heures lui suffiraient à peine. » 

« Le colonel Rustow ajouta qu'elle convenait elle-même 
avoir fait tort à Lassalle et que, en conséquence, elle 
lui devait une satisfaction. Elle interrompit en souriant : 
« A sa vanité? » 

« Et le colonel Rustow rectifia de la sorte : 
« Non, je parle de sa conscience d'homme d'hon- 
« neur. » 

« Après que ce dialogue fut terminé, le docteur Hœnle 
lui représenta encore qu'elle devait accorder l'entretien 
souhaité, et même le désirer elle-même, pour deux raisons. 
D'une part, parce qu'elle avait fait tort à M. Lassalle — 
et elle en convint aussitôt — et lui devait, en conséquence, 
une satisfaction; d'autre part, parce qu'elle pourrait ainsi 
atténuer les suites désagréables qui la menaçaient ainsi que 
sa famille, si l'ardeur passionnée que Lassalle avait appor- 
tée à cette affaire était récompensée par l'annonce de pa- 






LE DENOUEMENT. 



387 



reilles dispositions. Elle déclara qu'elle ne pouvait contester 
la justesse de ces représentations, qu'elle y réfléchirait et 
communiquerait sa détermination par écrit au docteur 
Hamle. 

« W. Rustow, colonel-brigadier. 
« D r H.enle. ii 

Tout était consommé. Ce billet du docteur Hœnle à 
M. de Dœnniges, daté du même jour, témoigne qu'il 
pouvait considérer sa mission comme terminée. 

« Monsieur le chargé d'affaires, 

« Le rapport que nous avons dû faire à M. Lassalle, le 
colonel Rustow et moi, sur la forme et le fond des décla- 
rations de mademoiselle votre fille Hélène, a fait sur celui- 
ci une impression telle que la lettre de mademoiselle votre 
fille aussi bien que toute autre action administrative sont 
devenues superflues. Je quitte donc Genève, je prends 
congé de vous par ces lignes, et profite de cette occasion 
pour vous assurer de ma haute considération. 

» H.ENLE. » 



Suivant l'exemple du docteur Ha>nle, il faut renoncer à 
décrire l'impression faite sur Lassalle par l'écroulement de 
ses espérances, et aussi, car Hélène ne se trompait pas, 
par la blessure mortelle faite à sa vanité. — « Il courait 
à travers sa chambre comme un tigre blessé , dit Bec- 
ker, il s'arrachait les cheveux à deux mains et criait: 

» C'est avec moi, avec moi qu'on aurait joué impuné- 
ment un pareil jeu! C'est contre moi qu'on se serait 
permis de semblables offenses! On aurait pu me cou- 
vrir d'un tel ridicule, me traiter avec ce mépris rail- 
leur ! Je serais dédaigné et moqué par une semblable 
donzelle (Dirne) ! Je succomberais devant ces ob- 






388 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 






« stacles et ces adversaires misérables que le premier niais 
« venu aurait écarté! Il me faut une vengeance ! » 

Dans la même journée du 26 août, Lassalle rédigea, 
en conséquence, les deux billets suivants, le premier pour 
M. de Dœnniges, le second pour M. de Rakowitza. 

« Après avoir appris, par le rapport du colonel Rustow 
et du docteur Haenle, que votre fille Hélène n'est qu'une 
méprisable donzelle {Dirne) et que je ne puis, en consé- 
quence, conserver plus longtemps le projet de me déshono- 
rer par un mariage avec elle, je n'ai aucune raison pour tar- 
der davantage à exiger de vous la satisfaction que vous me 
devez pour les avanies et offenses répétées que vous m'a- 
vez faites. Je vous somme donc d'entamer les pourparlers 
nécessaires avec les deux amis qui vous porteront cette 

déclaration. 

h Lassalle. » 

Voici le mot destiné à Rakowitza : 
a Après que vous avez été instruit en partie, par le co- 
lonel Rustow, des rapports que j'ai eus avec Mlle Hélène 
de Dœnniges, il vous paraîtrait sans doute singulier de 
n'être pas recherché par moi et interrogé sur votre accep- 
tation du rôle étrange qu'on vous a réservé. 

« Pour expliquer ce qui précède, je vous envoie la co- 
pie, qui pourra vous intéresser, d'une lettre que je me 
vois forcé d'adresser à M. de Dœnniges. 

« Vous y verrez que vousn'avez plus, en aucune façon, 
un rival en ma personne, et que je vous abandonne volon- 
tiers sans partage un bonheur auquel je renonce, pour 
ma part, avec joie, à la suite de la conviction que j'ai ac- 
quise aujourd'hui. 

« Avec ma bien sincère compassion. 

« F. Lassalle. " 






LE DENOUEMENT. 



3S9 



Nous n'avons pas mieux à faire, pour retracer le dénoue- 
ment de cette tragédie, que de laisser la parole au colonel 
Rustow, l'un des témoins du duel qui se préparait. 

« Les dés étaient jetés, les lettres de Lassalle à MM. de 
Dœnniges et de Rakowitza envoyées. J'étais au désespoir, 
mais on ne pouvait rien changer à l'événement, pas plus 
qu'on n'avait pu l'empêcher de se produire. Lassalle pria 
le colonel Becker et moi de le seconder, le cas échéant. 
Gomme Becker refusa pour une question de principes, 
Lassalle choisit à sa place le général hongrois Bethlen. 

« Ce qui causa le refus de Becker, c'est que la lettre à 
M. de Dœnniges, au lieu d'être portée par Becker et moi, 
le fut par un commissionnaire. 

ii Le même soir, j'allai encore deux fois chez le vieux 
Dœnniges, mais sans le rencontrer. Le matin du 27, je 
me rendis près du général Bethlen pour aller avec lui chez 
Dœnniges, mais il ne put m'accompagner, et je retournai 
à l'hôtel Victoria, pour voir si un message du vieux Dœn- 
niges ne serait pas arrivé pendant ce temps. Dans le salon 
de la comtesse de Ilatzfeldt, je trouvai Lassalle, qui me 
conduisit bientôt dans sa chambre. 11 voulut avoir ma pa- 
role d'honneur que je ne parlerais de rien à la comtesse, ce 
que je refusai absolument. Il m'apprit ensuite que le comte 
Kayserling et le docteur Arndt étaient venus le trouver, 
le matin, pour le provoquer au nom de M. de Rakowitza. 
Je déclarai qu'il ne pouvait répondre à cette provocation 
avant d'avoir reçu satisfaction du vieux Damniges. Ce 
dernier avait la priorité, et il était contre toutes les règles 
de se mettre à la disposition de M de Rakowitza, qui ve- 
nait de nouveau s'insinuer dans cette affaire. — Me con- 
jurant au nom de notre amitié, Lassalle répondit qu'un 
retard devait être, à tout prix, évité. A midi, Kayserling 
et Arndt devaient revenir pour me rencontrer. 









390 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

« Je prolestai, mais je vis bientôt que Lassalle était 
résolu, et je me résignai à l'inévitable. 

« Je restai dans la chambre de Lassalle. A l'heure con- 
venue, ces deux messieurs arrivèrent et s'acquittèrent de 
leur mission, après que Lassalle se fut éloigné. Je mis en 
avant la priorité du vieux Dœnniges , mais on m'apprit 
qu'il s'était enfui en toute hâte à Berne, abandonnant la 
défense de l'honneur de la famille à son futur gendre. On 
émit la prétention que le duel eût lieu le même soir, 
27 août. Je protestai absolument, déclarant que je ne pou- 
vais avoir le concours du second témoin en si peu de temps. 
Nous ne pûmes prendre une résolution définitive, et, fina- 
lement, nous convînmes que ces messieurs reviendraient 
à trois heures chez moi. 

« Après qu'ils se furent éloignés, je rendis compte à 
Lassalle de notre entrevue. Encore une fois, j'alléguai la 
question de priorité, et l'engageai à refuser la provocation 
de Rakowitza. Mais Lassalle se refusa vivement à tout dé- 
lai. Je répondis que la chose n'était pas si pressée; Bethlen 
aussi semblait désirer un délai. — Lassalle ne voulut rien 
entendre et me somma péremptoirement de préparer le 
duel pour le lendemain matin. 

« Que devais-je faire? On ne pouvait détourner Lassalle 
de sa résolution. Mon devoir était donc d'accomplir les pré- 
paratifs nécessaires de la manière la plus favorable à Las- 
salle, dans le cas où le duel ne pourrait être évité, ce que 
je croyais toujours possible. 

« D'abord, je courus chez le général Bethlen, lui appris 
tout ce qui s'était passé, et lui donnai rendez-vous chez 
moi, à trois heures. 

« A trois heures, le général Bethlen, le comte Kayser- 
hng, et le docteur Arndt se réunirent chez moi. Je cher- 
chai à arranger l'affaire. La partie adverse maintint les 






i^B^^— 



LE DÉNOUEMENT. 



391 



m 



conditions suivantes : excuses de la part de Lassalle et re- 
mise des lettres de Mlle de Dœnniges. Nous dûmes refuser. 

« Gomme je ne voulais pas encore abandonner l'espoir 
d'une solution amiable, je proposai qu'une nouvelle réu- 
nion eût lieu chez moi à huit heures du soir. Là-dessus 
on fixa les conditions du duel, pour le cas où il devrait 
avoir lieu. Nos adversaires exigèrent des pistolets rayés, 
nous, des pistolets lisses, et notre demande fut acceptée. 
Je savais qu'il serait difficile d'avoir des pistolets lisses, 
car il n'en existait qu'une bonne paire à Genève. 

« Revenu à l'hôtel Victoria, je priai Lassalle de s'exer- 
cer un peu au tir, et je lui indiquai un endroit où il pour- 
rait le faire. Mais il déclara que c'était là « une bêtise » . 
Comme je l'appris plus tard, M. de Rakowitza fut d'un 
autre avis; du moins, on raconta dans Genève qu'il avait 
tiré, pendant cet après-midi, cent cinquante coups d'essai 
au tir. 

« J'allai chercher les pistolets avec le docteur Arndt et 
Becker, à qui je dus m'adrcsser parce qu'il connaissait 
l'armurier, qui. possédait la paire de pistolets convenable. 
J'avais encore beaucoup à faire, et je priai en conséquence 
Becker de les graisser. 

« A huit heures, il y eut une seconde réunion chez 
moi. Toutes les tentatives pour aboutir à un arrangement 
restèrent infructueuses. La partie adverse persista dans 
ses prétentions, que non seulement moi, mais aussi le gé- 
néral Bethlen, considérâmes comme inadmissibles. J'étais 
indigné de ces prétentions. — Lassalle, si odieusement 
blessé, aurait fait des excuses ! Le duel fut fixé à la matinée 
du 28. 

« Vers neuf heures, Becker vint avec l'armurier, et 
annonça qu'un ressort de l'un des pistolets avait cassé. Il 
apportait deux autres paires de pistolets lisses très mail- 






I 

H 





392 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSAL/,E. 



vaises, et de plus une paire de pistolets rayés. J'exigeai 
que le ressort fût refait, et cela immédiatement, et je me 
résolus, pour m'en assurer, à aller moi-même avec l'ar- 
murier. Arrivés à sa demeure, il me déclara qu'il ne pou- 
vait travailler la nuit, à cause de l'état de siège, pro- 
clamé à la suite des événements d'août à Genève; il 

s'engageait à refaire le ressort le lendemain de très bonne 
heure. J'avoue qu'en présence de ce nouveau contretemps 
je perdis presque mon sang-froid, d'autant que j'étais déjà 
fort excité. 

« Il pouvait être environ dix heures, et je me rendis à 
l'hôtel Victoria, où j'avais pris une chambre depuis le 
matin, pour être à proximité de Lassalle. Je lui appris ce 
qui s'était passé, et il me força d'écrire une lettre au doc- 
teur Arndt, pour lui dire que l'on ne pourrait peut-être 
pas avoir de pistolets lisses pour le 28. Dans ce cas, il ac- 
ceptait des pistolets rayés, et, comme le général B.ethlen 
les refusait absolument, il choisirait alors M. de Hofstet- 
ten pour second témoin. M. de Hofstetten lui-même 
porta cette lettre vers onze heures du soir. 

« Je m'entretins encore avec Lassalle jusqu'aux envi- 
rons de minuit. Je lui fis remarquer entre autres choses 
que nous avions laissé la position des tireurs indéter- 
minée, de sorte qu'il pouvait se placer comme il lui plai- 
rait. Je lui recommandai de ne pas viser trop longtemps, 
comme il en avait la mauvaise habitude, car il ne tirait 
pas seul, etc. 

« A minuit, j'allai me coucher. Dès trois heures du 
matin, j'étais debout, et, après m'ètre habillé, je courus 
chez moi, où j'avais encore plusieurs choses à chercher. 
De là, j'allai chez l'armurier. Je le trouvai au travail à 
quatre heures : je pris aussitôt un des pistolets et re- 
tournai à l'hôtel Victoria. A cinq heures, j'éveillai Las- 



EE DÉNOUEMENT. 393 

salle, qui dormait tranquillement. Par hasard, il aperçut 
le pistolet. 11 s'en saisit, me sauta au cou et s'écria : 
« Voilà justement ce qu'il me faut. » 

« A cinq heures et demie, j'allai de nouveau chez l'ar- 
murier, et il me remit l'autre pistolet que je rapportai à 
l'hôtel. 

« Alors j'allai chercher Belhlen. 

« A six heures et demie, nous partîmes en voiture pour 
Carouge, un faubourg de Genève, avec Hofstetten, que 
Lassalle voulut emmener en cas de besoin. Les adversaires 
devaient se rencontrer à sept heures et demie. Avant de 
partir, Lassalle m'avait remis son testament. Dans le cas 
d'une issue fatale, je devais le donner à la comtesse de 
Hatzfeldt pour le déposer entre les mains des autorités de 
Genève. — C'est ce que je fis plus tard. Nous étions à 
Carouge avant sept heures. En route, Lassalle m'avait 
prié de faire en sorte que le duel eût lieu sur le territoire 
français, afin qu'il put ensuite rester à Genève et vider 
son différend avec le vieux « fuyard « . Bien que ravi de sa 
sécurité, je trouvai cela trop fort. Je lui fis remarquer 
qu'il n'était pas le seul sur le terrain, que toutes les balles 
peuvent toucher, et qu'il ne faut jamais mépriser un ad- 
versaire. Mais mes paroles demeurèrent sans effet. 

« Gomme la partie adverse n'était pas arrivée, nous 
atlendimes. 

« Lassalle, qui ne trahissait pas la moindre émotion, 
but une tasse de thé. — A sept heures et demie, les autres 
arrivèrent. Ils avaient avec eux le docteur Seiler, qui con- 
naissait un endroit convenable. Ils passèrent devant; nous 
suivîmes. Nous laissâmes Hofstetten à Carouge; il devait 
suivre dans un fiacre. Dans le voisinage de l'emplacement 
que le docteur Seiler avait en vue, nous descendîmes de voi- 
ture et marchâmes à travers bois jusqu'à l'endroit choisi, 









; 



394 ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 

« Je fus désigné par le sort pour charger le premier 
coup, et donner le commandement. 

« Les adversaires furent alors placés à la distance, pen- 
dant que je chargeais. On m'exhorta de différents côtés à 
bien accentuer et à commander très haut : cette exhorta- 
tion était inutile. Vingt secondes étaient données pour 
chaque coup. Le témoin qui avait chargé devait les mar- 
quer de la façon suivante. Il commanderait, au début, un; 
après dix secondes, deux; après vingt secondes, trois. 
J'eus le soin de crier aussi : « Attention! » avant de com- 
mencer. 

« Je donnai le commandement : un. A peine cinq 
secondes après, le premier coup fut tiré par M. de Ra- 
kowitza. Immédiatement ensuite (il ne s'écoula pas une 
seconde), Lassalle répondit. 

« Il manqua, car il avait reçu le coup mortel. Ce fut 
même un miracle qu'il pût encore tirer. 

« Après avoir fait feu, il fit involontairement deux pas 
vers la gauche. J'entendis seulement alors — car j'avais 
dû regarder ma montre — que quelqu'un (était-ce le gé- 
néral Bethlen, ou le docteur Seiler?) demandait : « Ètes- 
vous blessé? m 

« Lassalle répondit : « Oui. » 

« Nous le conduisîmes aussitôt vers unhangard, où on 
le coucha et où le premier pansement lui fut appliqué. 

« Tandis que la partie ad verse s'éloignait, le docteur Sei- 
ler et moi, nous menâmes Lassalle vers la voiture, et nous 
l'aidâmes à monter. Nous revînmes avec lui, en le sou- 
tenant de notre mieux. Bethlen retourna avec Hofstetten 
dans le fiacre qui avait amené celui-ci. 

« Je fis prendre au cocher les routes sans pavés. Nous 
n'eûmes que deux cents pas à faire sur des pierres. Las- 
salle fut très silencieux pendant ce trajet, mais lorsque 



LE DENOUEiMENT. 



395 



nous passâmes sur le pavé de pierres inégales, il parla des 
douleurs que sa blessure lui causait et demanda si nous 
serions bientôt arrivés. 

" Je savais par mon expérience que la blessure était 
dangereuse; j'appris à midi seulement qu'elle était mor- 
telle. Ce fut par le docteur Seiler, que je rencontrai en me 
rendant chez un notaire, sur les instances de Lassalle. 

« Lorsque le notaire arriva, je le renvoyai, parce que 
Lassalle ne me sembla pas en état de recevoir quelqu'un en 
ce moment. 

« Mais, lejour suivant, sur le vœu pressantde Lassalle, 
je dus aller chez l'avocat Ambéruy, avec qui il voulait en- 
core parler du testament qu'il m'avait remis. Ambéruy 
trouva le testament parfaitement en règle, et il fut de 
nouveau cacheté en sa présence par Lassalle, qui écrivit 
aussi une autre adresse. Ambéruy et moi, étions seuls dans 
la chambre avec Lassalle, car l'infirmier était allé déjeu- 
ner, comme je le lui avais permis. Je restai assis sur un ca- 
napé, et n'appris rien ce jour-là sur le contenu du testa- 
ment. Je ne le connus qu'en présence de la comtesse de 
Hatzfeldt, par Philippe Becker, qu'elle chargea de le por- 
ter au tribunal civil. . . » 



■ 



Nous n'avons pas d'autres détails sur les derniers mo- 
ments de Lassalle. 

Il expira le 31 août 1864. Les événements qui suivirent 
ne sauraient apporter de traits nouveaux au portrait moral 
que nous avons entrepris de tracer. Nous ne nousyarrête- 
rons donc pas. Ajoutons que Janko de Rakowitza épousa 
peu après Mlle de Dœnniges ; mais il mourut d'une mala- 
die de poitrine, quelques mois plus tard. — Le parti dé- 
mocratique, renforcé à Genève par de nombreux réfugiés 
de toutes nationalités, fit à Lassalle des funérailles solen- 






396 



ÉTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



nelles, et sur le Rhin, où la comtesse de Hatzfeldt emmena 
d'abord son corps, des manifestations extraordinaires 
semblèrent inaugurer le culte d'un nouveau Messie. Sa 
famille réclama ses restes, et jl fut enterré dans le cime- 
tière israélite de Breslau. Son épitaphe est belle dans sa* 
simplicité, qu'une traduction ne peut rendre parfaite- 
ment. 

ICI REPOSE CE QUI FUT MORTEL EN 

FERDINAND LASSALLE 

PENSEUR ET COMHATTANT. 







CONCLUSION 



Faut-il juger Lassalle sur ce récit du dernier mois de 
sa vie? Non, sans doute. Il n'était plus dans son état nor- 
mal. Sa santé ébranlée, sa vaste intelligence surmenée par 
plusieurs années de travail exagéré, l'ont trahi dans un 
moment de crise violente. Dans un pareil état de surex- 
citation, ce sont les traits saillants d'un caractère qui res- 
sortent plus encore qu'à l'ordinaire, et, à ce titre, ces 
sortes d'accès de faiblesse mentale sont précieux à obser- 
• ver chez un homme supérieur. Mais pour porter un juge- 
ment équitable, il faut se souvenir que le malade ne pos- 
sède plus, en de pareils moments, qu'une responsabilité 
atténuée. La réaction normale du bon sens, de la raison 
et de la conscience contre les impulsions de la passion ne 
peut plus se produire avec une égale efficacité. — Un spi- 
rituel critique (1) a soutenu un jour que nous étions res- 
ponsables des actions mauvaises que nous pouvons com- 
mettre en rêve. Car l'idée de ces fautes a dû passer dans 
notre esprit à l'état de veille, pour reparaître ainsi pen- 
dant le sommeil. — Mais ce qui fait précisément la gran- 
deur morale de l'homme, c'est qu'il est capable de résister 
à une suggestion de ses sens et de ses passions. Par le 
sommeil, ou par l'effet de l'affaiblissement cérébral, il est 

(1) M. Jules Leinaître. 



I 









I 



398 



KTUDES SUR FERDINAND LASSALLE. 



livré, sans défense, sans l'appui qu'apportent les conseils 
de la raison et de la conscience, à des inspirations mau- 
vaises qu'il repousserait sans effort, si on le plaçait dans 
des conditions morales plus favorables. 

Ace sentiment de justice, qui s'impose envers Lassalle 
affaibli par la souffrance physique et morale, nous ne 
pouvons nous empêcher d'unir quelque pitié pour les tor- 
tures qu'il endura dans son amour et dans son orgueil, et 
quelque sympathie pour sa grande sincérité dans le bien 
comme dans le mal. Aussi, même après avoir fait toucher 
du doigt ses faiblesses, serions-nous tenté de conclure, 
avec l'auteur d'un roman célèbre (l)(car il nous sera per- 
mis de comparer Lassalle à un héros de roman, après avoir 
raconté sa fin tragique) : « Ainsi mourut cet homme, qui 
« fut parfois coupable, mais qui, cependant, fut un 

homme. 

(1) M. de Camors. 







TABLE 



HHH 



Avant- propos 

Bibliographie sommaire 

Introduction bibliographique 

La jeunesse de Lassalle 

I. — Le journal de Ferdinand Lassalle 

IL — Première jeunesse de Lassalle 

III. — La comtesse de Ilatzfeldt et le procès de la Cassetle. . . 

IV. — Le discours d'assises 

V. — Lassalle a Dusseldorf et à Berlin 

VI. — Franz de Sickinqen 

VII. — La Guerre d'Italie 

VIII. — Le legs politique de Fichte et le temps présent 

IX. — La Lettre manuscrite 

X. — Lessing. — La philosophie de Ficlite. — Julian Schmidt. 
XL — La Théorie des droits acquis 

Coup d'oeil sur la carrière politique de Lassalle (1862-1864) 

La mort de Lassalle 



I. — La rencontre 

IL — Les fiançailles 

III. — La crise 

IV. — La lutte 

V. — Le dénouement ^. r [>'. \ ,' 



v 
vu 

XI 

1 

3 

24 

30 

43 

62 

75 

96 

109 

114 

122 

140 

157 

201 

203 
227 

264 
280 
379 




PARIS. TVP. DE E. PLON, NOURRIT ET C ie , 8, RUE CAR.VNCIKRE. 2391. 




















**"*■ 













î r % -j^ 






£^é 



^*§}# ; 









'.•-< 



■•Sgrps?? 






SêiyR 






^^i 



;.*..■£-;. 



I 

■ 



ras&f£ 








1 



1